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Pablo Katchadjian - Quoi faire


Le système, l’irrationnel et la liberté

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Pablo Katchadjian - Quoi faire [Le grand os, 2014 - trad. de l’espagnol de Mikaël Gómez Guthart & Aurelio Diaz Ronda]




Article écrit pour le Fric Frac Club

Le geste avant-gardiste - cette vieille baudruche qui – admettons-le – a encore de beaux restes et s’avère de temps à autre vivace - s’il veut prétendre à un minimum d’efficacité, se doit d’être simple, ou ne serait-ce que se permettre le luxe d’en avoir l’allure. Ce geste, désireux certainement de s’assumer comme tel et non pas comme simple fanfaronnade, devra donc, vu de l’extérieur, sembler des plus précis ; un mouvement fluide et bien dessiné qui cherchera et (s’il est bien conçu) réussira à capter un regard - le nôtre - qui au moment d’être capté réalisera soudain qu’il n’attendait rien d’autre. Un geste qui, de tellement précis, en deviendrait presque diaphane ; une évidence dont l’absence nous semblerait désormais tout aussi inconcevable que l’était son existence avant que ledit geste ne soit esquissé.

L’avant-garde comme une transparence, et ce quand bien même qui dit « avant-garde » ne peut s’empêcher de penser à l’idée de provocation, c’est-à-dire à ce qui déborde, ce qui outrepasse quelque frontière. Une frontière qui elle aussi, au fond, malgré ses allures de vierge effarouchée, n’attendait que ça. Un mouvement, un geste, une forme d’audace ; quelque chose qui tout en ayant l’air de déraper, choisit en réalité de faire déraper ce qui l’entoure, c’est-à-dire cet ensemble incertain qui constitue les marques ou signes extérieurs du moment ou contexte où il a choisi d’intervenir en mettant pourquoi pas les deux pieds dans le plat. On pourrait voir ici une contradiction, et pourtant non. Car en vérité, je vous le dis : l’élégante transparence du geste parfaitement esquissé et l’irruption impie d’une provocation assumée avec bravoure vont de pair, l’un se gardant bien d’empêcher l’autre.

Voilà sans doute le genre de choses que Pablo Katchadjian (Buenos Aires, 1977) a bien compris, et plutôt deux fois qu’une. Ce jeune écrivain argentin en effet (« ce jeune trublion », dirait-on en jargon de journaliste), en une poignée de livres et quelques autres plaquettes à tirage limité, a su redonner une certaine noblesse à la notion quelque peu fatiguée d’avant-garde, tout en n’oubliant pas ce qui aujourd’hui, avec le recul et un changement de siècle déjà bien consumé, semble constituer la caractéristique première de l’avant-garde : celle, par la force des choses, de s’être convertie en un artefact historique, et ce dans tous les sens que l’on voudra bien donner à ce terme. Se réclamer de l’avant-garde aujourd’hui, c’est d’une manière ou d’une autre être prêt à se coltiner l’histoire entière de ladite avant-garde. Et en quoi constitue-t-elle, cette histoire, si ce n’est en une formidable boîte à outils ?

Voilà donc autre chose que Pablo Katchadjian a parfaitement compris. Mais sur ce point et puisque nous nous devons à la vérité, force est de reconnaître que sa nationalité pourrait bien constituer un atout non négligeable. En effet, il peut compter sur – au moins – deux valeureux prédécesseurs, dont les œuvres généreuses constituent deux belles épaules où s’appuyer. L’un, Jorge Luis Borges, qu’on ne présente plus, pas même sur Mars, et qui a fini par intégrer lui-même ladite histoire de l’avant-garde ; l’autre, César Aira, toujours vivant, productif comme jamais (un nouvel exemple de son art est récemment sorti en traduction chez Bourgois) et qui de bien des points de vue semble occuper la chaise laissée libre au beau milieu de la bibliothèque universelle par l’auteur de Fictions. Un César Aira qui donne parfois l’impression d’avoir déjà tellement fouillé – et jusque dans les moindres recoins - la boîte à outils en question que l’on pourrait à juste titre être à même de s’interroger : reste-t-il encore quelque chose digne d’en être extrait ? Pour le dire autrement : que peut notre jeune écrivain face à l’écrasant corpus de son aîné et néanmoins confrère Aira (auteur entre autres, peut-être n’est-il pas inutile de le rappeler encore une fois au lecteur francophone, de plus de 70 livres publiés, sans oublier une belle série d’essais et un titanesque dictionnaire des écrivains latino-américains) ? A bien y regarder, on l’aura compris : la nationalité ne constitue peut-être pas complètement un atout. A moins, bien sûr, d’être capable de la convertir elle aussi en boîte à outils.

Voilà encore une autre chose que Pablo Katchadjian – sagace, décidément – a bien compris. L’épaule Borges-Aira est une épaule piégée, et celui qui prétend s’y appuyer ferait bien d’être attentif et de s’arranger pour convertir tout chausse trappe en atout à son propre bénéfice. Ce bon vieux Jorge Luis, d’ailleurs, fut la « victime » d’une des plaquettes dadaïstes auto-publiées par Katchadjian - qui trouva ainsi un moyen astucieux d’intervenir sur le mode de l’irruption dans ce que faute de mieux on appellera le champ littéraire : El aleph engordado, soit un texte qui, comme son nom l’indique, consiste en une version grossie de la nouvelle L’aleph (notre « jeune turc » n’en était pas à son coup d’essai, une autre « irruption » ayant précédée l’exercice borgésien, la mise en ordre alphabétique des vers du poèmes national argentin : le Martin Fierro ordenado alfabeticamente). Ladite intervention ne fit certainement pas rire la veuve de l’écrivain aveugle, qui sauta sur l’occasion ainsi offerte de faire montre d’un sens des affaires nettement plus développé que celui de l’humour.
Mais foin de préliminaires interminables. Penchons-nous plutôt sur Quoi faire, première traduction française de notre auteur. Nous parlions plus haut d’un geste dont la transparence est le meilleur véhicule pour garantir une belle ruée dans les brancards, qu’en est-il ici, dans ce petit livre qui ne dépasse qu’à grand-peine la centaine de pages ?

Allons droit au but : Quoi faire, d’un geste ample et d’une simplicité qui le rend d’autant plus efficace, met bas ce château de carte quelque peu racorni aux quatre coins que l’on nomme par habitude et entre deux bâillements « roman », et non content d’en avoir flanqué à terre toutes les cartes, encore faut-il qu’il se permette de n’en rien réordonner. En effet, s’il y a bien une chose que le lecteur, même le plus lent au démarrage, remarquera très vite une fois ouvert l’élégant petit volume - publié aux bons soins des éditions toulousaine Le grand os (dont le catalogue, essentiellement dédié à la poésie, est des plus méritoires) - c’est la non-linéarité d’un récit qui semble fonctionner sur le mode de la combinatoire ; une combinatoire entendue comme un « système », c’est-à-dire comme un mode opérant uniformément tout au long du texte et qui en constitue la colonne vertébrale – un espace en général plutôt occupé par le ou les personnages, par le thème ou n’importe quel autre des usuels colifichets romanesques. « Si les contenus sont irrationnels, le système des contenus, lui, est la seule chose rationnelle et nous devrions compter là-dessus », cette affirmation du narrateur – que l’on pourra lire, entre autres, au chapitre 16 – est de ce point de vue on ne peut plus programmatique.

Le geste ici se dédouble donc, pour se faire entité bicéphale : le « contenu » et le « système des contenus » ; ce dernier pouvant en quelque sorte s’envisager comme une grande boîte dans laquelle l’ensemble des cartes de notre château (le contenu, donc) auraient été rangées dans le plus grand désordre.

Soit deux personnages, « Alberto et moi », trimballés par monts et par vaux au gré des fantaisies d’un « système » à la combinatoire implacable qui tout au long des cinquante courts chapitres – à lire comme autant de cartes éparpillées qui contiendraient un nombre identique de cartes également éparpillées - de cette machinerie folle ne leur laissera guère de repos.

Si tout commence benoîtement dans la salle de classe d’une université anglaise - Borges, encore vous ? - celle-ci très vite se transformera en bateau, en pigeon, en élève géant disposé à tout avaler si nos deux amis – qui se trouvent être les professeurs – ne répondent pas immédiatement à la question absurde qu’il vient de leur poser (exemple type : « Lorsque les philosophes parlent, ce qu’ils disent est-il vrai, ou bien s’agit-il d’un double ? »).

Il sera encore question de balais conçus comme cadeau idéal pour un petit neveux ; de Léon Bloy, sa vie, son œuvre ; de vieux chiffons et de l’odeur pas toujours très catholique qui s’en dégage ; de boîtes de nuit ; de hordes de buveurs ; de double ; d’île entraperçue au loin qui pourrait bien être un pont ; de gens nus dans un magasin de jouets ; de décolletés à double tranchant ; de quelques grecs plus ou moins vieux et obscurs ; de Lénine et autres personnalités ; j’en passe et des meilleures. Le temps, lui, avec tout ça, serpente telle une entité mouvante, collante et perverse, qui d’un même mouvement avance, recule et fait du surplace. Bref, un apparent délire certainement pas moins kaléidoscopique et érudit que, par exemple, l’œuvre d’un – on en parlait – César Aira, à ceci prêt que c’est un peu comme si les 70 ou 80 romans du sieur Aira (ou Borges, ou Laiseca, ou n’importe quel autre argentin dynamiteur…) se retrouvaient condensés, malaxés, thésaurisés, mutés, compactés et finalement mélangés pour devenir la patte de base d’un petit texte de cent pages – sorte de dynamitage au carré - dont la densité ne cessera d’étonner tout lecteur disposé à jouer le jeu (c’est-à-dire tout bon lecteur). Quoi faire, certainement, et à l’instar de nombre des grands textes de la littérature argentine, est une entreprise superbement ludique. Celui qui n’est pas disposé à se perdre et à jouer le jeu de l’agencement impossible d’un puzzle où bien des pièces manquent et où d’autres s’avèrent apocryphes ferait mieux de passer son chemin.

Le narrateur lui-même, d’ailleurs, l’admet : « Il se passe beaucoup de choses, mais si ça se passe et si ça se passe réellement, voilà qui n’est pas clair ».
Borgésienement encore une fois, l’éditeur parle pour définir le roman d’un « labyrinthe aux sentiers qui se télescopent plutôt qu’ils ne bifurquent ». La formule, certainement, est adroite. Il y a bien à l’œuvre dans Quoi faire une certaine dynamique du télescopage – ce qui ne contredit, bien au contraire, la pureté du geste, ce battement aveugle de carte qui donne naissance et raison d’être au texte - dynamique qui après tout pourrait bien être un autre nom pour ce fameux « système des contenus ».

Il s’agit de faire feu de tout bois et d’en profiter au passage pour mettre en abîme l’idée même du « faire feu de tout bois ». Car Quoi faire est une grande machine inclusive dédiée à avaler tout ce qui l’entoure, un trou noir où l’absurde et l’humour règnent en maîtres. S’il y a bien une chose qui signe le talent particulier de Pablo Katchadjian le formaliste, c’est la capacité à transformer l’essai formel en pur diamant dont la liberté inédite est le meilleur atout pour se permettre de manier l’air de rien les grands « absolus » comme s’ils étaient des objets tout neufs (notre écrivain, de ce point de vue, serait aussi certainement un bon candidat pour revendiquer l’héritage d’un Donald Barthelme).

Premier de ses absolus, justement, « la liberté », qui - doublée de la notion de « libre arbitre » - semble bien être le thème central de toute l’œuvre de Katchadjian, que ce soit dans le Quoi faire qui nous occupe, que dans les deux excellents romans qui lui ont succédé, Gracias et La libertad total (le premier, contre-pied exact de son prédécesseur, offre un récit parfaitement linéaire ; le second quant à lui, est exclusivement composé de dialogues entre des personnages identifiés par les lettres de l’alphabet, de A à J).

La notion de liberté dans les romans de Pablo Katchadjian est à prendre dans son sens le plus littéral : ce que l’on désire en permanence mais que l’on n’obtient (ou n’atteint) jamais. Dans Quoi faire, Alberto et le narrateur auront beau faire, justement, ils ne se dépêtreront pas de l’infernal enchaînement qui les force à passer d’un endroit et d’une situation à l’autre, situation et lieux qui se mélangent, se confondent, se superposent. Une situation bien souvent hilarante pour le lecteur, mais, si l’on y réfléchit bien, tragique pour nos deux héros, qui après tout sont conscients de ces multiples bouleversements qui ne cessent de les balloter d’un espace à un autre. Les voici donc à la fois acteurs et spectateurs d’eux-mêmes dans le grand bal des inclusions (l’université anglaise qui est aussi un bateau qui est aussi un pont qui est aussi une petite vieille qui est aussi une odeur de vieux chiffons qui est aussi une horde de buveur, etc.). Or, l’idée de liberté comme but à atteindre, impliquerait nécessairement d’agir pour faire sien ce but. Mais qu’en est-il de cette noble idée lorsqu’on est en permanence spectateur de l’impossibilité d’actions qui au final ne sont toujours qu’avortées ? Car qui agit, ici ? Nos deux amis, Alberto et le narrateur, ou le « système des contenus » ?

« Que faire ? », se demanderait certainement Lénine face à une telle situation. Et cela tombe bien, car le titre original du livre de Pablo Katchadjian, c’est précisément celui-ci : ¿Qué hacer? La légère distorsion opérée par le titre français ne fait de ce point de vue qu’enrichir un texte à la poétique solide. Une poétique qui ne prétend certainement pas se mettre à la place d’un lecteur qui – tel Alberto et le narrateur - n’aura plus qu’à se démerder avec tout ça.
Mais ne serait-ce pas là que commence le difficile cheminement vers la liberté ?

Alberto Laiseca ou l'art atonal de raconter


Où l'on revient sur les Aventures d'un romancier atonal [Attila, 2013 - Trad. Antonio Werli] et sur l’œuvre d'Alberto Laiseca en général, auteur qui sur ce blog nous est cher et dont nous avions déjà parlé ici et ici.



On le sait au moins depuis Borges - cette « boîte à outils » où aujourd’hui encore les écrivains argentins ne peuvent s’empêcher d’aller piocher - la littérature argentine pratique allègrement la parodie, le détournement, la réappropriation, la citation apocryphe, l’attribution erronée, etc. Alberto Laiseca s’inscrit pleinement dans cette lignée. Il profite des avantages que lui offre la position périphérique de l’écrivain argentin face à la tradition (pour paraphraser le titre d’un célèbre essai de Borges). Mais qui dit périphérie ne dit pas forcément mineur, ne nous y trompons pas. Ou plutôt si : mineur, oui. Mais un mineur assumé, transformé, muté dans la jouissive recréation d’une aventure littéraire qui assume sa condition même d’aventure apocryphe, excessive, humoristique, délirante, pour reprendre une notion chère à Laiseca. C’est que l’idée de littérature mineure par opposition à la littérature sérieuse, à la grande littérature, offre une grande liberté et semble désencombrer le terrain.

Borges, on s’en souviendra, a passé beaucoup de temps à gloser sur des écrivains considéré comme de second ordre. Il s’agissait peut-être de construire un autre canon, mais surtout de se réapproprier la tradition littéraire, d’en faire – que l’on me pardonne la familiarité – son jouet. La tradition littéraire argentine, ou du moins la tradition borgésienne (mais cela revient sans doute au même) aime le jeu, et ne manque jamais une occasion de le pratiquer. C’est une littérature qui se construit sur une bibliothèque apocryphe, de « deuxième main » [1], qui, à l’instar d’une fameuse proposition de Borges, préfère écrire le compte-rendu d’un livre imaginaire en faisant comme si celui-ci existait vraiment, plutôt que d’écrire ledit livre.

Laiseca écrit donc comme si les Commentaires sur la guerre des Gaules ou le Mahābhārata existaient. Sauf qu’ils existent vraiment, et que lui les a, si j’ose dire, « condensés », en a extrait la substantifique moelle jusqu’à obtenir un livre époustouflant, démesuré, épuisant, impossible : Los Sorias, 1300 pages, épopée belliqueuse et totale, le livre le plus long de la littérature argentine. Considérés depuis cette proue de papier, cette pyramide de Kheops littéraire, tous les autres livres de Laiseca seraient alors comme des « comptes-rendus » de ce livre-ci, météorites plus ou moins grosses se déprenant et tournant en orbite autour de l’astre Soria. En d’autre terme Laiseca ne se contente pas d’écrire sur des livres imaginaires, il commence d’abord par les écrire.

Car Laiseca, comme l’a si bien dit César Aira - autre grand joueur - est « un constructeur de monde ». Un auteur démiurge qui a cependant eu la malchance de naître dans un monde « déjà fait ». Dans de telles conditions, quelles possibilités s’offraient à lui ? Plagier, comme il le propose dans un « essai » provocateur et délirant. Plagier ce monde-ci, le monde réel, pour en refaire un autre, où le nôtre apparaîtrait, transposé, exacerbé, mais plagier aussi toute la littérature qui s’est déjà écrite sur ce monde ci, le nôtre. La littérature de Laiseca a le souffle d’une littérature cosmogonique, mais une cosmogonie qui serait « erronée », apocryphe, et ce d’autant plus qu’elle a l’air bien réelle. C’est là toute la force du « réalisme délirant » de Laiseca, certainement plus fécond que bien des impostures exotiques qui aujourd’hui encore semblent hélas résonner à l’oreille du lecteur français comme la malencontreuse définition de ce qu’est la littérature latino-américaine.

Le monde de Laiseca a la force d’une mythologie, une mythologie qu’il s’est lui-même créé. Mais c’est une mythologie auto consciente, qui parodie son propre souffle wagnérien la rendant ainsi plus forte. Los Sorias, réécrit trois fois, monstre représentant des années de travail, est bien entendu le livre où cette mythologie s’expose, se construit, se définie. Tous les autres textes de Laiseca tourne autour de celui-ci, en sont des appendices. Ce qui ne veut pas dire qu’il faille nécessairement avoir lu Los Sorias pour pouvoir lire le reste. Car, après tout, en Argentine même, Los Sorias fut longtemps un livre imaginaire, dont les tenants et aboutissants – l’univers, la poétique - apparaissaient cryptés, en sous-main, ici ou là, au détour d’une allusion surprenante, d’une formulation déviante, dans les livres de Laiseca ayant déjà connu la publication, laissant ainsi se former peu à peu - se décanter - dans l’œil du lecteur, un monde littéraire nouveau. Car s’il fût achevé en 1982, année de la publication des Aventures d'un romancier atonal – roman où Laiseca se met lui-même humoristiquement en scène comme auteur maudit d’un manuscrit impubliable - il ne paraîtra (en édition limitée et par souscription) qu’en 1998. Auparavant – à part pour quelques chanceux qui avaient eus accès au manuscrit – le lecteur de Laiseca pouvait très bien se demander si ce livre existait vraiment ou s’il n’était qu’un mythe de plus dans la grande machine à mythes laisequienne. Et jusqu’à aujourd’hui, nombreux sont ceux qui ne l’ont pas lu. Comme le souligne Ricardo Piglia dans sa préface, c’est un livre qui a tout les attributs d’un texte secret, dans la tradition d’un Macedonio Fernandez. Une sorte de centre invisible, de trou noir, atour duquel gravite une œuvre en perpétuelle expansion.

Laiseca est un narrateur infatigable, pour lui raconter, c’est raconter une histoire, puis une autre histoire et puis une autre encore, jusqu'à ce que cet ensemble dessine un monde, qu’il lorgne vers l’imaginaire comme dans Los Sorias, ou qu’il soit dévié du monde réel, ou plus exactement de l’histoire des civilisations, comme la Chine de La mujer en la muralla, ou l’Egypte de La hija de Kheops. Il y a chez lui, comme chez tous les grands constructeurs d’univers littéraires, un goût acharné pour le détail, une volonté de « tout dire » (d’où le fait que ses livres soient souvent longs), une volonté d’exhaustivité. De ce point de vue, la guerre fratricide entre les dictatures de Soria, de Russie et de Technocracie telle qu’elle nous est rapportée dans Los Sorias est on ne peut plus palpable. Le lecteur croit la lire en direct (et vu le temps que prend la lecture de la chose, c’est peut-être bien le cas). Car même si l’auteur dans tous ses écrits ne cesse de souligner, de mettre en scène et de dénoncer l’illusion, celle-ci, ou plutôt sa capacité à « enchanter » subsiste.

Laiseca raconte donc des histoires qui croisent la Grande Histoire, ou plus exactement, il raconte l’histoire de cette dernière, sous la forme de ce que Fogwill a défini comme « une archéologie de tous les récits »[2]. De cette histoire majuscule, il a une approche syncrétique, l’observant attentivement et se demandant qu’est ce qui la constitue, quelles en sont les grandes lignes. L’histoire est, pourrait-on dire, une continuité cyclique où l’on retrouvera deux, trois constantes. Une suite ininterrompue de massacres divers, de conquêtes, de luttes d’influences, bref une affaire de pouvoir et de convoitises. Mais c’est aussi une affaire de volonté, de volonté de puissance, de symboles : la grande pyramide, la muraille de chine, etc… Une histoire de réalisations excessives, délirantes, impossibles, où la réalité, comme on dit, dépasse la fiction. L’histoire humaine, vue depuis la lorgnette de Laiseca est un grand délire qui a ses raisons que la raison ignore. Et pourtant la raison y est reine, pour preuve toutes les machines scrupuleusement décrites qui peuplent ses récits, certaines bien réelles, d’autres complètement inventées, mais toujours, pour délirantes qu’elles paraissent, absolument crédibles. Le délire, chez Laiseca, est la déraison nécessaire à la raison, pour que celle-ci puisse se mettre en marche. Comme il le formule quelque part dans Aventures d’un romancier atonal : « Je comprends aujourd'hui que seul le délire nous rendra libres. ».

Laiseca travaille l’histoire des hommes et des civilisations de manière inclusive. Si l’on prend par exemple la deuxième partie du romancier atonal, on y découvrira la narration belliqueuse d’une campagne de Russie qui est toutes les campagnes de Russie résumées en une seule, Napoléon et Hitler se cassant les dents sur le même géant froid. Mais c’est aussi la grande croisade – puisque ici les Russes sont musulmans, et c’est aussi l’aube de l’humanité – puisqu’on y combat avec des dinosaures. L’histoire chez Laiseca c’est un peu Toute l’Histoire, mais racontée par un faussaire qui a le goût du mythe plus que celui de l’allégorie. Si l’on considère l’écriture romanesque depuis le point de vue du procédé, on pourrait dire que chez Laiseca l’histoire avec un grand H est un ready-made dans lequel piocher allègrement, une nouvelle et inépuisable boîte à outil, qui vient accompagner dans l’atelier de l’écrivain la boîte à outil borgésienne.

Et puis il y a le style. De ce point de vue là aussi, Laiseca voit grand, voit large, embrassant tout le registre, depuis l’écrire mal jusqu’à l’écrire trop bien. Le style, comme le reste, est un registre immense, aux infinies mutations. Il est fluide et mobile, il est clair et incompréhensible, il est raffiné jusqu’à l’excès ou argotique jusqu’à l’onomatopée (voir les dernières pages du romancier atonal). Depuis la structure même de la phrase, depuis le champ lexical lui-même, Laiseca est un écrivain total. Pas étonnant que Fogwill parle de lui comme d’un écrivain fractal, la cohérence laisequienne naît de son excès même. Pour pouvoir tout dire, pour être véritablement exhaustif, encore faut-il pouvoir tout écrire, c’est-à-dire ne pas avoir peur d’en assumer les ultimes conséquences. D’où ces passages qui heurteront peut-être la sensibilité littéraire française, décontenancée face à cette écriture qui n’a certainement pas peur parfois d’écrire mal. Et c’est d’autant plus déconcertant que cet écrire mal ne se contente pas d’être contrebalancé par l’intelligence ou l’inventivité du récit, non, ce serait trop simple. Cet écrire mal trouve essentiellement son contrepoint dans un écrire bien, voire très, très bien. C’est un balayage du registre que nous offre Laiseca, et chez lui cela n’est pas démonstration ou vague ironie. Quand il écrit « mal », il le fait dans la grande tradition argentine née avec Roberto Arlt, celle qui tord avec naturel la langue sans se préoccuper du qu’en-dira-t-on, celle qui bouscule la grammaire parce qu’il n’y a pas d’autre moyen de tordre le réel pour mieux le dire, et parce que - comme le proposait Arlt dans la fameuse préface de son roman Les lance-flammes - on est là pour écrire dans « une orgueilleuse solitude des livres qui possèdent la violence d’un « cross » à la mâchoire ». Ce n’est pas pour rien que Piglia a dit de Los Sorias qu’il était le meilleur roman argentin depuis Les sept fous de – précisément – Arlt. À l’instar de celui-ci, quand Laiseca écrit mal, il écrit bien. Et quand il écrit bien, il écrit tout simplement bien. C’est aussi simple que ça.

Lire Laiseca – l’écrivain borgesiennement arltien ou arltiennement borgésien - c’est se prêter à ce jeu là, c’est accepter ce défit, c’est se laisser porter par une langue qui ne se contient pas, qui ne minaude pas, une langue atonale : la littérature de Laiseca est couillue, provocante, délirante, mais elle est aussi douce et généreuse, prévenante envers son lecteur. Car lire Laiseca c’est avant tout faire l’expérience de la joie de lire, de se perdre dans des montagnes de papiers et aussi, voire surtout, dans les méandres d’un humour irrésistible. Quand, en 2027, aura été achevée la traduction monumentale et impossible de Los sorias, les lecteurs français comprendront pleinement cette affirmation, et depuis leur fauteuil, depuis leur bras épuisés à soutenir les kilos de papier du livre-monstre, ils diront à Laiseca – où que soit celui-ci – ce simple mot, le sourire aux lèvres : « Merci ».

En attendant, que faire ? C’est tout simple, lire les 120 pages des Aventures d'un romancier atonal, la meilleure introduction à l’œuvre de notre héros. Et si Los sorias est le condensé de l’Histoire Humaine, le romancier atonal en est le condensé du condensé, un prologue à déguster à pleines dents.


[1] L’expression est d’Alan Pauls, dans son brillant essai « Le facteur Borges » [Bourgois]
[2] Préface de la réédition argentine d'Aventuras de un novelista atonal [Santiago Arcos, Buenos Aires, 2008]

Alberto Laiseca - Aventures d'un romancier atonal


L'aventure du roman

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Alberto Laiseca - Aventures d'un romancier atonal [Traduction Antonio Werli, Attila 2013]






J'ai déjà parlé sur ce blog d'Alberto Laiseca, un écrivain qui parmi mes chers argentins est sans aucun doute l'un de mes préférés. Auteur à l'imagination exacerbée, à la culture encyclopédique, doté d'un sens du délire et de l'humour de très haut vol, son œuvre aussi pléthorique que remarquable n'était jusqu'ici pas disponible en français, ce que je ne manquais pas de regretter dans ma note sur son roman Su turno.

Or, il arrive que les choses bougent. Ces jours-ci (le 6 juin pour être précis) la première traduction française d'un roman du maître fait son apparition dans les librairies : Aventures d'un romancier atonal, traduit par Antonio Werli du Fric Frac Club, dans une édition élégante et originale à l'enseigne Attila.

Il s'agit du deuxième roman publié par Laiseca, en 1982. C'est aussi une très belle façon de découvrir son univers singulier, puisque le livre, construit en deux parties distinctes, raconte à la fois une épopée belliqueuse qui d'une certaine façon serait un peu comme une introduction (une mise en bouche, un résumé...) au grand œuvre laiséquien - les 1300 pages et des bananes de Los Sorias - et l'aventure même de l'écriture de ladite épopée, soit le "roman atonal" du titre, roman qui de bien des points de vues ressemble étrangement à ce pavé énorme qu'est Los sorias, un des chef d'œuvres de la littérature hispanophone du XXème siècle.

Aventures d'un romancier atonal est donc un livre qui en à peine 130 pages nous offre un condensé de l'ars poetica d'Alberto Laiseca, nous proposant aussi une espèce de "guide de lecture" de l'œuvre de l'écrivain moustachu, et ce à travers une "fictionalisation" des conditions d'écriture même - épiques - de ladite œuvre. Loin de l'exercice auto-référentiel, il s'agirait plutôt ici de se préparer à ce qui viendra après (car évidemment cette publication ne fera sens - à l'instar de ce que je disais il y a quelques temps à propos de la première traduction française d'un autre auteur qui m'est cher, l'uruguayen Mario Levrero - que si d'autres traductions suivent, ce qui j'espère sera le cas). Ce court texte est tout simplement une invitation à entrer de plein pied dans une "cosmovision" - pour reprendre une terminologie de l'auteur - des plus riches. Et qui dit "cosmovision" dit "inventeur d'univers", "créateur de mondes", bref sous entend qu'il s'agit là d'un écrivain qui a du souffle, qui demande donc au lecteur l'effort d'aller vers lui. Inutile de s'inquiéter pourtant, car l'effort consenti (point trop ardu à considérer l'aménité pour ne pas dire la générosité, certes délirante, de l'auteur) se voit bien vite récompensé. Au-delà de ses provocations stylistiques, de sa langue faussement incontrôlée, l'œuvre de Laiseca est un prodige d'humour, de fantaisie, ce qui ne l'empêche pas d'y aborder sans chichis la violence, le mal, le pouvoir, ses excès.

Une des grandes particularités de Laiseca, c'est son style. De ce point de vue, et pour avoir lu ces aventures en v.o. et en v.f., je dirais qu'Antonio Werli s'en est plutôt bien sorti, ce qui n'était pas gagné ; plus d'une fois la langue hirsute de notre homme - capable de passer d'un style soutenu fleurant bon le siècle d'or à l'apparent n'importe quoi (un n'importe quoi hilarant, faut-il le préciser) - semble être un implacable défi à notre rigide syntaxe. Pourtant, la version que nous en propose aujourd'hui les éditions Attila sait retrouver l'esprit, la folie du style Laiseca. Même si - bien évidemment - une traduction n'est jamais (ou alors très rarement) complètement satisfaisante et que d'une certaine façon l'imperfection est consubstantielle à l'art de la traduction littéraire, je dirais que cette première version francophone du maitre est des plus méritantes. J'espère qu'elle trouvera bon accueil auprès des lecteurs pour qu'on en reste pas là.

Je ne dirais pas beaucoup plus sur le livre pour l'instant, les éditions Attila ayant eu l'idée, pour soutenir la sortie du livre et faire connaitre l'univers incroyable d'Alberto Laiseca, de lui consacrer un blog, auquel votre serviteur à l'honneur de participer. Vous y trouverez au fil des jours des traductions de critiques sur les divers romans de l'auteur, des contributions originales, des interviews, une bibliographie exhaustive et autres friandises. Je vous invite d'ores et déjà à vous y rendre, en attendant que le livre fasse son apparition sur les stands des bonnes librairies (et peut-être même des mauvaises). C'est ici.

Alberto Laiseca - "Su turno"




Le monstre ou l'artiste ou les deux à la fois

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Su turno - Alberto Laiseca
[Mansalva, Buenos Aires, 2010]


Publié initialement en 1976 puis disparu de la circulation jusqu'à ce qu'en 2010 l'éditeur indépendant Mansalva le ressorte des cartons, Su turno (titre que l'on pourrait traduire par "C'est votre tour"), premier roman déjà parfaitement maitrisé d'un des auteurs argentins les plus injustement méconnus hors des frontières de son pays, Alberto Laiseca, est un de ces livres qui s'ils sont court en taille (ici à peine 120 pages) semblent à l'heureux lecteur dépasser largement cette réalité bassement objective pour se transformer en un mille-feuille difficilement épuisable.

Laiseca n'a à ma connaissance jamais été traduit en français (et peut-être bien même jamais été traduit tout court). C'est incompréhensible. Son œuvre, qu'il auto-définie comme relevant d'un "réalisme délirant", est un parcours hilarant et effrayant, baroque (le gros mot est lâché), au cœur d'un nœud de violence, de sexe, de politique, de lute de pouvoir, un univers obsessionnel voire compulsif, ludique et parodique (le goût pour la parodie étant probablement un courant majeur au sein de la littérature argentine - César Aira, Fogwill, Sergio Bizzio, Daniel Guebel, Diego Vecchio, etc), paranoïaque et exhaustif, intellectuel et humoristique (une bonne définition pour une littérature parodique de qualité, la parodie, mesdames messieurs étant une affaire sérieuse). La langue y joue sur tout les plans, truffée d'allitérations et de jeux de mots, allant des milles éclats de l'argot jusqu'aux transparences zen, se faisant néologique quand il le faut ou précise jusqu'à l'excès quand là aussi cela s'avère nécessaire, mais restant toujours lisible, divertissante au sens noble du terme, le texte ne tombant jamais dans le démonstratif et semblant fuir comme la peste toute véléité à nous en mettre "plein la vue". Pour aussi chahuté et excessive qu'elle soit, la langue chez Laiseca n'en est pas moins d'une surprenante fluidité.
C'est avec la publication de l'imposant Los sorias en 1998, que Laiseca s'imposera dans son pays comme une figure pour le moins difficilement contournable. Fort de ses 1300 pages, Los sorias est le livre le plus long d'une littérature plutôt porté - Borges oblige - sur la concision, et est aussi un manuscrit à l'histoire rocambolesque (10 ans d'écriture, plus de 15 d'attente avant d'être enfin publié, écrit dans une précarité économique certaine, etc etc) qui circulera entre de nombreuses (bonnes) mains avant impression, et qu'un Ricardo Piglia, dans une préface devenue fameuse, qualifiera de "meilleur livre argentin depuis Les sept fous de Roberto Arlt". Mais concentrons nous donc sur Su turno, première balise à la mer lancé par notre auteur, et qui contient déjà largement ce qui va venir.

L'intrigue, ébouriffée, parcoure une Amérique de la prohibition non pas fantasmé mais construite à partir de son imagerie hollywoodienne que l'on pourrait qualifier d'Epinal, un univers de roman noir magnifié par le délire et le débordement (on sent bien que Laiseca est parfaitement insensible à tout rêve (nord) américain, et que ce qui l'intéresse de l'Oncle Sam c'est sa force de frappe médiatique, sa capacité à s'auto-caricaturer pour mieux se vendre à l'export) et fait se confronter deux figures-clichés/archétypes : le policier influent et corrompu et le maffieux en guerre contre son clan. Soit le commissaire délirant John Craguin et le maffiosi en rupture de ban Earl "Stand de tir" O'Connor, italien d'opérette mais véritable fou furieux à l'ambition démesurée. Ces deux caractères fort sont comme qui dirait les deux faces de la même monnaie, celle d'une Amérique effrayante par sa violence exacerbée, par sa misère sociale, par son iniquité. L'Amérique du pouvoir et de l'argent. Du pouvoir visible et du pouvoir caché, de la brutalité raffiné qui des deux coté mène la danse. Une Amérique de polars, de comics, de cauchemars hilarants dans une mégalopole en perdition. Cette Amérique est évidemment pure caricature, la caricature semblant être dans ce livre le nerf de la guerre, la meilleure plateforme à partir de laquelle déployer un roman à l'humour pervers, où les violences et tortures qui y sont décrites avec force détails pourraient aussi bien sûr se lire comme une métaphore de la situation de l'Argentine à l'époque où le livre fut publié - 1976 donc - année de la prise de pouvoir du général Videla et de sa junte mortifère. Mais l'action du livre est trépidante, l'humour permanent, la langue versatile, le sexe sadien, et les morts par grappes au cour de tueries rocambolesque qui ont la beauté de leur perfection s'accumulent sans coups férir, et si le livre semble refléter le moment ou il fut écrit, il n'en porte fort heureusement pas la marque, cette lourdeur que l'on pourrait voir émaner d'un texte qui voudrait/prétendrait témoigner d'une réalité hostile. Laiseca, nous l'avons dit, est à son aise dans la métaphore exacerbé, la parodie truculente. Son livre est tout sauf un témoignage ou le seul fruit d'un moment historique particulier. C'est plutôt un livre qui, écrit dans une certaine ambiance délétère, en porte inévitablement la trace.
Le rapport qui relie les deux personnages est fait d'admiration-rejet, de respect mutuel et d'honneur pointilleux jusqu'à la brisure, jouant de ce poncif de la perméabilité entre truand et flic, et d'eux émane cette forme d'excentricité absolue, sans limite, qui les rapprochent de l'image de l'artiste, du créateur démiurge, génial ou infâme jusqu'à dérailler. Les multiples descriptions de procédés aussi farfelus qu'ils sont inventifs développés lors des séances de torture ou interrogatoire par le commissaire Craguin - qui va jusqu'à interroger les cadavres - ou l'exposition détaillé des exactions, manipulations et tactiques diverses et fascinante du maffieux O'Connor pour prendre le pouvoir définitif sur toute la mafia d'Amérique pourraient à la limite nous évoquer une version trash, borderline, de la visite du jardin aux machines hallucinantes de Martial Canterel dans le Locus Solus de Raymond Roussel. Les deux personnages de Laiseca sont emporté tous deux par une même quête d'absolu, expert en orfevrerie du délire. L'affrontement, qui en douterait, sera sanglant. Ainsi, Su turno est autant un livre sur le mal que sur la beauté, un livre sur l'ingéniosité qui permet d'accéder à l'un ou à l'autre, mais toujours convulsivement. Un livre romantique aussi, et un peu tragique, la destiné de ces deux monstres ayant une inéluctabilité toute shakespearienne.






Il règne dans ce livre une sorte d'anti-lyrisme aussi exacerbé que sont touffues les moustaches de son auteur, et je dis lyrisme non pas dans le sens d'une envolée lourdaude les cheveux dans le vent, perché là-haut sur le mont Misère, contemplant avec dédain et affliction les travers de la société humaine, non, mais plutôt dans la puissance de cette langue, sa capacité à convoquer la violence insoutenable et le dérisoire quotidien d'un même geste, un geste nullement ampoulé, plutôt un geste précis, net et grandiose comme des walkyries wagneriennes. La figure de Wagner est d'ailleurs régulièrement convoquée ici, nouvelle métaphore ambiguë de la figure de l'artiste. Wagner c'est l'artiste comme excès, fascinant, infâme, tel le commissaire John Craguin lorsqu'il fait résonner à plein tube les airs du grand compositeur au rythme des lumières d'aveuglants projecteurs, lors de l'interpellation d'un criminel en fuite réfugié en haut d'un immeuble. Une interpellation comme mise en scène pure, le cinéma d'un réel qui irait trop loin, témoin de la folie des grandeurs d'un commissaire en pleine société du spectacle macabre. Mais Wagner c'est aussi, disais-je, l'artiste comme absolu, la force de résistance à tous les "anti-Mozart" - pour reprendre une formule ou leitmotiv typique de Laiseca - puisqu'il est ici défini par ce sophisme étrange : "Wagner est le Mozart de la musique", souligant ainsi une nouvelle foi la duplicité grotesque du créateur, âme sensible éprise de merveilleux, de beauté, et monstre intraitable, inabordable, insupportable. Car s'il est nécessaire de souligner que Wagner est un Mozart, c'est peut-être bien parce qu'après tout, il pourrait aussi être autre-chose. Mais quoi ? Laiseca d'ailleurs n'est-il pas lui-même et fort à-propos surnommé par ses admirateurs "el monstruo" ? Un monstre "gentil" peut-être, si l'on considère la générosité, l'aménité - certes exacerbée - bref la joie d'écrire qui semble émaner de chacun de ses textes, mais un monstre qui néanmoins sait mordre, et pas qu'un peu, puisque tous les livres de l'argentin aiment à revenir encore et encore sur le sexe sale et tordu, sur la torture, la violence, comme une perpétuelle maximisation d'un réel de foire grand-guignol. C'est au final un souffle indubitablement wagnerien qui ensorcelle le lecteur de Laiseca et bat le pouls de sa fiction. Un souffle à double tranchant. Et ce n'est pas le moindre de ses mérites que de mettre en scène à l'intérieur de ses fictions ce souffle même.

La figure de l'artiste, ou plutôt la figure de l'art comme art dans ou au-delà de l'art, à mi-chemin entre affirmation pure et parodie d'elle-même, est donc omniprésente dans l'univers mythologique débordant de Laiseca, une proposition littéraire qui semble vouloir repousser jusque dans ses derniers retranchements cette vie qui imite l'art chère à Oscar Wilde (un des maitres avoué de Laiseca avec Poe). Car voici peut-être une définition de ce qu'est le "réalisme délirant" de Laiseca : une extrémisation du réel pour en retirer la substantifique moelle de sa propre parodie, un réel qui évidemment n'est pas seulement celui du quotidien - y compris d'ailleurs quand ce quotidien est tragique comme le furent les années 70 en Argentine - mais qui est aussi celui par exemple d'un exotisme sur-signifié, exacerbé (ici dans Su turno l'Amérique des polars hollywoodiens, ailleurs dans La mujer en la muralla une chine des paradoxes philosophiques incompréhensibles, des légendes millénaires et des tortures raffinées, ailleurs encore c'est l'Egypte des pharaons ou les histoires de vampires), nourrie aux feuilletons populaires, aux histoires qui font peur, aux vieux films historiques de cartons pattes, aux poubelles comme aux grandes heures de la littérature, mais nourrie également d'une grande érudition, réelle comme apocryphe, notre auteur - comme nombre d'auteurs argentins de sa génération - ne hiérarchisant jamais entre le factuel et l'invention, la citation de haute volée et l'apparent n'importe quoi, nous laissant nous dépêtrer comme nous le pouvons avec des textes torrentiels que le lecteur doit prendre pour argent comptant. Le baroquisme de Laiseca est plus de l'ordre d'une réjouissante intention de saturation que du texte à clé. Il se fonde avant tout sur une poétique très forte, un style, une langue immédiatement reconnaissable qui nous embarque sans avoir besoin de nous forcer la main, tant l'humour et la verve y règnent en maîtres, moulés dans une oralité d'autant plus forte qu'elle s'assume comme pure perpétration fictionelle. L'oralité, cette impossibilité littéraire, obligeant pour être crédible à être recrée, réarticulée de toute pièce à partir d'éléments éparts - argot, tournures de phrases, attitudes, comportements - afin de pouvoir conformer un discours qui - chez Laiseca c'est une évidence - pourra ainsi s'avérer bien plus convaincant que n'importe quelle prétendue retranscription fidèle d'une langue vernaculaire. Mais l'oralité n'est pas la seule force du style ici, d'autres modes d'écriture sont convoqués, apte à venir projeter une certaine et perturbante distanciation parodiquement objective sur un récit déjà bien perturbé, comme par exemple ces indications insérés entre parenthèses dans les dialogues telles de saugrenues didascalies. La langue est ici fondamentalement digressive comme l'est au fond le livre lui-même, voire la fiction tout entière de Laiseca. Autour des péripéties et des exactions de nos deux antagonistes, ce sont moult autres anecdotes qui sont développées. Laiseca, c'est certain, est un conteur né, et de chaque anecdote semble dépurer la possibilité de milles autres, il ne faudrait dès lors pas s'étonner que la plupart des livres de l'argentin soient plutôt épais, ce Su turno prenant alors valeur d'exception - galop d'essai dirait-on si le livre n'avait pas déjà toute la puissance qu'auront ceux qui suivront. Une porte d'entrée idéale plutôt. Il ne reste plus qu'à le traduire.