Max Aub – Jusep Torres Campalans

 

Vie imaginaire

 

Réédition d’un livre majeur de Max Aub, où il décrit pat le menu la vie et l’œuvre d’un étrange peintre catalan, catholique et anarchiste, qui finira par préférer le farniente chez les indiens du Chiapas.

 



 

Pour quelques mystérieuses raisons, on ne retient de Max Aub en France qu’un petit précis d’humour noir, ses Crimes exemplaires, maintes fois réédités. Le reste de son œuvre, à commencer par son cycle monumental sur la guerre d’Espagne, Le labyrinthe magique (entièrement traduit il y a une dizaine d’années chez Les Fondeurs de briques), reste largement ignoré. C’est peut-être dû en partie à sa condition, si l’on peut dire, « d’apatride » : né français d’un père allemand, il devient espagnol à l’adolescence, connaît la douloureuse expérience des camps français à la fin de la guerre civile (ce qu’il raconte dans son Manuscrit Corbeau), puis part pour le Mexique en 1942, pays où il passera le reste de sa vie et dont il adoptera la nationalité. Mais c’est bien l’Espagne, toujours, cette patrie qui l’aura condamné à l’exil et dont il avait adopté la langue, qui restera au centre de ses préoccupations, ce que démontrera le curieux objet littéraire aujourd’hui réédité (après une première parution française chez Gallimard en 1961 qui passa complètement inaperçue).

            Jusep Torres Campalans, comme son titre l’indique, est une biographie, celle d’un peintre catalan de la première moitié du XXème siècle, grand ami de Picasso, qui aura été au centre de toutes les avant-gardes de l’époque, du fauvisme au cubisme, en passant par l’abstraction ; au centre, également, de toutes les beuveries et de toutes les disputes, et ce au centre même de tous les centres : Paris. Ou pas, car personne ne se souvient de lui. Ce qui s’explique sans doute par le fait qu’il n’a jamais existé, malgré tous les documents (articles, photographies, entretiens) et toutes les œuvres reproduites dans ce volume qui porte son nom. Rien au fil des pages, aussi bien dans l’édition mexicaine de 1958 que dans la française paru trois ans plus tard, n’indique qu’il s’agit d’un canular (les œuvres qu’on peut y contempler, parodiant divers travaux de Picasso, Gris, etc., ont été réalisées par un ami d’Aub). C’était donc au lecteur, à l’époque, qu’il revenait de déceler les indices qui pourraient lui permettre de douter de l’existence réelle de ce « Don Jusepe » que Max Aub prétend avoir rencontré par hasard en 1955 dans le Chiapas, où il se serait exilé en 1914 pour fuir une guerre qui était une insulte à son idéalisme anarchiste et catholique. Un départ qui le fit abandonner aussi définitivement la peinture, domaine où il était peut-être le plus idéaliste.  

Un absolu artistique qui s’exprime pleinement, entre autoréflexions et aphorismes, dans les pages de son journal, un « cahier vert » reproduit in extenso qui aurait été confié à Aub par le critique d’art Jean Cassou. « Ne pas expliquer. Jamais. Tout s’explique par le fait d’exister », y lit-on. Ou encore : « S’il était interdit de parler de peinture, beaucoup de gens cesseraient de peindre. Nous découvririons alors la valeur de chacun ». Certains collègues en prennent pour leur grade : « Matisse, oui, en tant qu’épiderme. Beau costume pour habiller la peinture. Mais la peinture là-dedans ? ». Quoiqu’il en soit, « c’est une erreur de croire que ce que nous faisons est de la grande peinture. Nous préparons celle de demain. N’est-ce pas suffisant ? ». D’ailleurs, « qui, sachant peindre, ne peindrait pas ? Il faut arriver à faire une peinture qui semble être faite par n’importe qui et qui, pourtant, ne puisse être faite que par quelqu’un qui sait peindre ».

À la fois passionné et naïf, intense et taiseux, d’un sérieux à défoncer les moulins à vent et d’un humour subtil, ce qui ne l’empêche pas de sembler par moments grandiloquent ou ridicule, Campalans incarne une sorte de concentré de l’avant-garde espagnole et de l’artiste tout court. Il est celui qui va de l’avant pour mieux revenir aux origines, il découvre l’art « nègre » avant Picasso et revendique un art primitif. Il ne faut pas s’étonner, dès lors, qu’il finisse par renoncer à tout et parte au Mexique vivre avec les Indiens Chamulas pour se consacrer « au métissage » (on apprendra au passage deux ou trois choses sur leur étonnant syncrétisme religieux et leur cuisine ; Aub ne dédaigne pas le savoir encyclopédique).

            Jusep Torres Campalans n’est donc pas qu’un simple jeu. En annonçant dès la préface que le sujet du livre n’a jamais existé, l’éditeur Yves Pagès désamorce le canular et nous permet de lire ce livre pour ce qu’il est : une œuvre littéraire hybride qui, en réunissant une biographie, un catalogue d’œuvres, des articles de presse, un journal, deux longues conversations, tous fictifs, accompagnés d’un « chrono-panorama » très documenté qui replace le faux Campalans dans la vraie réalité de l’histoire de l’art de son siècle, élabore une réflexion sur les avant-gardes, leurs grandeurs et leurs apories, doublée d’une histoire des utopies politiques, celles-là même qui connaitront une triste fin en Espagne. Mais, comme le dit Campalans à Aub un soir de 1955, « les Espagnols, Monsieur, ne sont pas des gens bien élevés ».

 

Max Aub – Jusep Torres Campalans [Adapté de l’espagnol par Alice et Pierre Gascar – Verticales, 2021, 338 pages, 21 euros]

Gabriel Josipovici – Hôtel Andromeda

 

L’artiste et sa solitude

Avec son élégance habituelle, l’anglais Gabriel Josipovici tente une nouvelle fois de mettre le doigt sur ce qui fait la grâce si particulière de l’artiste, cette figure à la fois mélancolique et lumineuse.

 


 

 

Josipovici aime les créateurs excentriques, ceux qui, loin des modes et parfois même du monde, réalisent patiemment une œuvre auto-suffisante mais pas nécessairement autiste pour autant ; une œuvre, plutôt, qui invente ses propres règles comme une façon de faire face à une vie pas toujours facile. Une manière, pour ainsi dire, de trouver une place. Il y a peut-être, dans cette vision de l’artiste, quelque chose de romantique chez Josipovici, mais il y a surtout, de sa part, une foi dans les puissances de l’art et dans la force « lumineuse » – quand bien même en proie à des affects et des blessures pas toujours claires – de l’acte même de la création.

            Hôtel Andromeda, dès son titre, renvoie à l’artiste américain Joseph Cornell, lequel, dans sa maison du Queens, à New York, où il vivait avec une mère envahissante et un frère handicapé dont il devait assumer malgré lui la charge, réalisait dans son coin des boîtes-collages à la forte inspiration onirique à partir d’éléments collectés dans les brocantes et sur les plages. Une œuvre très personnelle qui lui valut l’admiration de nombreuses célébrités. Il est de ces artistes dont l’univers si particulier ne saurait être séparé des conditions tout aussi particulières de sa création, et c’est bien ce croisement entre l’art et les conditions de vie – déterminantes – qui intéresse Josipovici (tout comme dans Infini – l’histoire d’un moment il s’était penché sur un autre excentrique de haute volée, le compositeur italien Giacinto Scelsi).

            Et puisque la création artistique, aussi idiosyncratique soit-elle, ne saurait être coupée du réel, Josipovici la met en parallèle avec le drame du monde, incarné ici par « l’arrivé de l’homme de Grozny », dans la vie paisible – morne, dirait-elle – d’Helena, qui planche depuis son petit appartement londonien sur un livre consacré à Cornell. Photographe de retour de Tchétchénie où il a vu des horreurs sans fin, l’homme débarque dans la vie d’Helena sur une recommandation de la sœur de cette dernière, qui travaille là-bas dans un orphelinat.

            Ces divers éléments s’organisent en brefs chapitres fortement dialogués, autant de moments quotidiens où l’héroïne semble lutter avec le sujet de son livre, qu’elle tente d’aborder par approximations successives, et lutter encore avec son amour propre, comme si l’absence de communication avec sa sœur, laquelle regarde pour ainsi dire le monde en face et tente même d’y intervenir, agissait en révélateur de sa propre petitesse, elle qui ne fait qu’écrire des livres que peu de gens lisent sur des artistes auxquels peu de gens s’intéressent. 

            « Même si tout le monde est un peu bizarre et même si les prédécesseurs et contemporains de Cornell dans le domaine du recyclage des détritus – Picasso, Duchamp, Schwitters – n’étaient pas des modèles de respectabilité bourgeoise, Cornell était autre chose. Contrairement à eux, il n’avait aucune idée de la manière de vivre dans le monde. » Cornell est un inadapté en proie à des désirs troubles qui recrée dans ses collages en trois dimensions un univers à la fois intime et cosmique, et l’Helena qu’invente Josipovici pour nous parler de lui est, elle aussi, à sa façon sans doute plus banale, une personne « un peu bizarre ».

            C’est au fond la question de la solitude qui ne cesse de revenir dans ce livre, celle de Cornell sur une photo prise à la fin de sa vie, alors que les deux personnes qu’il avait tant aimées et tant haïes, sa mère et son frère, sont morts ; celle, aussi, d’Helena, qui ne cesse d’aller rendre visite à sa voisine âgée du dernier étage et à l’écrivain qui vit au sous-sol pour leur faire part de ses difficultés à cerner son objet d’étude et, peut-être, à se cerner elle-même. Josipovici, par touches délicates, met en scène cette fragilité.

 

Gabriel Josipovici – Hôtel Andromeda [Traduit de l’anglais par Vanessa Guignery – Quidam, 2021, 176 pages, 19 euros]

Roberto Arlt – La danse du feu

 

Un drame urbain

Cette réédition du dernier roman de l’argentin Roberto Arlt est l’occasion de redécouvrir son talent pour décrire la ville comme un espace aliénant où grouillent les vies mornes.

 


 

 

Quatrième et dernier roman de son auteur, publié en 1932, La danse du feu conclut un cycle entamé en 1926 avec Le jouet enragé et poursuivit dans le diptyque Les sept fous/Les lance-flammes, dans lesquels des personnages idéalistes, pusillanimes et angoissés subissent l’aliénation d’une grande métropole urbaine que Roberto Arlt, en Argentine, aura pour ainsi dire inventé littérairement. Buenos Aires, bien entendu, ne l’avait pas attendu pour devenir tentaculaire, à mesure qu’elle se remplissait d’immigrés venus tenter leur chance depuis les quatre coins de l’Europe ou d’ailleurs et que les immeubles prétentieux s’y disputaient aux bidonvilles. Mais c’est lui qui, le premier, certainement, aura su la décrire dans toute sa démesure et faire entrer de plain-pied dans la fiction ce paysage fait de « deux villes superposées : celle des gratte-ciels, au fond, et celle des maisons basses qui étend au-dessous sa ligne horizontale fracturée ».

On a souvent dit de la littérature de Arlt – ce « survivant-né », comme le qualifiait Bolaño – qu’elle était le curieux fruit d’une culture approximative, faite de lectures hâtives et désordonnées de mauvaises traductions, et d’une capacité prodigieuse de saisir avec acuité la réalité populaire de la grande ville (une acuité dont les écrivains bourgeois d’alors n’auraient su faire preuve). C’est particulièrement frappant dans le cas de cette Danse du feu qui, s’il n’est pas le meilleur roman de Arlt, n’en reste pas moins un drôle d’objet : une sorte de feuilleton sentimental comme il s’en écrivait et publiait des pelletées à l’époque, mais pour ainsi dire baigné dans l’acide d’un regard cruel qui n’a qu’une envie, celle de réduire en miettes les conventions sociales corsetées et hypocrites de son temps.  

De l’idéalisme au cynisme il n’y a parfois qu’un pas, et c’est bien entre ces deux pôles qu’oscille en permanence Estanislao Balder, ultime avatar arltien du citadin anonyme et frustré ; un parmi d’autres dans une ville qui en fourmille. Un type coincé dans une vie insatisfaisante et dont les aspirations incertaines, peut-être inexistantes au-delà du simple désir d’aspirer à quelque chose, sont condamnées au néant. Le roman s’ouvre sur une scène où Balder, « à la recherche du drame », « son costume bien repassé et son nœud de cravate fixé au centre mathématique du col », s’apprête à déclarer à la mère de la jeune Irene qu’il s’est épris de sa fille, lui un homme marié !

Ainsi commence le vaudeville existentiel d’un homme à la vie terne, lequel, comme tant d’autres de ses connaissances dont il ne cesse de critiquer les comportements, attrapés qu’ils sont entre leurs femmes et leurs maîtresses – autant de pauvres conventions qu’ils acceptent trop placidement à son goût –, est pris au piège « de la somme de contradictions mises en jeu, dans le mécanisme psychologique de l’être humain, par la grise monotonie de la ville ». Une ville qu’Arlt décrit brillamment, que ce soit les alentours de la gare de Retiro – ses édifices, ses publicités omniprésentes, son bruit et son agitation incessante –, ou le trajet en train qui le conduit jusqu’à la ville de Tigre où habite sa fiancée, en traversant des kilomètres de banlieue chaotique.

Balder est un homme qui pense trop et patauge dans sa « volonté tarée », dans l’éternel aller-retour des « excès les plus opposés ». « Sa permanente anxiété sollicitait une compagnie féminine qu’il repoussait presque aussitôt qu’il l’avait obtenue », nous dit de lui l’auteur : « là où il pensait trouver un palais, il découvrait une cabane ». Dans des dialogues imaginaires fébriles, en tous points dignes d’un insomniaque, il craint « l’appel du chemin ténébreux », qui pourrait bien être celui où le voyageur impénitent – voyageur, il va sans dire, mental – se voit contraint d’abandonner tout espoir. « Néanmoins », confie-t-il, « j’aimais cette vague de cendre qui pleuvait sur moi jusqu’à me submerger. J’aspirais à me noyer dans l’absolue négation de tout idéal, à m’engloutir dans le matérialisme de ces femmes qui se figuraient avoir de la religion parce qu’elles laissaient deux veilleuses allumées jour et nuit devant la Vierge de Luján ».

La danse du feu est une sorte de drame sec et parfois baroque dans son écriture qui cherche à décrire dans tous ses méandres le puzzle des aspirations incertaines d’un homme jeune et déjà revenu de tout – alors même qu’il semble ne pas avoir décollé – qui croit pouvoir chiffrer dans la relation bancale qu’il tisse avec une jeune femme idéalisée une réalisation impossible. L’amertume et la déception résignée semblent être les seules récompenses qui l’attendent.

 

Roberto Arlt – La danse du feu [Traduit de l’espagnol (Argentine) par Lucien Mercier – Cambourakis, 2021, 312 pages, 12 euros]

 

Copi – Le bal des folles

 

Le grand bal masqué

Réédition d’un roman essentiel de Copi, artiste multicarte qui fait du délire narratif et de la fuite en avant une grande mise en scène où nous sommes tous des « folles ».  

 


 

 

Tout va vite dans les romans de Copi. On y change de décor et de déguisement en permanence, c’est un monde travesti – au sens propre comme au figuré – dans lequel les masques que portent les personnages en cachent toujours d’autres. C’est un monde où la profondeur flotte à la surface, où le vrai est toujours faux et inversement ; un monde virevoltant, un « theatrum mundi » baroque qui force le réel et la fantaisie à se confondre pour mieux se précipiter. Car il s’agit d’aller vite, toujours ; d’écrire, par exemple, un roman en une semaine, comme le fait le narrateur et double de Copi qui vit son roman à mesure qu’il l’improvise, parce que « [son] éditeur [lui] fait des drames ». C’est « une logorrhée intarissable, un monologue écrit en direct, sous nos yeux, dans des cahiers transformés en petites scènes de théâtre », comme le dit Thibaud Croisy dans une postface qui fait honneur au génie du romancier, dramaturge et dessinateur argentin.

            Publié pour la première fois en 1977, Le bal des folles est son livre le plus emblématique, celui qui concentre le mieux une poétique aussi ambitieuse qu’elle semble jetée sur le papier entre deux bouffées d’une énorme « cigarette de marihuana ». Écrit, comme toute son œuvre, dans un français extravaguant où la saveur de l’argentin maternel n’est jamais loin, le roman raconte au rythme soutenu de la catastrophe, selon les règles d’un emballement permanent – d’« un affolement de la perception » (Croisy dixit) –, une histoire d’amour épouvantable et magnifique, romantique et abjecte : les extrêmes, chez Copi, non seulement se touchent, mais se fondent pour créer des figures grotesques. Comme dans son œuvre dramatique, qui accélère la mécanique du vaudeville jusqu’au vertige comique et macabre (ainsi de sa pièce Les quatre jumelles, où les personnages ne cessent de se trahir, de s’entretuer et de ressusciter), Copi roule en boule l’écriture romanesque pour que le récit, grâce à des rapprochements monstrueux, « se compose tout seul », « dans la douleur » que provoque en lui la mort de son amant Pierre, une sorte d’idéal masculin qui ne cesse de muter, comme si tout idéal était forcément condamné au ridicule. Ainsi, ce « Pietro » dont notre auteur est épris au-delà de toute raison – mais la raison, chez Copi, n’a pas lieu d’être – passera de la statue grecque à la maîtresse de maison à la folle mystique au rythme des changements de lieu, de Rome à Ibiza en passant par New York et bien sûr par le Paris interlope de la contre-culture des années 70 et des bars gays.

            Copi s’est réfugié dans un hôtel glauque de l’avenue Magenta et tente d’écrire un roman qui expliquera ses malheurs : la perte de Pierre donc, cet amour impossible et pourtant charnel (la sexualité, chez Copi, est un autre accélérateur), la présence envahissante d’un sosie de Marilyn Monroe qui lui en fait voir des vertes et des pas mûres, le caquetage incessant d’un groupe de « folles » qui s’est installé à demeure chez lui comme si son appartement servait de loges pour un spectacle qui n’aura jamais lieu.  

En vérité, chez Copi, on est toujours à « la veille du drame ». D’ailleurs, précise-t-il, « vous saurez d’emblée qu’il s’agit d’un roman policier, qu’il y a plusieurs crimes et deux coupables ». Mais, naturellement, il n’y aura « pas de châtiment », manquerait plus que ça. Des morts, en tout cas, il y en a, et pas qu’un peu. Reste à savoir s’ils sont réels ou rêvés (cauchemardés). Copi, qui a perdu une jambe après s’être fait mordre par un boa, fait exploser un sauna sous la place de l’Opéra, découpe en tranche une folle masochiste et tue de sang-froid sa boulangère-voyante et même son éditeur. Tout cela, il vient peut-être de l’inventer, le Bic à la main, penché sur son cahier. Ou pas. Qu’importe, la vie est un songe et chaque réveil n’est qu’une nouvelle étape du rêve, toujours plus délirant, toujours plus vertigineux.

 

Copi – Le bal des folles [Bourgois, Titres, 192 pages, 7,50 euros]

Sergueï Dovlatov – La valise

 


Il y a des circonstances qui ne laissent guère le choix. Ainsi, l’œuvre de Sergueï Dovlatov ne cesse de traiter de la réalité anarchique et souvent ubuesque de la vie dans la Russie communiste. Il y aura exercé toute sorte de métiers, de gardiens de camp à journaliste, en passant par guide touristique. Tous ses livres sont autobiographiques et, grâce à leur humour, manié avec la précision d’un escrimeur, ils ne pardonnent rien à personne. Comme son titre l’indique, le fil conducteur des huit récits en forme d’inventaire qui composent La valise, écrit en 1985, est, précisément, une valise. Celle dans laquelle l’auteur, alors qu’il quitte définitivement l’URSS pour New York, emballe ses maigres possessions (celles, du moins, qui passeront la douane sans encombre). Trois paires de chaussettes finlandaises sont le prétexte au récit de ses pérégrinations de contrebandier amateur avec une bande de pieds nickelés, sa « jeunesse criminelle ». Il est aussi question, alors qu’il travaille à la pose d’une pompeuse sculpture en marbre pour l’inauguration d’une station de métro, des chaussures qu’il vole au maire de Leningrad. En Russie, d’ailleurs, nous dit-il en substance, « on vole », « on fauche tout » et « tout cela revêt fréquemment un caractère métaphysique ». Ailleurs, en évoquant de quelle façon il est devenu l’heureux propriétaire d’un « costume croisé tout à fait convenable », il raconte sa vie de journaliste sous-payé et l’impossibilité de trouver un sujet d’article à même de satisfaire aux exigences des censeurs (le voici donc parti en quête d’une « mère héroïque » sur laquelle écrire). Et n’oublions pas des « gants d’automobiliste » obtenus alors qu’il fait l’acteur, déguisé en Tsar de toutes les Russies, lui qui ne peut s’empêcher de « passer son temps à répondre aux propositions les plus saugrenues ». La langue de Dovlatov ne fait pas dans la fioriture, le rythme, enlevé, persifleur, nous emmène d’un éclat de rire à l’autre. Des rires derrière lesquels perce, inévitablement, la conscience d’une vie faite d’opportunités manquées.

 

Sergueï Dovlatov – La valise [Traduit du russe par Jacques Michaut-Paternò – La Baconnière, 2021, 172 pages, 14 euros]

Murilo Rubião – L’ex-magicien de la taverne du Minho

 

Vertiges quotidiens

La traduction des nouvelles d’une référence de la littérature fantastique brésilienne est l’opportunité de se perdre dans des vignettes aussi drôles qu’effrayantes.

 


 

 

La littérature fantastique, qui pousse les logiques du réel pour mieux les mettre à nue, semble avoir été pratiquée par des écrivains dont la vie professionnelle était celle de gratte-papiers, occupant des postes plus ou moins élevés. Comme si un quotidien consacré à la rigueur bureaucratique impliquait nécessairement l’existence d’un envers inquiétant, celui où cette même rigueur, poussée à bout, engendre des monstres. Si l’on en croit les quelques indices biographiques fournis par cette première traduction française d’une sélection de l’œuvre guère pléthorique du brésilien Murilo Rubião, notre théorie semble se confirmer : l’écrivain, qui n’aura produit qu’une petite trentaine de nouvelles patiemment élaborées au cours de sa vie, était de jour un diplomate et un fonctionnaire public. Bref, quelqu’un qui, comme le dit son traducteur Dominique Nédellec dans sa préface, occupait « des postes exigeant sans doute d’avoir un minimum les pieds sur terre ». Ne fut-il pas, en effet, directeur de cabinet du gouverneur et futur président Juscelino Kubitschek ? Cela n’empêcha pas Rubião, pourtant, de déclarer qu’il avait « toujours perçu comme réelles des choses qui relèvent de l’absurde aux yeux d’autres personnes ». Mais la lenteur obsessionnelle avec laquelle il concevait puis corrigeait ses contes à mesure de leurs diverses éditions n’est peut-être que l’extension naturelle des qualités qui faisaient de lui un homme de responsabilités. Les divers personnages qui peuplent ses nouvelles ne manquent souvent pas, d’ailleurs, de ces mêmes qualités : ils appliquent eux aussi de la rigueur dans leurs décisions et dans leurs actions ; que celles-ci soient erronées, se trompent d’objet ou aboutissent à des résultats désastreux, est bien entendu ce qui fait le sel de ses récits. Ainsi d’un homme qui tient absolument à décrocher un entretien avec le directeur d’une usine et finit par faire la queue pendant des mois, sans que l’objet de sa requête ne soit jamais élucidé.

On retrouve chez Rubião cette atmosphère kafkaïenne où le fantastique, s’il ne naît pas nécessairement du quotidien, s’y inscrit en tout cas sans heurts, et semble une donnée aussi naturelle que la pluie et le beau temps. Aucune des nouvelles de ce recueil ne ressent le besoin d’expliquer le pourquoi et le comment des situations incongrues qu’elles exposent et poussent dans leur dernier retranchement. Des situations qui font rire le lecteur avant de l’inquiéter, ou l’inverse. Peut-être, justement, parce qu’elles se passent d’explication et que l’objet de chaque nouvelle n’est pas de trouver, par exemple, une raison à l’existence improbable de dragons dont la présence perturbe la vie d’une bourgade, mais d’exposer tranquillement les choix qui sont fait pour gérer « pragmatiquement » leur présence et tenter de les insérer à la communauté. Rubião joue subtilement du comique – un rire froid qui éclate à rebours – en refusant de poser la problématique à l’endroit le plus attendu. Ainsi, ses dragons gênent bien davantage par leur alcoolisme que par le feu qu’ils sont susceptibles de cracher. De même, un magicien aux pouvoirs illimités ne rêve que d’une chose, devenir fonctionnaire pour être débarrassé d’une liberté qui l’entrave. Ailleurs, la construction perpétuelle d’un gratte-ciel voit l’accomplissement d’une prédiction qui annonçait le chaos à partir du huit-centième étage. Plus loin, un homme qui cherche à « trouver une issue » tente diverses métamorphoses. Mais, « devenu porc, il perdit toute tranquillité ». N’étant pas du genre à baisser les bras, « il imagina alors que se fondre dans un nuage lui apporterait la solution. La solution à quoi ? Il s’agissait de solutionner quelque chose. C’est à cet instant que lui vint l’idée de se transmuer dans le verbe solutionner ». En quelques pages, Rubião déploie des infinis où il fait bon s’égarer.

 

Murilo Rubião – L’ex-magicien de la taverne du Minho [Traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec – L’Arbre Vengeur, 180 pages, 15 euros]

Joël Cornuault – Les grandes soifs

 

L’imagination au pouvoir

Dans un livre flâneur et sensible, Joël Cornuault nous invite à célébrer simplement, au quotidien, les noces du réel, jamais avare en surprises, et de notre fantaisie créatrice. 

 


 

 

Les grandes soifs du titre de ce recueil composé de brefs essais, d’observations in situ, de souvenirs, d’hommages et de réflexions diverses n’ont rien de telluriques, elles sont en apparence modestes mais pas moins essentielles. Il s’agit pour l’auteur, « en remuant ces images et ces idées gyrovagues », de revenir « vers un unique foyer de rumination : ce qui nous semble faire la beauté d’un donné géographique – ce qui le rend à nos yeux attirants, surprenant, habitable –, est le fruit d’innombrables combinaisons qui s’établissent entre l’esprit et les choses vues ; entre ce que nous ressentons et ce qui existe hors de nous, dans le monde matériel ». Cette longue citation permet d’entrevoir la poétique qui sous-tend non seulement ce livre mais une bonne partie des écrits de Joël Cornuault, lequel – ce n’est pas un hasard – est à la fois un grand connaisseur de l’œuvre d’Élisée Reclus, ce « géographe et géophile » qui savait avoir « l’imagination heureuse », et le fondateur d’une revue justement intitulée Des pays habitables.

Au fil des pages, selon l’humeur d’un agréable coq à l’âne moins capricieux qu’il n’y paraît, l’auteur revendique un certain nomadisme poétique, un goût pour le déplacement et l’observation des magies partielles qui nous entourent, mais en gardant toujours à l’esprit que « la liberté n’est pas conditionné par la distance » et que tant qu’à jouer les écrivains voyageurs, « le mieux est de mettre le plus de temps à parcourir le moins de kilomètres possibles ». À quoi bon épuiser les sentiers photogéniques d’un bout du monde globalisé alors même que la « géographie visible » est aussi « faite d’imagination » (un maître mot pour l’auteur), et que cette dernière, certainement, c’est-à-dire notre capacité à investir le réel de façon sensible, n’a nul besoin de prendre l’avion pour se mettre en branle.

Cornuault, néanmoins, n’a rien d’un pamphlétaire et sa prose élégante, toujours fraîche, jamais surplombante, dont l’érudition naît avant tout du plaisir – un plaisir enfantin, pourrait-on dire, et revendiqué comme tel par l’auteur –, est avant tout au service de son lecteur, avec lequel il crée en toute naturalité une complicité immédiate. Il s’agit de suggérer quelques idées qui permettent de ne pas se résigner à un monde dominé par l’utilitarisme et la marchandisation. Bref, de le rendre décidément habitable en pratiquant une rêverie alerte, les sens en éveils.

Que ce soit en flânant dans les rues d’un village, en découvrant chez Michel Butor un inattendu « poète ascendant », en se remémorant les bancs des squares parisiens, en guettant aux coins des rues le « lyrisme des ferronneries » et leurs belles « efflorescences » à même d’offrir à la ville ce « teint de rêve » que réclamait Breton, en rendant hommage à un ami disparu aussi discret que singulier ou à un kiosquier perdu sur une île grecque, Joël Cornuault est fidèle à une volonté d’émerveillement et d’utopie – non exempte, parfois, de mélancolie – héritée de ces maîtres revendiqués : Breton et Reclus, comme on l’a dit, mais encore Charles Fourier, utopiste en chef. Autant de personnalités « qui ont pris la bonne habitude de vadrouiller » et savent « s’émerveiller de la configuration du monde physique ».

S’il apprécie le goût, chez Roger Caillois, des « pierres curieuses » et des formes que par analogie l’œil fureteur y décèlera, il lui préfère la curieuse approche d’un certain Jules-Albert Lecompte, un « spiritualiste résolu » qui, au XIXème siècle, défendait l’idée que « les pierres à figures sont des objets émus ». Ce serait ainsi l’esprit du promeneur qui, « émotivement choqué », aurait gravé des formes inattendues « là où la structure du caillou ou du rocher le permettait ». Là où un esprit scientifique volant en rase-motte ne verrait dans un tel discours qu’un vertige délirant, Cornuault voit au contraire une intelligence du sensible qui se déploie à l’intersection même de l’imaginaire et de la matière.

Car l’art de la promenade – comme celui du « lapsus lectionis » qui consiste, sans le vouloir, à lire un mot à la place d’un autre et inventer sur le pouce de beaux objets trouvés – est chez notre auteur une pratique raisonnée, modestement théorisée, qui permet, si l’on veut bien se prêter au jeu, de belles découvertes, qu’elle soit « régulière », « répétitive » ou qu’elle relève du « furetage intrigué ». La « promenade rétrospective », quant à elle, est une catégorie à part qui mérite qu’on s’y arrête un peu plus longtemps : il s’agit, en retournant sur les lieux de l’enfance (à condition qu’ils n’aient pas été « modifiés du tout au tout »), de tenter, pas toujours avec succès, de voyager dans le « temps intime » des premières impressions, de « réactiver très intensément des souvenirs personnels venus du monde des disparus et des ombres ».

Ainsi, les grandes soifs qui agitent Joël Cornuault et qu’il nous invite généreusement à partager sont à portée de main, il ne tient qu’à nous de vouloir s’en saisir.

 

Joël Cornuault – Les grandes soifs [Le Cadran ligné, 124 pages, 16 euros]

Julien Boutonnier – Les os rêvent

 

L’ossature onirique du monde

Le poète Julien Boutonnier renouvelle le merveilleux scientifique dans un roman expérimental d’une ambition folle qui fait du rêve des os le centre même du réel et un objet d’étude infini.

 



 

 

Dans certaines fables orientales, on ne sait pas si c’est le papillon qui rêve le rêveur ou l’inverse. Julien Boutonnier, lui, a choisi son camp : c’est la réalité tout entière, jusque dans ses infimes détails, qui est le produit d’une « constellation » de rêves. Ainsi, « une poussière en suspens, une roche, un brin d’herbe, la toile d’une araignée, la course d’un guépard, le bâillement d’un enfant » ou « la page 550 de la Recherche du temps perdu », tous ces éléments sans liens apparents « trouvent leur origine dans les rêves des os ».   

Ces rêves, naturellement, méritent qu’on les étudie et la science qui s’en occupe (depuis l’aube de l’humanité) porte un nom : l’ostéonirismologie. Ce concept est le point de départ d’un livre hors norme qui plane à mille lieux des mornes plaines du roman contemporain. Fort de ses 730 pages accompagnées de graphiques et d’équations fantaisistes et d’un glossaire exhaustif qui constitue en lui-même un véritable manifeste esthétique – une manière « d’accéder à l’infini des possibles du langage » –, Les os rêvent est une fiction pince sans rire qui se déguise en traité érudit dans lequel « la rigueur scientifique moderne compose avec l’impossible des énoncés issus du corpus dansant des siècles ».

La science forgée ex-nihilo par l’auteur est « une connaissance béante », nourrie par un corpus bibliographique imaginaire qu’il égrène au fil des notes de bas de page comme un running gag. C’est à une rêverie aussi suggestive que précise dans son architecture que nous invite l’auteur, en digne héritier de Borges et Roussel. Car Boutonnier n’invente pas n’importe comment, il crée au contraire de nombreux concepts – « eros fatum », « seuil de congruence », « lettres spectrales » ou « emplâtre logographique » – qui lui permettent de définir les lois extravagantes du monde qu’il met en place et surtout de nous prendre à son jeu métaphysique. Une « fabrique chimicopoétique » où les rêves – qui sont l’autre nom de la littérature, car tout ici est une grande métaphore de l’écriture et de l’expérience sensible qui l’accompagne – influent sur le réel et modifient les corps. L’humour y est une manière de « flâner avec méthode » dans des couloirs délirants sans se prendre les pieds dans le tapis de l’invention débordante.

Dans cet univers, des « os matriciels » d’animaux qui ont existés ou n’existeront jamais – « la Scapula de l’éléphant d’Afrique » ou « la deuxième Vertèbre sacrale du dugong » – rêvent certaines portions du « réel concordant » qui, sans eux, n’existeraient pas. Les rêves y sont une matière fragile qu’il convient de transporter avec précaution afin de les étudier dans des centres spécialisés répartis aux quatre coins du globe. Ainsi, si l’un d’eux est modifié, les conséquences peuvent être fâcheuses : en raison d’un accident concernant l’un de ces rêves en 1665, « durant deux heures, l’ensemble de l’humanité perdit l’usage de son œil gauche ».

En provenance de « l’univers d’un effleurement » – une « vibration complexe et considérable entre ce qui est et ce qui n’est pas » –, les rêves du « tissu onirique général » s’arriment parfois sur terre, de façon transitoire, régulière ou permanente (« le rêve ÂSD », par exemple, « s’arrime tous les dix siècles »). Il en est même certains qui se déplacent, obligeant l’humanité à leur céder le passage.

L’étude de ces rêves – qui se matérialisent sous des formes aussi concrètes qu’impalpables – est réalisée par des spécialistes longuement préparés, tel l’Italien Giacomo Palestrina, chargé d’étudier à Och, au Kirghizstan, « le rêve SBP de type panini » dont l’onirisme provient « de l’humérus de la jeune belette d’Europe ». Cette étude est un exercice de mise en abyme, un miroir : « l’humain aurait été créé par l’univers d’un effleurement pour pouvoir déployer et exercer une pensée sur lui-même ». Il faut « chercher la perte de temps » afin de « trouver un authentique désœuvrement dans la contemplation des taches oniriques ». Une expérience moins zen qu’il n’y paraît : avant de se parachever en « délivrance scripturale » où la « matière silencieuse » sédimente en « congères alphabétiques », elle passe par la souffrance. Le « sentiment poignant » du rêve qui s’empare de l’ostéonirismologue n’est pas sans conséquence, puisque le « processus d’invasion » va jusqu’à modifier sa structure atomique. Il finit par flotter, devenu la matière même du rêve qu’il étudie, ce qui l’amène à rédiger un « livre illisible » pour lequel il devra se vider de tous ses organes.

Et ce n’est là que le début du voyage. Impossible de rendre justice à un projet d’une telle ampleur en quelques paragraphes. Le lecteur curieux devra juger par lui-même en se plongeant à son tour dans les pages infinies de ce livre fou qui, nous en sommes convaincus, est un des évènements littéraires de l’année.

 

 

 

Julien Boutonnier – Les os rêvent [Dernier Télégramme, 2022, 730 pages, 32 euros]

 

 

 

João Gilberto Noll – Hôtel Atlantique

 

Un voyage sans but

Dans ce récit accidenté, aussi fatal qu’arbitraire, un homme sans identité se délite peu à peu d’un endroit à l’autre.




 

Les personnages du brésilien João Gilberto Noll (1946-2017) sont souvent égarés. Ils sortent de nulle part et mènent une vie d’errance tout en semblant suivre une direction qui s’invente petit à petit à force de rebondir contre des obstacles plus ou moins définis, au fil des rencontres hasardeuses et bancales. Cette errance est aussi celle du récit, qui n’en fait qu’à sa tête, comme guidé par une pulsion dont l’auteur est le seul peut-être à connaître les tenants et aboutissants.  

Les situations, scabreuses ou étrangement oniriques, jamais tout à fait quotidiennes mais jamais non plus tout à fait fantastiques, surviennent sans explications ou justifications, elles se contentent d’avoir lieu et tirent leur force de cette évidence. Tout peut arriver quand c’est la simple loi de la succession des évènements qui s’impose, sans hiérarchie, quand le monde n’est plus qu’une réalité arbitraire. La géographie existe, des noms de villes et de régions sont prononcés, mais les lieux traversés conservent en permanence une certaine immatérialité. Dans ce roman où l’on ne cesse de se déplacer, les agglomérations se limitent à un coin de rue ou deux, les paysages à quelques vaches aperçues au loin, à une forêt sans attributs. On ne s’étonnera donc pas que le narrateur, au début du récit, abandonne sur un banc une grande carte du Brésil, comme si toute cartographie était un poids inutile, quelque chose qui ne saurait, désormais, le concerner.

Dès lors, aller ici ou là n’a guère d’importance, ce qui compte, comme chez Beckett, c’est simplement d’avancer, être en transit, avec des compagnons si l’on en trouve (pas toujours recommandables), dans un véhicule motorisé si l’occasion se présente, ou seul et à pied jusqu’à « s’enfoncer dans la nuit la plus profonde ». Le coup de dé, chez Noll, n’abolie certainement pas le hasard. Il garantit même la transformation permanente du narrateur, qui semble prêt à incarner et abandonner aussitôt toutes les vies qui se présentent à lui, comme si aucun travestissement ne pouvait contenir une identité qui s’effiloche irrémédiablement. Ainsi accepte-t-il, alors qu’il a revêtu une soutane « trop courte » en attendant que ses vêtements sèchent, de donner l’extrême-onction à une vieille femme mourante : « d’instinct j’ai senti qu’il me manquait les saintes huiles ou quelque chose de ce genre. J’ai humecté mon pouce droit sur ma langue et avec ai fait le signe de croix sur le front, la bouche et la poitrine de l’agonisante. » S’il a conscience d’être un imposteur, cette pensée ne le trouble pas outre mesure car il sait qu’il sera bientôt, une fois de plus, en route. Vers nulle part ou vers son lieu d’origine, afin de boucler la boucle d’une vie sans éclats.

Si le livre nous conte en substance un voyage de Rio de Janeiro à Porto Alegre, le lecteur en quête de dépaysement aura l’impression de ne faire qu’entrevoir le Brésil à travers un trou de serrure placé de guingois ; d’autant qu’il y fait presque toujours froid, comme si les éléments avaient décidé de confirmer la vision désabusée, presque amorphe, du narrateur. C’est en cela, certainement que réside le génie des textes courts et inquiétants de Noll, dans leur capacité à faire d’emblée table rase des figures obligées du roman pour n’en conserver que la nécessité d’un récit toujours imprévisible. « Nous vivons dans un monde de structure », dit un personnage aux intentions troubles, le Dr Carlos, qui vient d’amputer sans raison apparente la jambe du narrateur, avant d’ajouter : « comme dans n’importe quelle autre situation, quand on supprime une partie de la structure osseuse, c’est toute la structure qui s’en trouve affectée ». Le roman, chez Noll, est une structure malade, définitivement privé de la notion de totalité qui avait pu en d’autres temps lui servir de fondation.

Plus qu’égaré, le narrateur d’Hôtel Atlantique semble en réalité s’effondrer lentement mais sûrement, « un peu comme ces immeubles qu’on fait imploser », dit-il. On ne sait pas qui il est, on ignore son passé, certains s’obstinent à voir en lui un ancien bellâtre de telenovela, mais rien n’est moins sûr. La seule certitude, c’est qu’il n’est pas au top de sa forme et que le bel homme, s’il a existé, s’est fané depuis longtemps. On ne saurait dire que quelque chose le ronge, Noll, de ce point de vue, ne s’encombre pas de psychologie. Son personnage accepte sans broncher son délitement. Il croise par ailleurs un certain nombre de morts, dès les premières lignes. Tandis qu’il monte « l’escalier d’un petit hôtel de l’avenue Nossa Senhora de Copacabana », des hommes commencent à descendre « avec une de ces civières servant à transporter des cadavres ». Ce début brutal s’impose comme une fatalité sur tout le récit : ce mort que l’on descend, c’est déjà le narrateur, dont le parcours, commencé dans un hôtel, s’achèvera loin de là dans un autre hôtel, celui qui donne son titre au livre, là où l’attend peut-être un destin mineur qui s’évaporera dans un souffle.

Après la publication en 2018 de La brave bête du coin aux éditions Do (déjà traduit par Dominique Nédellec), on ne peut que se réjouir de voir Bourgois reprendre le flambeau afin de faire connaître en France l’œuvre d’un des plus remarquables écrivains brésiliens des 30 dernières années.

 

João Gilberto Noll – Hôtel Atlantique [traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec – Bourgois, 140 pages, 18,50 euros]

 

 

Gabriela Trujillo – L’invention de Louvette

 

Naissance d’un cœur sauvage

Ce premier roman de Gabriela Trujillo raconte avec intensité et poésie une jeunesse mouvementée dans un pays violent.




 

Alors que les exercices d’autofiction qui volent en rase-motte sont légion, dans lesquels la blessure narcissique mal étalée le dispute à une prose anémique, la lecture de L’invention de Louvette, premier roman de Gabriela Trujillo vient à point pour nous rappeler que l’inspiration autobiographique peut encore être le moteur de grands livres. Plus que le simple compte-rendu de ses années d’enfance et d’adolescence dans un pays d’Amérique Centrale tout sauf paisible, son roman est d’abord un grand récit d’initiation, une histoire d’émancipation et de découverte – de reconquête permanente – du merveilleux dans un contexte hostile. Le lyrisme sensible de sa prose, jamais apprêtée, toujours juste, déborde de cette force ascendante que revendiquait Breton : quelque chose d’un peu magique, la fraîcheur d’une écriture qui, quand bien même parfaitement consciente de ses moyens, n’en est pas moins toute neuve.   

L’auteure, bien entendu, dispose d’un atout pour faire de sa jeunesse un sujet remarquable : être née et avoir grandi au Salvador, pays au climat, à la flore et à la géographie exubérante, où les guerres civiles et les tremblements de terre ne cessent d’agiter un territoire ponctué de volcans. Avoir été élevée par une famille bancale, dysfonctionnelle. Bref, d’avoir eu, pour le meilleur et pour le pire, une enfance et surtout une adolescence un peu particulière. N’allez pas croire, néanmoins, que Gabriela Trujillo joue la carte de l’exotisme, du pittoresque ou du misérabilisme. Si l’émerveillement n’est pas rare dans ces pages, il n’a rien à voir avec les tristes succédanés du réalisme magique. L’auteur n’a pas besoin de faire pleuvoir cent ans sur San Salvador (par ailleurs jamais nommée dans le livre), elle préfère trouver les mots pour rendre le regard d’une fillette sur la plage paradisiaque où elle vagabonde en compagnie d’un pêcheur taiseux. Une fillette, la Louvette du titre – dont le nom est un clin d’œil à Schwob –, que L., adulte et momentanément alitée et privée de la vue suite à une opération des yeux, « une blessure de soleil sur la rétine », se remémore.

L. et Louvette sont-elles la même personne à deux âges différents de la vie ? Oui et non. L’une, comme le titre l’indique, pourrait bien être l’invention de l’autre et ce en écrivant dans une langue, le français, qui, bien que n’étant pas la maternelle, n’en est pas moins intime, et peut-être même plus encore. L’auteure, quoi qu’il en soit, prend soin de prévenir d’emblée les lecteurs, qu’on sait parfois prompt à prendre ce qu’ils lisent au pied de la lettre, particulièrement quand le livre à tous les atours de l’autobiographie : « Toute ressemblance avec des personnes et des situations ayant existé… c’est votre problème ». Notre problème oui, car au-delà de la véracité ou non des épisodes (certains assez rocambolesques), c’est bien l’invention d’une jeunesse qui nous est donné à lire, la réécriture d’une sorte de prélude mouvementé, la vie d’avant le grand départ vers la France où l’auteure est venue s’installer à ses 18 ans ; un départ qui est aussi la conclusion naturelle du livre, le point de fuite vers lequel il tend dès les premières lignes.

C’est d’abord « un temps de petite fille » dans « l’impermanence du monde », vécu « parmi les nombreuses saisons imaginaires qu’on peut compter dans les tropiques ». Une fillette qui possède « une vocation pour la turbulence et les joies faciles », une sauvageonne qui semble plus proche de la nature que de la civilisation, née dans un milieu aisé et replié sur lui-même (comme il ne saurait en être autrement dans un pays inégalitaire et violent, où, si on en a les moyens, l’on vit dans des quartiers fermés car les rues sont dangereuses). Une fillette dont la naissance ne serait qu’un des multiples « dommages collatéraux » d’un « séisme de 7.3 de magnitude ». Elle semble peu concernée par ses parents (ou ses parents peu concernés par elle), ils sont toujours « la mère » et « le père ». Dès le début, sa vie virevolte et « Louvette semble ailleurs, toujours ailleurs, à côté d’elle-même, insaisissable comme l’heure qui fuit ».

Il y a, bien sûr, l’inadéquation avec un pays brutal (dont la nature, cependant, n’en est pas moins source de beauté), mais il y a avant tout l’inadéquation avec la famille. La fillette s’attache davantage à sa chienne ou à sa nounou indienne (qui connaît des arts que d’autres ignorent) qu’à ses parents ou ses frères et sœurs. Sa mère, une beauté mulâtre qui aura enflammé plus d’un cœur, ne sait visiblement pas trop quoi faire d’elle, et son père, un tireur d’élite régulièrement condamné à la clandestinité et dont la présence menaçante s’impose même quand il est absent, ne comprend rien à la soif de liberté et à la sensibilité exacerbée de sa fille. L’enfance se passe dans la tension d’une guerre qui sévit de l’autre côté des murs de la maison barricadée (« que faire de ces longues soirées de black-out, à part écouter le fracas des obus à la lueur des bougies ? »), puis Louvette est pour ainsi dire abandonnée à elle-même par ses deux parents. Sa mère part vivre à New York et son père semble avoir disparu. Lorsqu’il sera de retour, lui, « cet astre mort d’une forêt calcinée », ses relations avec Louvette seront d’une violence telle qu’elles précipiteront le départ de cette dernière, envers et contre tout et surtout contre son père, vers la France.

Mais il y a aussi une grand-mère extravagante, le seul véritable allié peut-être, et il y a l’école française, une langue nouvelle, ou plutôt « un grand jeu de passerelles entre deux langues ». Puis vient l’adolescence, la découverte de la littérature et du monde extérieur, l’amitié, la fête et l’amour, parfois frustré ou tragique. Une jeunesse d’une intensité folle, racontée dans une « langue de feu ».

 

Gabriela Trujillo – L’invention de Louvette [Verticales, 2021, 256 pages, 21 euros]

Milène Tournier – Je t’aime comme

 

Aimer comme la ville

En revenant à la plus directe des sources du lyrisme, Milène Tournier tente de retrouver la beauté dans la ville. 

 


 

 

« Épouser le ‘tout ordinaire’ des lieux des villes », c’est ainsi que Milène Tournier présente cette curieuse entreprise poétique qui vise à redonner un souffle lyrique à nos cités saturées de signes, « inépuisables », pas toujours tendres et parfois même hostiles. Nos cités capitalistes, qui par moments semblent nous refuser toute place émancipatrice, et dans lesquelles il faut malgré tout se mouvoir, vivre, s’emporter, sentir. Pour ce faire, elle choisit une méthode à la simplicité aussi désarmante que singulièrement efficace : regarder la ville contemporaine, ce qui la compose, les lieux – souvent marchands – qui structurent la vie sociale, « avec les yeux de l’amour transi ». D’où le titre de ce recueil exhaustif qui, tel un Perec naïf, épuise le réel ou redore son blason en se laissant déborder par le plus simple, le plus direct et le plus complexe des sentiments : Je t’aime comme.

            L’amour, oui, comme un procédé d’écriture qui remonterait à la plus vieille, la plus sincère, la plus ridicule, bref la plus belle des raisons d’écrire : proclamer, haut et fort, à l’être aimé (ici, des lieux, des objets, des machines), ses sentiments. Dire « je t’aime », d’une certaine façon, c’est avoir tout dit, c’est attendre le climax avant même d’avoir commencé. Dès lors, la seule façon de poursuivre, c’est d’en rajouter, avoir recours à la métaphore, qui permettra de compléter le discours, dans un illusoire désir de précision superlative : « je t’aime », oui, mais « comme » quelque chose.

            La table des matières du livre, où les poèmes sont ordonnés par ordre alphabétique (l’ouvrage pouvant être lu dans l’ordre que l’on souhaitera), est déjà en soi un poème-liste : « Je t’aime comme… …un abattoir …une agence d’intérim …une agence de transfert d’argent …une agence de voyage …un ascenseur …un atelier de retouches », etc. On l’aura compris, Milène Tournier choisit les sujets de chaque poème dans le large éventail du quotidien le plus morne, mais aussi le plus révélateur des tensions de la grande ville moderne (Paris, en l’occurrence, même si elle n’a pas besoin d’être explicitement nommée). Il y a dans son écriture une capacité à embrasser non seulement le banal, mais aussi la violence sociale, à transmuter notre lot en une aventure de chaque jour. Ce qui ne va pas, bien entendu, sans une certaine mélancolie et une certaine ironie salvatrice. Le plomb du « périph’ », du « skatepark », ou du « hall de banque », devient l’or d’un monde parallèle où nous ne serions pas tous condamnés à l’aliénation. Le projet, néanmoins, n’est pas tant politique que sensible ; plutôt qu’un pamphlet, ce livre est une incitation à mieux voir ce qui nous entoure, le rêve toujours renouvelé d’une perception ascendante du réel, même si ce n’est qu’un vœu pieux. Ainsi, à propos d’un passage piéton : « Je t’aime comme une résolution, qu’une fois de l’autre côté, on sera différent, on sera plus attentif et vivant ».

Alors, aimons, au fast-food, par exemple : « Je t’aime comme on fait la queue pour commander, la queue de retirer, la queue d’avoir une place manger, la queue aux toilettes, la queue chez le médecin du foie et du diabète ». On visitera également un autre temple de la nourriture grasse et bon marché : « Je t’aime mon amour, promets-moi merveilles – et d’aller au kebab ». On fera une pause à la machine à café : « Je t’aime comme bientôt, peut-être, les cafés seront vides, les humains déjeuneront debout devant chacun son Selecta, et, la nuit, dans les bouches de métro désertées, on verra luire encore les Selecta, comme étoile sous terre ».

Derrière l’humour, on devine une certaine qualité prophétique dans cet épuisement exhaustif de l’ici et maintenant : « Je t’aime comme, à la fonte de toutes les banquises et patinoires de la Terre, on verra le grand terrain vague, dessous ».

 

Milène Tournier – Je t’aime comme [Éditions Lurlure, 192 pages, 21 euros]