Murilo Rubião – L’ex-magicien de la taverne du Minho

 

Vertiges quotidiens

La traduction des nouvelles d’une référence de la littérature fantastique brésilienne est l’opportunité de se perdre dans des vignettes aussi drôles qu’effrayantes.

 


 

 

La littérature fantastique, qui pousse les logiques du réel pour mieux les mettre à nue, semble avoir été pratiquée par des écrivains dont la vie professionnelle était celle de gratte-papiers, occupant des postes plus ou moins élevés. Comme si un quotidien consacré à la rigueur bureaucratique impliquait nécessairement l’existence d’un envers inquiétant, celui où cette même rigueur, poussée à bout, engendre des monstres. Si l’on en croit les quelques indices biographiques fournis par cette première traduction française d’une sélection de l’œuvre guère pléthorique du brésilien Murilo Rubião, notre théorie semble se confirmer : l’écrivain, qui n’aura produit qu’une petite trentaine de nouvelles patiemment élaborées au cours de sa vie, était de jour un diplomate et un fonctionnaire public. Bref, quelqu’un qui, comme le dit son traducteur Dominique Nédellec dans sa préface, occupait « des postes exigeant sans doute d’avoir un minimum les pieds sur terre ». Ne fut-il pas, en effet, directeur de cabinet du gouverneur et futur président Juscelino Kubitschek ? Cela n’empêcha pas Rubião, pourtant, de déclarer qu’il avait « toujours perçu comme réelles des choses qui relèvent de l’absurde aux yeux d’autres personnes ». Mais la lenteur obsessionnelle avec laquelle il concevait puis corrigeait ses contes à mesure de leurs diverses éditions n’est peut-être que l’extension naturelle des qualités qui faisaient de lui un homme de responsabilités. Les divers personnages qui peuplent ses nouvelles ne manquent souvent pas, d’ailleurs, de ces mêmes qualités : ils appliquent eux aussi de la rigueur dans leurs décisions et dans leurs actions ; que celles-ci soient erronées, se trompent d’objet ou aboutissent à des résultats désastreux, est bien entendu ce qui fait le sel de ses récits. Ainsi d’un homme qui tient absolument à décrocher un entretien avec le directeur d’une usine et finit par faire la queue pendant des mois, sans que l’objet de sa requête ne soit jamais élucidé.

On retrouve chez Rubião cette atmosphère kafkaïenne où le fantastique, s’il ne naît pas nécessairement du quotidien, s’y inscrit en tout cas sans heurts, et semble une donnée aussi naturelle que la pluie et le beau temps. Aucune des nouvelles de ce recueil ne ressent le besoin d’expliquer le pourquoi et le comment des situations incongrues qu’elles exposent et poussent dans leur dernier retranchement. Des situations qui font rire le lecteur avant de l’inquiéter, ou l’inverse. Peut-être, justement, parce qu’elles se passent d’explication et que l’objet de chaque nouvelle n’est pas de trouver, par exemple, une raison à l’existence improbable de dragons dont la présence perturbe la vie d’une bourgade, mais d’exposer tranquillement les choix qui sont fait pour gérer « pragmatiquement » leur présence et tenter de les insérer à la communauté. Rubião joue subtilement du comique – un rire froid qui éclate à rebours – en refusant de poser la problématique à l’endroit le plus attendu. Ainsi, ses dragons gênent bien davantage par leur alcoolisme que par le feu qu’ils sont susceptibles de cracher. De même, un magicien aux pouvoirs illimités ne rêve que d’une chose, devenir fonctionnaire pour être débarrassé d’une liberté qui l’entrave. Ailleurs, la construction perpétuelle d’un gratte-ciel voit l’accomplissement d’une prédiction qui annonçait le chaos à partir du huit-centième étage. Plus loin, un homme qui cherche à « trouver une issue » tente diverses métamorphoses. Mais, « devenu porc, il perdit toute tranquillité ». N’étant pas du genre à baisser les bras, « il imagina alors que se fondre dans un nuage lui apporterait la solution. La solution à quoi ? Il s’agissait de solutionner quelque chose. C’est à cet instant que lui vint l’idée de se transmuer dans le verbe solutionner ». En quelques pages, Rubião déploie des infinis où il fait bon s’égarer.

 

Murilo Rubião – L’ex-magicien de la taverne du Minho [Traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec – L’Arbre Vengeur, 180 pages, 15 euros]

Joël Cornuault – Les grandes soifs

 

L’imagination au pouvoir

Dans un livre flâneur et sensible, Joël Cornuault nous invite à célébrer simplement, au quotidien, les noces du réel, jamais avare en surprises, et de notre fantaisie créatrice. 

 


 

 

Les grandes soifs du titre de ce recueil composé de brefs essais, d’observations in situ, de souvenirs, d’hommages et de réflexions diverses n’ont rien de telluriques, elles sont en apparence modestes mais pas moins essentielles. Il s’agit pour l’auteur, « en remuant ces images et ces idées gyrovagues », de revenir « vers un unique foyer de rumination : ce qui nous semble faire la beauté d’un donné géographique – ce qui le rend à nos yeux attirants, surprenant, habitable –, est le fruit d’innombrables combinaisons qui s’établissent entre l’esprit et les choses vues ; entre ce que nous ressentons et ce qui existe hors de nous, dans le monde matériel ». Cette longue citation permet d’entrevoir la poétique qui sous-tend non seulement ce livre mais une bonne partie des écrits de Joël Cornuault, lequel – ce n’est pas un hasard – est à la fois un grand connaisseur de l’œuvre d’Élisée Reclus, ce « géographe et géophile » qui savait avoir « l’imagination heureuse », et le fondateur d’une revue justement intitulée Des pays habitables.

Au fil des pages, selon l’humeur d’un agréable coq à l’âne moins capricieux qu’il n’y paraît, l’auteur revendique un certain nomadisme poétique, un goût pour le déplacement et l’observation des magies partielles qui nous entourent, mais en gardant toujours à l’esprit que « la liberté n’est pas conditionné par la distance » et que tant qu’à jouer les écrivains voyageurs, « le mieux est de mettre le plus de temps à parcourir le moins de kilomètres possibles ». À quoi bon épuiser les sentiers photogéniques d’un bout du monde globalisé alors même que la « géographie visible » est aussi « faite d’imagination » (un maître mot pour l’auteur), et que cette dernière, certainement, c’est-à-dire notre capacité à investir le réel de façon sensible, n’a nul besoin de prendre l’avion pour se mettre en branle.

Cornuault, néanmoins, n’a rien d’un pamphlétaire et sa prose élégante, toujours fraîche, jamais surplombante, dont l’érudition naît avant tout du plaisir – un plaisir enfantin, pourrait-on dire, et revendiqué comme tel par l’auteur –, est avant tout au service de son lecteur, avec lequel il crée en toute naturalité une complicité immédiate. Il s’agit de suggérer quelques idées qui permettent de ne pas se résigner à un monde dominé par l’utilitarisme et la marchandisation. Bref, de le rendre décidément habitable en pratiquant une rêverie alerte, les sens en éveils.

Que ce soit en flânant dans les rues d’un village, en découvrant chez Michel Butor un inattendu « poète ascendant », en se remémorant les bancs des squares parisiens, en guettant aux coins des rues le « lyrisme des ferronneries » et leurs belles « efflorescences » à même d’offrir à la ville ce « teint de rêve » que réclamait Breton, en rendant hommage à un ami disparu aussi discret que singulier ou à un kiosquier perdu sur une île grecque, Joël Cornuault est fidèle à une volonté d’émerveillement et d’utopie – non exempte, parfois, de mélancolie – héritée de ces maîtres revendiqués : Breton et Reclus, comme on l’a dit, mais encore Charles Fourier, utopiste en chef. Autant de personnalités « qui ont pris la bonne habitude de vadrouiller » et savent « s’émerveiller de la configuration du monde physique ».

S’il apprécie le goût, chez Roger Caillois, des « pierres curieuses » et des formes que par analogie l’œil fureteur y décèlera, il lui préfère la curieuse approche d’un certain Jules-Albert Lecompte, un « spiritualiste résolu » qui, au XIXème siècle, défendait l’idée que « les pierres à figures sont des objets émus ». Ce serait ainsi l’esprit du promeneur qui, « émotivement choqué », aurait gravé des formes inattendues « là où la structure du caillou ou du rocher le permettait ». Là où un esprit scientifique volant en rase-motte ne verrait dans un tel discours qu’un vertige délirant, Cornuault voit au contraire une intelligence du sensible qui se déploie à l’intersection même de l’imaginaire et de la matière.

Car l’art de la promenade – comme celui du « lapsus lectionis » qui consiste, sans le vouloir, à lire un mot à la place d’un autre et inventer sur le pouce de beaux objets trouvés – est chez notre auteur une pratique raisonnée, modestement théorisée, qui permet, si l’on veut bien se prêter au jeu, de belles découvertes, qu’elle soit « régulière », « répétitive » ou qu’elle relève du « furetage intrigué ». La « promenade rétrospective », quant à elle, est une catégorie à part qui mérite qu’on s’y arrête un peu plus longtemps : il s’agit, en retournant sur les lieux de l’enfance (à condition qu’ils n’aient pas été « modifiés du tout au tout »), de tenter, pas toujours avec succès, de voyager dans le « temps intime » des premières impressions, de « réactiver très intensément des souvenirs personnels venus du monde des disparus et des ombres ».

Ainsi, les grandes soifs qui agitent Joël Cornuault et qu’il nous invite généreusement à partager sont à portée de main, il ne tient qu’à nous de vouloir s’en saisir.

 

Joël Cornuault – Les grandes soifs [Le Cadran ligné, 124 pages, 16 euros]

Julien Boutonnier – Les os rêvent

 

L’ossature onirique du monde

Le poète Julien Boutonnier renouvelle le merveilleux scientifique dans un roman expérimental d’une ambition folle qui fait du rêve des os le centre même du réel et un objet d’étude infini.

 



 

 

Dans certaines fables orientales, on ne sait pas si c’est le papillon qui rêve le rêveur ou l’inverse. Julien Boutonnier, lui, a choisi son camp : c’est la réalité tout entière, jusque dans ses infimes détails, qui est le produit d’une « constellation » de rêves. Ainsi, « une poussière en suspens, une roche, un brin d’herbe, la toile d’une araignée, la course d’un guépard, le bâillement d’un enfant » ou « la page 550 de la Recherche du temps perdu », tous ces éléments sans liens apparents « trouvent leur origine dans les rêves des os ».   

Ces rêves, naturellement, méritent qu’on les étudie et la science qui s’en occupe (depuis l’aube de l’humanité) porte un nom : l’ostéonirismologie. Ce concept est le point de départ d’un livre hors norme qui plane à mille lieux des mornes plaines du roman contemporain. Fort de ses 730 pages accompagnées de graphiques et d’équations fantaisistes et d’un glossaire exhaustif qui constitue en lui-même un véritable manifeste esthétique – une manière « d’accéder à l’infini des possibles du langage » –, Les os rêvent est une fiction pince sans rire qui se déguise en traité érudit dans lequel « la rigueur scientifique moderne compose avec l’impossible des énoncés issus du corpus dansant des siècles ».

La science forgée ex-nihilo par l’auteur est « une connaissance béante », nourrie par un corpus bibliographique imaginaire qu’il égrène au fil des notes de bas de page comme un running gag. C’est à une rêverie aussi suggestive que précise dans son architecture que nous invite l’auteur, en digne héritier de Borges et Roussel. Car Boutonnier n’invente pas n’importe comment, il crée au contraire de nombreux concepts – « eros fatum », « seuil de congruence », « lettres spectrales » ou « emplâtre logographique » – qui lui permettent de définir les lois extravagantes du monde qu’il met en place et surtout de nous prendre à son jeu métaphysique. Une « fabrique chimicopoétique » où les rêves – qui sont l’autre nom de la littérature, car tout ici est une grande métaphore de l’écriture et de l’expérience sensible qui l’accompagne – influent sur le réel et modifient les corps. L’humour y est une manière de « flâner avec méthode » dans des couloirs délirants sans se prendre les pieds dans le tapis de l’invention débordante.

Dans cet univers, des « os matriciels » d’animaux qui ont existés ou n’existeront jamais – « la Scapula de l’éléphant d’Afrique » ou « la deuxième Vertèbre sacrale du dugong » – rêvent certaines portions du « réel concordant » qui, sans eux, n’existeraient pas. Les rêves y sont une matière fragile qu’il convient de transporter avec précaution afin de les étudier dans des centres spécialisés répartis aux quatre coins du globe. Ainsi, si l’un d’eux est modifié, les conséquences peuvent être fâcheuses : en raison d’un accident concernant l’un de ces rêves en 1665, « durant deux heures, l’ensemble de l’humanité perdit l’usage de son œil gauche ».

En provenance de « l’univers d’un effleurement » – une « vibration complexe et considérable entre ce qui est et ce qui n’est pas » –, les rêves du « tissu onirique général » s’arriment parfois sur terre, de façon transitoire, régulière ou permanente (« le rêve ÂSD », par exemple, « s’arrime tous les dix siècles »). Il en est même certains qui se déplacent, obligeant l’humanité à leur céder le passage.

L’étude de ces rêves – qui se matérialisent sous des formes aussi concrètes qu’impalpables – est réalisée par des spécialistes longuement préparés, tel l’Italien Giacomo Palestrina, chargé d’étudier à Och, au Kirghizstan, « le rêve SBP de type panini » dont l’onirisme provient « de l’humérus de la jeune belette d’Europe ». Cette étude est un exercice de mise en abyme, un miroir : « l’humain aurait été créé par l’univers d’un effleurement pour pouvoir déployer et exercer une pensée sur lui-même ». Il faut « chercher la perte de temps » afin de « trouver un authentique désœuvrement dans la contemplation des taches oniriques ». Une expérience moins zen qu’il n’y paraît : avant de se parachever en « délivrance scripturale » où la « matière silencieuse » sédimente en « congères alphabétiques », elle passe par la souffrance. Le « sentiment poignant » du rêve qui s’empare de l’ostéonirismologue n’est pas sans conséquence, puisque le « processus d’invasion » va jusqu’à modifier sa structure atomique. Il finit par flotter, devenu la matière même du rêve qu’il étudie, ce qui l’amène à rédiger un « livre illisible » pour lequel il devra se vider de tous ses organes.

Et ce n’est là que le début du voyage. Impossible de rendre justice à un projet d’une telle ampleur en quelques paragraphes. Le lecteur curieux devra juger par lui-même en se plongeant à son tour dans les pages infinies de ce livre fou qui, nous en sommes convaincus, est un des évènements littéraires de l’année.

 

 

 

Julien Boutonnier – Les os rêvent [Dernier Télégramme, 2022, 730 pages, 32 euros]

 

 

 

João Gilberto Noll – Hôtel Atlantique

 

Un voyage sans but

Dans ce récit accidenté, aussi fatal qu’arbitraire, un homme sans identité se délite peu à peu d’un endroit à l’autre.




 

Les personnages du brésilien João Gilberto Noll (1946-2017) sont souvent égarés. Ils sortent de nulle part et mènent une vie d’errance tout en semblant suivre une direction qui s’invente petit à petit à force de rebondir contre des obstacles plus ou moins définis, au fil des rencontres hasardeuses et bancales. Cette errance est aussi celle du récit, qui n’en fait qu’à sa tête, comme guidé par une pulsion dont l’auteur est le seul peut-être à connaître les tenants et aboutissants.  

Les situations, scabreuses ou étrangement oniriques, jamais tout à fait quotidiennes mais jamais non plus tout à fait fantastiques, surviennent sans explications ou justifications, elles se contentent d’avoir lieu et tirent leur force de cette évidence. Tout peut arriver quand c’est la simple loi de la succession des évènements qui s’impose, sans hiérarchie, quand le monde n’est plus qu’une réalité arbitraire. La géographie existe, des noms de villes et de régions sont prononcés, mais les lieux traversés conservent en permanence une certaine immatérialité. Dans ce roman où l’on ne cesse de se déplacer, les agglomérations se limitent à un coin de rue ou deux, les paysages à quelques vaches aperçues au loin, à une forêt sans attributs. On ne s’étonnera donc pas que le narrateur, au début du récit, abandonne sur un banc une grande carte du Brésil, comme si toute cartographie était un poids inutile, quelque chose qui ne saurait, désormais, le concerner.

Dès lors, aller ici ou là n’a guère d’importance, ce qui compte, comme chez Beckett, c’est simplement d’avancer, être en transit, avec des compagnons si l’on en trouve (pas toujours recommandables), dans un véhicule motorisé si l’occasion se présente, ou seul et à pied jusqu’à « s’enfoncer dans la nuit la plus profonde ». Le coup de dé, chez Noll, n’abolie certainement pas le hasard. Il garantit même la transformation permanente du narrateur, qui semble prêt à incarner et abandonner aussitôt toutes les vies qui se présentent à lui, comme si aucun travestissement ne pouvait contenir une identité qui s’effiloche irrémédiablement. Ainsi accepte-t-il, alors qu’il a revêtu une soutane « trop courte » en attendant que ses vêtements sèchent, de donner l’extrême-onction à une vieille femme mourante : « d’instinct j’ai senti qu’il me manquait les saintes huiles ou quelque chose de ce genre. J’ai humecté mon pouce droit sur ma langue et avec ai fait le signe de croix sur le front, la bouche et la poitrine de l’agonisante. » S’il a conscience d’être un imposteur, cette pensée ne le trouble pas outre mesure car il sait qu’il sera bientôt, une fois de plus, en route. Vers nulle part ou vers son lieu d’origine, afin de boucler la boucle d’une vie sans éclats.

Si le livre nous conte en substance un voyage de Rio de Janeiro à Porto Alegre, le lecteur en quête de dépaysement aura l’impression de ne faire qu’entrevoir le Brésil à travers un trou de serrure placé de guingois ; d’autant qu’il y fait presque toujours froid, comme si les éléments avaient décidé de confirmer la vision désabusée, presque amorphe, du narrateur. C’est en cela, certainement que réside le génie des textes courts et inquiétants de Noll, dans leur capacité à faire d’emblée table rase des figures obligées du roman pour n’en conserver que la nécessité d’un récit toujours imprévisible. « Nous vivons dans un monde de structure », dit un personnage aux intentions troubles, le Dr Carlos, qui vient d’amputer sans raison apparente la jambe du narrateur, avant d’ajouter : « comme dans n’importe quelle autre situation, quand on supprime une partie de la structure osseuse, c’est toute la structure qui s’en trouve affectée ». Le roman, chez Noll, est une structure malade, définitivement privé de la notion de totalité qui avait pu en d’autres temps lui servir de fondation.

Plus qu’égaré, le narrateur d’Hôtel Atlantique semble en réalité s’effondrer lentement mais sûrement, « un peu comme ces immeubles qu’on fait imploser », dit-il. On ne sait pas qui il est, on ignore son passé, certains s’obstinent à voir en lui un ancien bellâtre de telenovela, mais rien n’est moins sûr. La seule certitude, c’est qu’il n’est pas au top de sa forme et que le bel homme, s’il a existé, s’est fané depuis longtemps. On ne saurait dire que quelque chose le ronge, Noll, de ce point de vue, ne s’encombre pas de psychologie. Son personnage accepte sans broncher son délitement. Il croise par ailleurs un certain nombre de morts, dès les premières lignes. Tandis qu’il monte « l’escalier d’un petit hôtel de l’avenue Nossa Senhora de Copacabana », des hommes commencent à descendre « avec une de ces civières servant à transporter des cadavres ». Ce début brutal s’impose comme une fatalité sur tout le récit : ce mort que l’on descend, c’est déjà le narrateur, dont le parcours, commencé dans un hôtel, s’achèvera loin de là dans un autre hôtel, celui qui donne son titre au livre, là où l’attend peut-être un destin mineur qui s’évaporera dans un souffle.

Après la publication en 2018 de La brave bête du coin aux éditions Do (déjà traduit par Dominique Nédellec), on ne peut que se réjouir de voir Bourgois reprendre le flambeau afin de faire connaître en France l’œuvre d’un des plus remarquables écrivains brésiliens des 30 dernières années.

 

João Gilberto Noll – Hôtel Atlantique [traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec – Bourgois, 140 pages, 18,50 euros]

 

 

Gabriela Trujillo – L’invention de Louvette

 

Naissance d’un cœur sauvage

Ce premier roman de Gabriela Trujillo raconte avec intensité et poésie une jeunesse mouvementée dans un pays violent.




 

Alors que les exercices d’autofiction qui volent en rase-motte sont légion, dans lesquels la blessure narcissique mal étalée le dispute à une prose anémique, la lecture de L’invention de Louvette, premier roman de Gabriela Trujillo vient à point pour nous rappeler que l’inspiration autobiographique peut encore être le moteur de grands livres. Plus que le simple compte-rendu de ses années d’enfance et d’adolescence dans un pays d’Amérique Centrale tout sauf paisible, son roman est d’abord un grand récit d’initiation, une histoire d’émancipation et de découverte – de reconquête permanente – du merveilleux dans un contexte hostile. Le lyrisme sensible de sa prose, jamais apprêtée, toujours juste, déborde de cette force ascendante que revendiquait Breton : quelque chose d’un peu magique, la fraîcheur d’une écriture qui, quand bien même parfaitement consciente de ses moyens, n’en est pas moins toute neuve.   

L’auteure, bien entendu, dispose d’un atout pour faire de sa jeunesse un sujet remarquable : être née et avoir grandi au Salvador, pays au climat, à la flore et à la géographie exubérante, où les guerres civiles et les tremblements de terre ne cessent d’agiter un territoire ponctué de volcans. Avoir été élevée par une famille bancale, dysfonctionnelle. Bref, d’avoir eu, pour le meilleur et pour le pire, une enfance et surtout une adolescence un peu particulière. N’allez pas croire, néanmoins, que Gabriela Trujillo joue la carte de l’exotisme, du pittoresque ou du misérabilisme. Si l’émerveillement n’est pas rare dans ces pages, il n’a rien à voir avec les tristes succédanés du réalisme magique. L’auteur n’a pas besoin de faire pleuvoir cent ans sur San Salvador (par ailleurs jamais nommée dans le livre), elle préfère trouver les mots pour rendre le regard d’une fillette sur la plage paradisiaque où elle vagabonde en compagnie d’un pêcheur taiseux. Une fillette, la Louvette du titre – dont le nom est un clin d’œil à Schwob –, que L., adulte et momentanément alitée et privée de la vue suite à une opération des yeux, « une blessure de soleil sur la rétine », se remémore.

L. et Louvette sont-elles la même personne à deux âges différents de la vie ? Oui et non. L’une, comme le titre l’indique, pourrait bien être l’invention de l’autre et ce en écrivant dans une langue, le français, qui, bien que n’étant pas la maternelle, n’en est pas moins intime, et peut-être même plus encore. L’auteure, quoi qu’il en soit, prend soin de prévenir d’emblée les lecteurs, qu’on sait parfois prompt à prendre ce qu’ils lisent au pied de la lettre, particulièrement quand le livre à tous les atours de l’autobiographie : « Toute ressemblance avec des personnes et des situations ayant existé… c’est votre problème ». Notre problème oui, car au-delà de la véracité ou non des épisodes (certains assez rocambolesques), c’est bien l’invention d’une jeunesse qui nous est donné à lire, la réécriture d’une sorte de prélude mouvementé, la vie d’avant le grand départ vers la France où l’auteure est venue s’installer à ses 18 ans ; un départ qui est aussi la conclusion naturelle du livre, le point de fuite vers lequel il tend dès les premières lignes.

C’est d’abord « un temps de petite fille » dans « l’impermanence du monde », vécu « parmi les nombreuses saisons imaginaires qu’on peut compter dans les tropiques ». Une fillette qui possède « une vocation pour la turbulence et les joies faciles », une sauvageonne qui semble plus proche de la nature que de la civilisation, née dans un milieu aisé et replié sur lui-même (comme il ne saurait en être autrement dans un pays inégalitaire et violent, où, si on en a les moyens, l’on vit dans des quartiers fermés car les rues sont dangereuses). Une fillette dont la naissance ne serait qu’un des multiples « dommages collatéraux » d’un « séisme de 7.3 de magnitude ». Elle semble peu concernée par ses parents (ou ses parents peu concernés par elle), ils sont toujours « la mère » et « le père ». Dès le début, sa vie virevolte et « Louvette semble ailleurs, toujours ailleurs, à côté d’elle-même, insaisissable comme l’heure qui fuit ».

Il y a, bien sûr, l’inadéquation avec un pays brutal (dont la nature, cependant, n’en est pas moins source de beauté), mais il y a avant tout l’inadéquation avec la famille. La fillette s’attache davantage à sa chienne ou à sa nounou indienne (qui connaît des arts que d’autres ignorent) qu’à ses parents ou ses frères et sœurs. Sa mère, une beauté mulâtre qui aura enflammé plus d’un cœur, ne sait visiblement pas trop quoi faire d’elle, et son père, un tireur d’élite régulièrement condamné à la clandestinité et dont la présence menaçante s’impose même quand il est absent, ne comprend rien à la soif de liberté et à la sensibilité exacerbée de sa fille. L’enfance se passe dans la tension d’une guerre qui sévit de l’autre côté des murs de la maison barricadée (« que faire de ces longues soirées de black-out, à part écouter le fracas des obus à la lueur des bougies ? »), puis Louvette est pour ainsi dire abandonnée à elle-même par ses deux parents. Sa mère part vivre à New York et son père semble avoir disparu. Lorsqu’il sera de retour, lui, « cet astre mort d’une forêt calcinée », ses relations avec Louvette seront d’une violence telle qu’elles précipiteront le départ de cette dernière, envers et contre tout et surtout contre son père, vers la France.

Mais il y a aussi une grand-mère extravagante, le seul véritable allié peut-être, et il y a l’école française, une langue nouvelle, ou plutôt « un grand jeu de passerelles entre deux langues ». Puis vient l’adolescence, la découverte de la littérature et du monde extérieur, l’amitié, la fête et l’amour, parfois frustré ou tragique. Une jeunesse d’une intensité folle, racontée dans une « langue de feu ».

 

Gabriela Trujillo – L’invention de Louvette [Verticales, 2021, 256 pages, 21 euros]

Milène Tournier – Je t’aime comme

 

Aimer comme la ville

En revenant à la plus directe des sources du lyrisme, Milène Tournier tente de retrouver la beauté dans la ville. 

 


 

 

« Épouser le ‘tout ordinaire’ des lieux des villes », c’est ainsi que Milène Tournier présente cette curieuse entreprise poétique qui vise à redonner un souffle lyrique à nos cités saturées de signes, « inépuisables », pas toujours tendres et parfois même hostiles. Nos cités capitalistes, qui par moments semblent nous refuser toute place émancipatrice, et dans lesquelles il faut malgré tout se mouvoir, vivre, s’emporter, sentir. Pour ce faire, elle choisit une méthode à la simplicité aussi désarmante que singulièrement efficace : regarder la ville contemporaine, ce qui la compose, les lieux – souvent marchands – qui structurent la vie sociale, « avec les yeux de l’amour transi ». D’où le titre de ce recueil exhaustif qui, tel un Perec naïf, épuise le réel ou redore son blason en se laissant déborder par le plus simple, le plus direct et le plus complexe des sentiments : Je t’aime comme.

            L’amour, oui, comme un procédé d’écriture qui remonterait à la plus vieille, la plus sincère, la plus ridicule, bref la plus belle des raisons d’écrire : proclamer, haut et fort, à l’être aimé (ici, des lieux, des objets, des machines), ses sentiments. Dire « je t’aime », d’une certaine façon, c’est avoir tout dit, c’est attendre le climax avant même d’avoir commencé. Dès lors, la seule façon de poursuivre, c’est d’en rajouter, avoir recours à la métaphore, qui permettra de compléter le discours, dans un illusoire désir de précision superlative : « je t’aime », oui, mais « comme » quelque chose.

            La table des matières du livre, où les poèmes sont ordonnés par ordre alphabétique (l’ouvrage pouvant être lu dans l’ordre que l’on souhaitera), est déjà en soi un poème-liste : « Je t’aime comme… …un abattoir …une agence d’intérim …une agence de transfert d’argent …une agence de voyage …un ascenseur …un atelier de retouches », etc. On l’aura compris, Milène Tournier choisit les sujets de chaque poème dans le large éventail du quotidien le plus morne, mais aussi le plus révélateur des tensions de la grande ville moderne (Paris, en l’occurrence, même si elle n’a pas besoin d’être explicitement nommée). Il y a dans son écriture une capacité à embrasser non seulement le banal, mais aussi la violence sociale, à transmuter notre lot en une aventure de chaque jour. Ce qui ne va pas, bien entendu, sans une certaine mélancolie et une certaine ironie salvatrice. Le plomb du « périph’ », du « skatepark », ou du « hall de banque », devient l’or d’un monde parallèle où nous ne serions pas tous condamnés à l’aliénation. Le projet, néanmoins, n’est pas tant politique que sensible ; plutôt qu’un pamphlet, ce livre est une incitation à mieux voir ce qui nous entoure, le rêve toujours renouvelé d’une perception ascendante du réel, même si ce n’est qu’un vœu pieux. Ainsi, à propos d’un passage piéton : « Je t’aime comme une résolution, qu’une fois de l’autre côté, on sera différent, on sera plus attentif et vivant ».

Alors, aimons, au fast-food, par exemple : « Je t’aime comme on fait la queue pour commander, la queue de retirer, la queue d’avoir une place manger, la queue aux toilettes, la queue chez le médecin du foie et du diabète ». On visitera également un autre temple de la nourriture grasse et bon marché : « Je t’aime mon amour, promets-moi merveilles – et d’aller au kebab ». On fera une pause à la machine à café : « Je t’aime comme bientôt, peut-être, les cafés seront vides, les humains déjeuneront debout devant chacun son Selecta, et, la nuit, dans les bouches de métro désertées, on verra luire encore les Selecta, comme étoile sous terre ».

Derrière l’humour, on devine une certaine qualité prophétique dans cet épuisement exhaustif de l’ici et maintenant : « Je t’aime comme, à la fonte de toutes les banquises et patinoires de la Terre, on verra le grand terrain vague, dessous ».

 

Milène Tournier – Je t’aime comme [Éditions Lurlure, 192 pages, 21 euros]

Diego Vecchio – L’extinction des espèces

 

Visite guidée

 

L’argentin Diego Vecchio réinvente sous la forme d’une fable subtile et ironique l’histoire des musées et sonde notre constant besoin de conserver sous vitrine les traces du passé.

 

 


 

Cela commence par une histoire d’héritage, ou plutôt par « la naissance d’un fils illégitime », l’un des cent qu’aura essaimé en Angleterre « sir Hugh Percy Smithson, premier duc de Northumbrie ». Le fils en question, James Smithson, lègue sa fortune à sa mort en 1829 pour que soit fondé à Washington « un établissement portant son nom, dédié au progrès et à la diffusion du savoir auprès de tous les hommes ».

            Jusqu’ici, tout est vrai ou presque. Ensuite, ça se complique. La fiction distord le réel pour mieux nous en offrir un portrait précis, « surréel » au sens le plus littéral. Sur un ton docte et pince sans rire, qui n’est pas sans rappeler Borges, bien sûr, mais aussi Juan Rodolfo Wilcock, Diego Vecchio nous raconte par le menu l’histoire de la muséification galopante du monde, une épopée qui ne pouvait commencer qu’au XIXème siècle, celui par antonomase de la science dans tout ce qu’elle a de plus sérieux et de plus délirant, et qui ne pouvait commencer que dans un pays neuf et persuadé de sa grandeur, pour ne pas dire sa mission : les États-Unis. Ainsi, « que l’héritage de James Lewis Smithson fût arrivé au moment où il était arrivé était une preuve supplémentaire de l’existence d’une Loi qui régissait l’univers avec une préférence marquée pour l’Amérique ».

            Ça commence aussi par le commencement, les dinosaures. Zacharias Spears est nommé à la tête d’un « château smithsonien » flambant neuf dont l’architecture prétentieuse vient donner un peu d’élan à une ville de Washington qui « était une localité à peine plus vaste qu’un village », mais qui « aspirait à devenir une grande capitale ». Spears, fort de sa découverte d’une technique idoine pour la conservation des animaux empaillés, n’a plus qu’à remplir les lieux. Après avoir racheté plusieurs collections chaotiques de cabinets de curiosité, il allait mettre un peu d’ordre dans tout ce bazar et créer le premier véritable Musée d’histoire naturelle : « Quand les visiteurs auraient traversé le hall de l’entrée Nord, les aiguilles d’une horloge hypothétique commenceraient à tourner à l’envers à une vitesse vertigineuse, indiquant un temps rétrograde où le jour présent  serait l’hier, l’hier l’avant-hier, un temps antérieur à la naissance des nations modernes, à l’effondrement des empires et à la fondation des religions les plus anciennes, à l’invention de l’horloge, un temps précédent le temps, où une seconde équivalait à plusieurs millions d’années, quand la Terre n’était qu’un bébé astre à peine sorti de l’utérus du soleil ».

            Les dinosaures, donc : très vite, la machinerie se met en branle, d’autres musées ouvrent un peu partout dans un pays encore en construction, et c’est la course à qui rassemblera le plus d’ossements fossiles trouvés dans les couches stratigraphiques des monts et des vaux. Les enchères grimpent, on s’arrache à prix d’or le moindre fémur de stégosaure et on se tire dans les pattes pour mettre la main sur un squelette complet de ptérodactyle. Le public suit, en masse, puis se lasse. Voici que le cours en bourse des dinosaures est en chute libre et qu’une nouvelle passion naît, plus américaine : celle des restes des peuples « natifs », tous ces indiens qu’on massacre et parque allègrement et qui ont l’audace de vivre à l’âge de pierre en plein XIXème siècle lancé à toute vapeur vers la civilisation. On lâche à travers le pays des missions d’exploration, en quête du moindre couteau taillé dans un os, du moindre enfant momifié, on crée ou recrée le grand récit du passé. Les musées se font déjà spectacle et c’est la surenchère généralisée.

            On en arrive forcément à la question du premier « homonculidé », lequel, évidement, ne croyez pas les bêtises qu’on vous raconte ailleurs, est américain. Qu’importe si on n’a qu’une mâchoire – édentée, pour comble de malheur – à montrer, cela n’empêchera de monter « le plus grand musée du monde, à faire pâlir l’Europe miteuse ». 

            Qui dit conservation dit technique de conservation. Ainsi, une secrétaire parcourt la vieille Europe – miteuse, décidément – en quête de tableaux de maître à restaurer. Plus que contre L’extinction des espèces – titre ironique du livre –, c’est contre l’extinction du passé qu’on prétend lutter. Et le passé, muséifié, bien rangé et classé dans de belles salles ventilées où s’ennuient les gardiens, est la fiction suprême, ce que Vecchio a bien compris. Pourquoi, dès lors, ne pas en profiter pour imaginer, par exemple, un récit de la création du monde où cette bestiole elle aussi bien américaine, l’écureuil, occuperait une place centrale ? Pourquoi ne pas réinventer les langues, les coutumes et les cosmogonies des diverses « sociétés primitives » qui peuplèrent l’Amérique et sont maintenant à l’agonie ?

            L’écriture de Vecchio, dans son apparente simplicité, celle des contes, qui joue de la répétition et du décalage subtil, se fait alors terrain de jeu infini. L’anthropologie et l’ethnologie deviennent de grandes machines qui s’emballent et réinventent la sexualité, les genres, les hiérarchies. Comme dans ses précédents livres, Microbes et Ours, l’auteur aime faire légèrement dévier les codes, l’air de rien, glissant le vers de son humour dans le fruit du savoir. L’extinction des espèces en est sans doute l’incarnation la plus réjouissante et la plus ambitieuse.

 

Diego Vecchio – L’extinction des espèces [Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon – Grasset, 2021, 224 pages, 20 euros]

Carlos Busqued – Les quatre crimes de Ricardo Melogno, entretiens

 

Passage à l’acte

 

Comment comprendre la pulsion meurtrière quand le tueur avec lequel on s’entretient est lui-même incapable de l’expliquer ? C’est ce mystère qu’aborde ce remarquable livre de l’argentin Carlos Busqued.

 

 


 

 

Que se passe-t-il dans la tête d’un tueur ? La question n’est pas nouvelle et peut-être faudra-t-il alors la reformuler plus précisément : que se passe-t-il dans la tête d’un tueur qui n’a pas de motifs apparents pour commettre son crime ? C’est sur cet abime inquiétant, celui qui, dans une chute vertigineuse, conduit quelqu’un non seulement à s’emparer avec violence de la vie d’autrui mais surtout, à le faire sans raison apparente, presqu’en automate, qu’a décidé de se pencher l’écrivain argentin Carlos Busqued. Après avoir signé il y a une dizaine d’années un premier roman remarquable et remarqué dans le monde hispanophone (hélas non traduit), roman qui dépeignait déjà un monde de personnages amorphes et comme dépourvus de morale (et donc capables de tout), voici que pour son deuxième livre il décide de s’approcher encore plus près de l’abime en se défaisant du truchement de la fiction pour entrer de plain-pied dans le réel et s’entretenir sur la durée d’un livre avec un vrai tueur en série, Ricardo Melogno.

            En septembre 1982, alors que la dictature argentine commence à sérieusement patauger après une lamentable guerre des Malouines qu’elle était condamnée à perdre, un jeune homme sans histoire apparente tue dans la même semaine, dans le même quartier et selon le même protocole (une balle dans la tête, tirée depuis le siège arrière) quatre chauffeurs de taxis. L’affaire, sur le moment, fait grand bruit, surtout parce que la police est incapable de tirer cela au clair. Les rumeurs les plus folles vont bon train, la presse s’en empare, les témoins les moins fiables s’expriment, le mystérieux tueur est imité par d’autres moins originaux que lui qui cherchent sans doute à profiter de leur propre quart d’heure de gloire, etc. La chose est finalement réglée lorsque le frère du tueur – qui a trouvé caché dans la maison de leur père commun les papiers des quatre victimes – vient voir la police et les conduit au meurtrier.

            Ricardo Melogno sera naturellement condamné et passera une trentaine d’années entre prisons et établissements psychiatriques. Mais son arrestation, en réalité, ne règle rien : pourquoi a-t-il tué ces quatre chauffeurs ? S’agissait-il d’un coup de folie passager ? L’accusé, en tout cas, sera incapable de donner une réponse à chaque fois qu’il sera interrogé sur les raisons de ses actes. Silence radio.

            Si le livre est paru en espagnol dans la même collection littéraire où était paru le premier roman de l’auteur, son (excellente) traduction française paraît dans la collection « monographie clinique » d’un éditeur lié à la psychanalyse. Ces apparents hasards éditoriaux n’en sont pas et disent bien la nature particulière et passionnante du livre de Busqued : un recueil d’entretiens au long cours, menés peu de temps avant la libération du tueur, qui présente un grand intérêt littéraire sans jamais tomber dans l’esthétisme de ce qu’on appelle désormais la « non-fiction ». Au contraire, la présence de Busqued y est aussi discrète qu’essentielle : c’est lui, bien sûr, qui interroge le tueur, en ne le prenant jamais de haut ni de biais, en lui posant simplement les bonnes questions le plus naturellement du monde. C’est ensuite le travail de montage, et l’enrichissement du texte avec quelques interviews annexes (auprès des médecins ou juges qui ont traité son cas), plus quelques extraits de presse et de rapport judiciaires, qui convertissent ce « simple » recueil d’entretiens en un grand livre sur l’insondable mystère du passage à l’acte.

            « J’ai ou j’avais, quelque chose que m’ont appris les psychiatres et qui est la paraphrénie, la capacité d’être dans ce monde et dans un autre en même temps, de parler par exemple avec toi et en même temps, dans ma tête, d’être ailleurs », confie Melogno à Busqued. Notre tueur n’a rien, a priori, du monstre calculateur que nous ont dépeint moult films hollywoodiens sur le thème du sérial killer. Peut-être en est-il un, de monstre, malgré tout, et plus d’une anecdote sur sa vie difficile font froid dans le dos, mais Busqued ne prétend pas le montrer comme tel. Il l’aborde de la seule façon possible, non comme une bête de foire, ni même d’ailleurs tout à fait comme un « cas clinique », mais comme un être humain qui se trouve là où il doit être (enfermé) et qui l’accepte, connaissant parfaitement son « côté obscur », sachant que son histoire « a beaucoup de trous, qui ont été comblés par les experts, les psychiatres, les médecins ». « Et ces choses ont fini par prendre corps et réalité », poursuit-il, « je reconstruis mes actes à partir des mots des autres, je reconstruis le temps à partir de la chronologie des autres, parce que si tu me demandes à moi, j’avais pas conscience du temps à cette époque ».

            Le livre se penche aussi bien sur l’acte (les meurtres) que sur l’enfance du tueur (une mère inquiétante qui pratique la santería et autres sorcelleries) et sur ses années d’enfermement dans des conditions effrayantes. Mais l’épisode des meurtres, cette courte semaine où Melogno vivait en clochard et parcourait les rues, absent, tel un zombi, reste, malgré qu’il soit précisément décrit, un trou noir : tout tourne autour de lui, mais il continue d’échapper.

 

Carlos Busqued – Les quatre crimes de Ricardo Melogno, entretiens [Traduit de l’espagnol (Argentine) par Guy Le Gauffey – Epel, 2020, 172 pages, 21 euros]

Didier da Silva – Dans la nuit du 4 au 15

 

Télescopages temporels

Tous les jours sont un même jour et une infinité d’autres, ce que démontre Didier da Silva dans un almanach aussi permanent que personnel où les époques, les anecdotes, les naissances et les morts ne cessent de se croiser.

 

 


 

 

On peut organiser le temps en belles lignes droites, faire de la succession des jours une avancée inébranlable, sans soubresauts ni passe-droits, le mercredi succédant au mardi, mars à février et le XXIème siècle au XXème. Qu’il soit des postes ou chinois, richement illustré ou froidement pratique, le calendrier est implacable, il impose sa loi à la vie des hommes. On peut, pourtant, le considérer cyclique, telles les saisons qui se répètent inlassablement, indifférentes aux années que les humains s’obstinent à chiffrer arbitrairement. Le calendrier devient alors almanach perpétuel, un 30 novembre ou un 26 juillet équivalent ainsi à tous les 30 novembres ou 26 juillets depuis que l’homme est homme ou, du moins – car l’ambition a ses limites – depuis que, non moins arbitrairement, il aura donné aux mois, aux jours, des noms. C’est bien là le propos de Didier da Silva qui, d’un septembre à l’autre, propose à son lecteur d’assister à l’égrainement hypnotique, jour après jour, d’une année pour ainsi dire générique.

Le projet, entamé sur les réseaux sociaux sous la forme d’un feuilleton quotidien intitulé « rêverie calendaire », propose comme l’indique Jean Echenoz dans sa préface « un univers parallèle » qui s’avère d’autant plus convainquant qu’il est « soigneusement méthodique ». Une méthode qui n’a rien de la prétention performative : il ne s’agit pas, pour notre auteur, de nous en mettre plein la vue, mais bien, porté par le « tamis de ses goûts », de jouer, de s’émerveiller ou de s’émouvoir des improbables ou magnifiques croisements et crocs-en-jambe que les hasards du calendrier ne cessent de proposer (ou provoquer). Des hasards parfois trop parfaits pour être honnêtes, mais comme le réel, de tout temps, aura su dépasser la fiction, il n’y avait pas de raison de s’en priver. Ainsi, « le 8 avril interroge la poussière : John Fante a 2 ans quand naît Emil Cioran » ; le 16 mars, quant à lui, convoquera tour à tour les naissances de René Daumal (1908) et Jerry Lewis (1926), tandis que le 6 juin s’offrira le luxe d’un Pouchkine « deux siècles après Velázquez », mais aussi (« c’est d’un goût douteux ») d’un fadasse Guillaume Musso. Par ailleurs, « le 20 mai 1896, tandis que meurt Clara Schumann, le contrepoids d’un lustre du Palais Garnier se décroche et tue une spectatrice de Faust ». Naturellement, dans ce défilé incessant de naissances et de morts (que ce soient celles d’artistes admirables ou piteux, de saints autoproclamés ou d’astronomes malchanceux), d’évènements incroyables ou risibles, de catastrophes diverses (accidents d’avions, séismes, éruptions), le temps, même si on joue à le chambouler tel un chien dans un jeu de quilles, ne cesse pas pour autant d’agir et notre « enquêteur » doit se rendre à l’évidence : « la mort est partout et toute superstition est donc sans objet ». De toute façon, « on se doutait, d’entrée de jeu, que le calendrier est un cimetière ». Mais qu’importe, car « nous scrutons, nous scrutons avidement les signes ».

Ainsi, ce livre, dont les entrées passent sans encombre du haïku à la petite nouvelle, saisissant alors l’occasion, comme le proposais Schwob ou Borges, de résumer la vie d’un homme à une ou deux anecdotes (et le calendrier, au fil des siècles, en a pléthore), a quelque chose de mélancolique, même si le sens de l’humour et la prose aussi élégante qu’élastique de Didier da Silva évitera de nous faire broyer du noir. Parachevant un travail entamé en 2014 avec le vertigineux L’ironie du sort, rappelant par moments la litanie tragi-comique de morts d’écrivains dont l’américain David Markson dresse la liste dans Arrêter d’écrire, Dans la nuit du 4 au 15 (celle où, en 1582, le passage d’un calendrier à un autre fit disparaître corps et biens 11 jours) est une sorte de manuel aussi lucide qu’amusé qui, en la démultipliant, pourra peut-être contribuer à nous faire avaler sans douleur cette pilule amère, cette fuite en avant : le passage incessant du temps, qui n’a que faire de nos brèves existences.

 

Didier da Silva – Dans la nuit du 4 au 15 [Quidam, 2019 – 260 pages – 20 euros]

César Aira – Prins

Dans les labyrinthes opiacés

Ce roman de l’argentin César Aira est une nouvelle plongée dans un univers où la littérature est un artifice mouvant, un exercice onirique et théorique aux miroirs déformants.

 

 


 

 

Si la fantaisie, l’invention frénétique et le caprice semblent servir de colonne vertébrale cubiste aux fictions que produit sans discontinuer César Aira, comme s’il s’agissait de multiplier des poissons dont les couleurs ne cessent de surprendre, son œuvre est aussi une constante réflexion sur l’écriture, ses apories et ses chausse-trappes. La péripétie, un héritage du roman d’aventures que cet admirateur de Stevenson ne saurait renier, ne lui sert pas qu’à concevoir des situations rocambolesques ou absurdes et à tendre des pièges à ses personnages. Elle est aussi, voire surtout, l’opportunité de se prendre avec plaisir les pieds dans un tapis qu’il tisse lui-même patiemment, en assumant de surcroit tous les risques de l’exercice. Il s’agit d’écrire des romans qui s’inventent en temps réel et d’inviter le lecteur à suivre pas à pas (avancées, sur-places et reculs compris) le mécanisme déjanté de cette invention aussi fragile que brillante. Paradoxalement – mais Aira est aussi un admirateur de Chesterton, maître du paradoxe s’il en est – ses livres sont des exercices de virtuosité qui n’ont pas peur d’exploser en plein vol. Ce qui, nouveau paradoxe, est peut-être une des raisons pour lesquelles on ne se lasse pas de le lire : car il ne nous propose pas seulement d’admirer bouche-bée l’étendue de sa pyrotechnie, préférant à l’objet parfait (autrement dit à la simple exploitation comptable de son talent) l’armature branque de textes qui ne cessent de se métamorphoser et de saper leurs propres fondements en de périlleux exercices faits de digressions, de désaxements et « d’inexplicables coïncidences ».

Prins raconte l’histoire d’un écrivain de best-sellers qui, lassé de son succès trop facile et déprimé d’avoir trahi sa vocation sur l’autel du profit et de la facilité, décide un beau jour de cesser d’écrire. Notre auteur – sorte de nouveau Pierre Ménard puisque son œuvre n’est autre qu’une réécriture à l’identique de tous les classiques fondateurs du gothique (Le Château d’Otrante, Le Moine, etc.) – décide de se mettre en quête d’une activité à même d’occuper un temps dont il ne sait désormais plus que faire. Cette activité, ce sera l’opium, ce « lotus de l’oubli », un « véritable Panzer psychique » qu’il se procurera au terme d’un long trajet en bus dans les quartiers populaires de Buenos Aires, où la délinquance est reine.  

Les vapeurs opiacées serviront dès lors de guide dans un récit gigogne où le temps et l’espace semblent par moment se confondre, se superposer ou s’annuler et les angles aigus devenir obtus. Un des personnages y est justement l’inventeur du « Transformateur Concave Convexe », tandis que l’endroit dans lequel l’écrivain vient acheter la drogue se nomme « L’Antiquité », un lieu où « les trésors du temps, libérés de la matière », peuvent tenir. Car c’est bien le langage, ce « grand lancer de dé à vingt-six faces » qui conduit ici à « l’effet central de l’opium », un rapprochement halluciné et continuel entre opposés ou, plus exactement, « un dédoublement de la réalité » : « Sur un premier plan, on volait vers les jardins flottants de la divine fantaisie ; sur l’autre régnait le réalisme le plus prosaïque. »

Ainsi, le réalisme, cette « frontière au-delà de laquelle les rêves cessaient de fonctionner » est-il le mur sur lequel l’opium vient buter, une drogue où est en jeu une « contradiction entre le figuratif et l’abstrait », car, à l’instar des romans, il est « remarquablement figuratif dans la mesure où il puise dans le patrimoine imaginaire de l’usager ».

La théorie littéraire et la péripétie, dans Prins, ne cessent donc d’échanger leurs vêtements jusqu’à se confondre. Les épisodes absurdes se succèdent dans un grand puzzle qui est d’abord la carte mentale du protagoniste principal enfermé dans sa maison immense dont le décor imite ceux des romans qu’il a écrit, une atmosphère moyenâgeuse de carton-pâte dans laquelle il évolue, accompagné d’Alicia qui, selon lui, « dans un flou qui n’avait rien à voir avec les clairs-obscurs de Poussin », est « ma maîtresse et ma servante à la fois », et de l’Huissier, son dealer reconverti en personnage fuyant errant d’une pièce à l’autre.

Mais comme « la souplesse que me procurait l’opium me permettait de pratiquer l’univers intérieur aussi bien que l’extérieur », notre héros, depuis sa tour d’ivoire des beaux quartiers, est rattrapé par le monde réel, celui d’une ville immense et violente. Flotte ainsi la menace d’une guerre des gangs et les souvenirs de la jeunesse trouble du protagoniste, dans l’imposant édifice néo-gothique inachevé de la faculté d’ingénierie de Buenos Aires, construite par un certain Arturo Prins. Chez Aira, « la réalité est tridimensionnelle » et l’écriture est l’opportunité toujours renouvelée de « l’utiliser comme un moule pour y couler du neuf ». Le lecteur n’a plus qu’à se laisser porter, le jeu en vaut la chandelle.

 

César Aira – Prins [traduit de l’espagnol (Argentine) par Christilla Vasserot – Bourgois, 2019, 172 pages, 15 euros]