Affichage des articles dont le libellé est Littérature espagnole. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Littérature espagnole. Afficher tous les articles

Max Aub – Jusep Torres Campalans

 

Vie imaginaire

 

Réédition d’un livre majeur de Max Aub, où il décrit pat le menu la vie et l’œuvre d’un étrange peintre catalan, catholique et anarchiste, qui finira par préférer le farniente chez les indiens du Chiapas.

 



 

Pour quelques mystérieuses raisons, on ne retient de Max Aub en France qu’un petit précis d’humour noir, ses Crimes exemplaires, maintes fois réédités. Le reste de son œuvre, à commencer par son cycle monumental sur la guerre d’Espagne, Le labyrinthe magique (entièrement traduit il y a une dizaine d’années chez Les Fondeurs de briques), reste largement ignoré. C’est peut-être dû en partie à sa condition, si l’on peut dire, « d’apatride » : né français d’un père allemand, il devient espagnol à l’adolescence, connaît la douloureuse expérience des camps français à la fin de la guerre civile (ce qu’il raconte dans son Manuscrit Corbeau), puis part pour le Mexique en 1942, pays où il passera le reste de sa vie et dont il adoptera la nationalité. Mais c’est bien l’Espagne, toujours, cette patrie qui l’aura condamné à l’exil et dont il avait adopté la langue, qui restera au centre de ses préoccupations, ce que démontrera le curieux objet littéraire aujourd’hui réédité (après une première parution française chez Gallimard en 1961 qui passa complètement inaperçue).

            Jusep Torres Campalans, comme son titre l’indique, est une biographie, celle d’un peintre catalan de la première moitié du XXème siècle, grand ami de Picasso, qui aura été au centre de toutes les avant-gardes de l’époque, du fauvisme au cubisme, en passant par l’abstraction ; au centre, également, de toutes les beuveries et de toutes les disputes, et ce au centre même de tous les centres : Paris. Ou pas, car personne ne se souvient de lui. Ce qui s’explique sans doute par le fait qu’il n’a jamais existé, malgré tous les documents (articles, photographies, entretiens) et toutes les œuvres reproduites dans ce volume qui porte son nom. Rien au fil des pages, aussi bien dans l’édition mexicaine de 1958 que dans la française paru trois ans plus tard, n’indique qu’il s’agit d’un canular (les œuvres qu’on peut y contempler, parodiant divers travaux de Picasso, Gris, etc., ont été réalisées par un ami d’Aub). C’était donc au lecteur, à l’époque, qu’il revenait de déceler les indices qui pourraient lui permettre de douter de l’existence réelle de ce « Don Jusepe » que Max Aub prétend avoir rencontré par hasard en 1955 dans le Chiapas, où il se serait exilé en 1914 pour fuir une guerre qui était une insulte à son idéalisme anarchiste et catholique. Un départ qui le fit abandonner aussi définitivement la peinture, domaine où il était peut-être le plus idéaliste.  

Un absolu artistique qui s’exprime pleinement, entre autoréflexions et aphorismes, dans les pages de son journal, un « cahier vert » reproduit in extenso qui aurait été confié à Aub par le critique d’art Jean Cassou. « Ne pas expliquer. Jamais. Tout s’explique par le fait d’exister », y lit-on. Ou encore : « S’il était interdit de parler de peinture, beaucoup de gens cesseraient de peindre. Nous découvririons alors la valeur de chacun ». Certains collègues en prennent pour leur grade : « Matisse, oui, en tant qu’épiderme. Beau costume pour habiller la peinture. Mais la peinture là-dedans ? ». Quoiqu’il en soit, « c’est une erreur de croire que ce que nous faisons est de la grande peinture. Nous préparons celle de demain. N’est-ce pas suffisant ? ». D’ailleurs, « qui, sachant peindre, ne peindrait pas ? Il faut arriver à faire une peinture qui semble être faite par n’importe qui et qui, pourtant, ne puisse être faite que par quelqu’un qui sait peindre ».

À la fois passionné et naïf, intense et taiseux, d’un sérieux à défoncer les moulins à vent et d’un humour subtil, ce qui ne l’empêche pas de sembler par moments grandiloquent ou ridicule, Campalans incarne une sorte de concentré de l’avant-garde espagnole et de l’artiste tout court. Il est celui qui va de l’avant pour mieux revenir aux origines, il découvre l’art « nègre » avant Picasso et revendique un art primitif. Il ne faut pas s’étonner, dès lors, qu’il finisse par renoncer à tout et parte au Mexique vivre avec les Indiens Chamulas pour se consacrer « au métissage » (on apprendra au passage deux ou trois choses sur leur étonnant syncrétisme religieux et leur cuisine ; Aub ne dédaigne pas le savoir encyclopédique).

            Jusep Torres Campalans n’est donc pas qu’un simple jeu. En annonçant dès la préface que le sujet du livre n’a jamais existé, l’éditeur Yves Pagès désamorce le canular et nous permet de lire ce livre pour ce qu’il est : une œuvre littéraire hybride qui, en réunissant une biographie, un catalogue d’œuvres, des articles de presse, un journal, deux longues conversations, tous fictifs, accompagnés d’un « chrono-panorama » très documenté qui replace le faux Campalans dans la vraie réalité de l’histoire de l’art de son siècle, élabore une réflexion sur les avant-gardes, leurs grandeurs et leurs apories, doublée d’une histoire des utopies politiques, celles-là même qui connaitront une triste fin en Espagne. Mais, comme le dit Campalans à Aub un soir de 1955, « les Espagnols, Monsieur, ne sont pas des gens bien élevés ».

 

Max Aub – Jusep Torres Campalans [Adapté de l’espagnol par Alice et Pierre Gascar – Verticales, 2021, 338 pages, 21 euros]

Iñaki Uriarte – Bâiller devant Dieu – Journal 1999-2010

 

Diariste insoumis

La traduction française d’une sélection des trois volumes du journal d’Iñaki Uriarte est l’occasion de découvrir une personnalité attachante revendiquant sa liberté comme sa paresse.

 

 


 

 

« Ni « esprit de sacrifice », ni « soif de dépassement », ni « aspiration à l’excellence ». Ni de respect ou de sympathie quelconque pour ce genre de choses. » Le basque Iñaki Uriarte n’est certainement pas de ces diaristes qui aiment étaler en couches épaisses leur égo sur les longues tartines qu’ils rédigent quotidiennement. Il appartiendrait plutôt, comme le propose avec justesse dans sa préface Frédéric Schiffter, à la catégorie des « stylistes du détachement » et il convient de souligner que le mot « style » s’applique ici davantage à une façon de concevoir la vie plutôt qu’à une façon d’envisager l’écriture. D’autant que notre auteur est parfaitement conscient que la littérature est « un art en déclin », ce qui ne lui semble pas nécessairement dramatique. Comme il prend un malin plaisir à le démontrer au détour de l’une ou l’autre page de ce qu’il nomme ses « notes » (« une sorte de jouet », précise-t-il, « comme ces trains électriques que certains adultes installent dans une pièce qui leur est entièrement dédiée »), la pratique de la lecture n’est certainement pas une garantie d’intelligence ou de dignité. Pour sa part, il est de ceux qui revendiquent une certaine nonchalance dans l’écriture, la fameuse sprezzatura de la renaissance italienne, une forme de naturalité qui, pour ne pas être moins artificielle qu’une autre, touche néanmoins plus juste.  

Le journal qu’il aura tenu entre 1999 et 2010 – et qu’il continue peut-être de tenir, mais ne publie plus – est un modèle de concision et ce n’est pas le moindre de ses mérites que d’être écrit dans une prose aussi directe qu’addictive. Ce qui ne l’empêche pas d’être parfaitement conscient des risques de l’exercice : « Le plus souvent, le plaisir que nous procure la lecture d’un auteur au style transparent réside dans le fait que nous y voyons tout, je veux dire tout ce qu’il y a de mauvais. »  

Les entrées souvent courtes de ce journal, rédigées par quelqu’un qui « aime le temps lent, pressé par aucune urgence », « presque à la limite de l’ennui », se réduisent parfois à la trompeuse simplicité de l’aphorisme, à l’autoportrait à double tranchant, au portrait vachard d’autrui : « Je suis un mythomane qui aime chercher des noises aux mythes » ; « Alors qu’il est tellement facile de ne pas écrire un mauvais livre » ; « Mystères littéraires. Il tient une chronique dans El Mundo une fois par semaine. Il m’avoue n’acheter El Mundo que ce jour-là pour y lire son texte. » ; « Ils exagèrent leurs peurs afin que leur conscience finisse par tolérer leur racisme. »

Et l’on pourrait continuer longtemps comme ça, tant la prose de ce moraliste subtil semble par moment avoir été conçue pour être citée. Néanmoins, gardons-nous bien de ne pas prendre Iñaki Uriarte pour celui qu’il n’est pas : s’il aime poser sur le monde un regard moral et s’interroger sur l’éthique, c’est loin d’être un donneur de leçons. Entre autres raisons qu’il trouve moins de réponses à ses questions que de contradictions qu’il sait accueillir d’un air réjoui : « Tandis que je noircis ces pages m’apparaissent toujours plus clairement les nombreuses contradictions qu’elles contiennent. Au moins seront-elles utiles pour écarter de manière irréfutable l’idée que nous sommes « tout d’une pièce », « cohérents », jouissant d’une « personnalité propre » et autres stupidités du même acabit. » Car, davantage qu’en moraliste, c’est en ironiste que se voit Uriarte. C’est-à-dire en observateur mélancolique et pince sans rire du monde et de la vie des gens, que ce solitaire contrarié contemple tant à Bilbao, où il vit, que sur la plage de Benidorm, cité balnéaire dont les modestes qualités lui semblent trop souvent sous-estimée ; un observateur toujours prêt à voir dans son propre œil la poutre qu’il n’aura pas manquée de voir dans celui des autres.

Au fond – et ce n’est pas, derechef, la moindre de ses qualités – notre basque, qui se définit comme « un autodidacte paresseux et arbitraire », est un modeste et il préfère citer ses auteurs préférés plutôt que se perdre en pensées mal ébauchées. Ses « maîtres » ont pour nom Montaigne et Borges – il a même donné le nom de l’Argentin à son chat, autre personnage récurrent de ce journal –, régulièrement rejoints sur leur podium par Samuel Johnson, Paul Valery ou Rafael Sánchez Ferlosio, autant de personnalités lucides dont la pensée n’est guère susceptible d’avoir répondu aux sirènes de l’air du temps. Son rapport au savoir est celui d’un picoreur inconstant, toujours frustré de ne pouvoir entrer plus avant dans les arcanes de la connaissance, tout en se demandant si cela est bien nécessaire ; « Bouvard et Pécuchet, c’est moi », conclut-il. S’il lui arrive d’évoquer les personnalités connues qu’il aura pu croiser à l’un ou l’autre moment de sa vie, cela lui fait, dit-il, « l’effet de celui qui prend la pose devant la tour Eiffel et place la photographie dans un album ». Uriarte, au fond, loin de rouler des mécaniques, sait pertinemment que « s’occuper des personnes malades est l’une des rares choses qui donnent du sens à la vie » et que « parfois, un seul malade suffit : vous-même ».

 

Iñaki Uriarte – Bâiller devant Dieu – Journal 1999-2010 [Traduit de l’espagnol par Carlos Pardo – Séguier 2019, 296 pages, 21 euros]

 

 

 

Sara Mesa - Cicatrice


Un prêté pour un rendu

***
Sara Mesa - Cicatrice [Traduit de l’espagnol par Delphine Valentin – Rivages 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges

Cicatrice est de ces récits qui décident de réduire l’espace à l’essentiel : les lieux et les évènements importent peu (ici, une petite ville de province et une capitale au nom fictif), comme si c’était d’abord dans la tête des protagonistes que tout devait se passer ; têtes desquelles le lecteur ne saurait sortir. Seul importe l’échange introspectif entre deux personnages, leurs doutes, leurs certitudes branlantes, leurs élans bravaches et surtout leurs mensonges, leurs emportements et leurs mesquineries. Pour résumer très grossièrement, le deuxième roman traduit en français de l’écrivaine espagnole Sara Mesa (1976) appartient d’une façon biaisée au genre épistolaire et dresse le portrait angoissant d’un vide sentimental impossible à combler dans un monde régi par l’injonction consommatrice.

Tout y est centré autour des échanges entre la jeune Sonia et un certain Knut. Échanges qui naissent sur un forum Internet avant de se poursuivre par mail, par sms puis, paradoxalement ou ironiquement, par lettres. Le forum en question est consacré à la littérature, d’où le pseudonyme de l’homme, en référence à l’écrivain norvégien Knut Hamsun ; pseudonyme qui, il ne saurait en être autrement dans un livre à la mécanique narrative aussi précise qu’étouffante, n’est pas choisi au hasard : le « Knut » du roman, dont nous ne connaîtrons jamais le nom, comme s’il devait absolument rester à la dangereuse lisière de la fiction, est un misanthrope. Un être revenu de tout, aussi cynique que lucide, qui rejette la compagnie des hommes car il ne saurait leur pardonner leur veulerie ; un être qui se cache derrière ce qu’il définit comme une « vision stoïque de la vie » et qui ne saurait voir les choses que sous le jour d’une éthique implacable, en quête d’un absolu impossible. Un absolu que Sonia est appelé malgré elle à représenter.

Cicatrice
raconte de façon non linéaire, sous forme d’aller et retour soulignant la complexité des enjeux d’une relation toujours prête à s’effondrer (« Trois mois plus tôt », « quatre mois plus tard », « à la même époque », tels sont les titres des chapitres), l’histoire chahutée, indocile, perversement complémentaire, d’une relation amoureuse platonique. Peut-être plus platonique qu’amoureuse et plus fétichiste que platonique. D’ailleurs, au long des années, les deux « amants » ne passeront en tout et pour tout qu’une seule journée ensemble.

Sonia est une jeune femme aux vagues ambitions littéraires et très vite Kurt va chercher à devenir son mentor, l’encourageant à insister dans l’écriture tout en se montrant un critique sans pitié, lui envoyant d’épais colis emplis de livres qu’il vole (« acquiert », selon ses termes) dans des centres commerciaux. Il y a chez lui quelque chose de despotique et chez elle le désir de suivre un jeu auquel elle ne croit qu’à moitié. Ce qui commence comme un simple échange pour tromper la solitude et l’ennui d’une vie morne autour d’un intérêt commun – la littérature – dépasse vite ce cadre pour virer au flirt puis au chantage affectif voire à la lutte pour le pouvoir. Tout s’organise sous le signe de la transaction, c’est du moins ainsi que l’envisage Knut, dont les colis contiendront bientôt des parfums de luxes et autres vêtements hors de prix (les étiquettes qu’il ne retire pas laissent ostensiblement voir les prix astronomiques de ces « cadeaux » volés). Qu’importe si Sonia essaie d’avoir une vie conventionnelle (elle se marie, a un enfant), qu’importe si ces porte-jarretelles ou ces chaussures à talons de prétentieuses marques italiennes ne sont pas à son goût, pour Knut il s’agit de maintenir à tout prix l’élan de cette relation à laquelle la jeune femme ne saurait échapper, qui pourrait même se transformer en prison. Car tel est le prix des sentiments dans un siècle désenchanté.


Mario Cuenca Sandoval - Les hémisphères

Littérature sans saveur

***
Mario Cuenca Sandoval - Les hémisphères [Traduction de Isabelle Gugnon - Le Seuil 2015]





Il y a des livres dont on subodore d’avance qu’ils ne seront pas à la hauteur de leurs promesses, surtout quand celles-ci s’affichent avec une évidence qui confine à la pornographie. À tel point qu’ils ne leur restent qu’à se vautrer lamentablement au milieu de l’empilement désordonné de leurs prétendues vertus. Des livres qui ne s’assument pas pour ce qu’ils sont, prétendant à la grandeur du Littéraire avec majuscule tout en ayant largement recours à l’imaginaire lyophilisé et l’efficacité frelatée du best-seller qui ne dit pas son nom. Chaque phrase y vacille dangereusement sur le fil du lieu commun.

Le mieux, à leur sujet, serait sans doute de parler d’une littérature « de qualité », avec toute la distance qu’implique l’usage de guillemets. La notion de qualité étant entendue comme un élément donné d’avance qui clignote en lettres colorées sur la couverture (le livre est bon parce qu’il ne cesse lourdement de clamer, page après page, l’excellence de sa condition, l’ingéniosité de sa construction, la finesse de ses références). On aurait tort, dès lors, de l'envisager comme quelque chose qui dépendrait de l’entreprise hasardeuse, sans garantie de résultat, de la recherche d’une poétique, d’une forme qui ne relèverait pas de la pyrotechnie, ce cache-misère, d’un rapport à la langue établi sur le mode du doute plutôt que sur celui de la certitude d’une maniabilité inéquivoque ; autant de choses qui font l’ordinaire de la littérature (ou, du moins, qui le devraient).

Tel est le cas - pour prendre un exemple parmi d’autres dans les tombereaux de livres qui ne vont pas tarder à nous tomber dessus lors de cette petite sauterie nommée rentrée littéraire - de « l’impressionnant » Les hémisphères, deuxième roman traduit en français du « nouveau prodige » espagnol Mario Cuenca Sandoval.

Le recours aux guillemets est décidément un subterfuge inévitable : ce qui impressionne ici, c’est la taille et le poids de l’opuscule, certainement pas son contenu (près de 600 pages, car un « chef d’œuvre », c’est bien connu, se doit d’être interminable), de même que la seule nouveauté à se mettre sous la dent c’est le nom de l’auteur apposé sur la couverture, et que l’unique prodige que l’on y trouvera, c’est l’obstination à gâcher ce que l’on imagine être de longs mois dans l’écriture d’un bouquin truffé de clichés plus ou moins déguisés ; entreprise aussi fatigante qu’inutile, sauf s’agissant de la carrière de l’auteur (qui sera nécessairement internationale, rythmée par les traductions, les prix et les critiques dithyrambiques, comme autant de jalons sur la voie de la reconnaissance).

La « littérature de qualité » est en soi devenue un genre, aussi codifié voire plus que la littérature – justement – de genre. Pour la produire, il s’agira de raconter une histoire qui combinera les ingrédients flétris d’un romantisme discret, d’un jeu de miroirs prévisible sur les traces d’un passé douloureux qui ne cesse de revenir hanter le présent, d’un peu de philosophie expliquée aux nuls, de références « savantes » joliment saupoudrées entre deux réflexions à la profondeur de surface, d’érotisme prétendument subtil dont les convulsions soft tendent au new-age, d’un peu de blabla technologique 2.0, j’en passe et des pires (j'allais oublier l'absence radicale d'humour et de conscience du ridicule). Bref, de creuser de beaux abîmes dans la terre molle tout en prétendant à cette vieille baudruche nommée « roman total » (dans le même genre chez le même éditeur, on avait eu droit il y a quelques années en version catalogue pop post-moderne au boursouflé Les théories sauvages de l’argentine Pola Oloixarac).

Dans Les hémisphères, construit en deux parties symétriques correspondant à chacun des hémisphères du cerveaux où le même récit est censé se réinventer lui-même dans un exercice de jonglage aussi vain que démonstratif (le genre d'idées formelles creuses mais faciles à résumer), on a donc un peu de science fiction de bon ton (pas de martiens, mais l’éventualité de mondes parallèles) ; une femme suicidaire dont le corps couvert de tatouages serait un livre où lire le secret de son mystère de pacotille, femme qui pourrait bien être le double d’une morte dont le souvenir obsède les personnages caricaturaux du livre (un écrivain/critique divorcé et un cinéaste conceptualo-romantique en pleine autodestruction photogénique) ; d’inévitables références à la sainte trinité Barthes - Foucault – Deleuze, ce qui ne mange jamais de pain et fait bien sur la photo ; des réflexions méta-littéraires qui tiennent plutôt des riches heures du développement personnel ; une tentative pénible de se servir d’un film de Hitchcock comme d’un sous texte à partir duquel broder un système de parallélismes mécaniques (ou comment donner une illusion de profondeur sans prendre trop de risques - qui n'aime pas le réalisateur de Sueurs Froides ?); etc.

Je n’ai pas lu le livre en entier, et cette confession honteuse qui devrait désavouer ma critique ne fait au contraire que la renforcer : à quoi bon lire de bout en bout un objet qui dès les premières pages suppure le prévisible, le convenu, la prétention tirée à la règle, le bon goût cultureux (qui n'est après tout qu'une forme sophistiquée de mauvais goût) ? Rien ne déborde ici, ça sonne creux comme tout artefact en plastique. Qu’importe si les coutures ne cessent de nous chatouiller désagréablement. Passer les pages avec les yeux qui pleurent à force de petites poussières devient vite pénible. Et je n’ai rien dit de la prétention qui suinte à toutes les lignes, d’une rhétorique de la souffrance qui croit tenir lieu de poétique dans cette parodie involontaire de roman post boom qui ne fait que singer des techniques fatiguées.

Mais à quoi bon passer pour un râleur, pire, un trouble fête : ce pavé inodore et incolore, ce « roman vertigineux et envoutant » (dixit la quatrième), ne manquera pas d’être fêté par tous et partout, puisqu’il a été pensé pour ça. Mario Cuenca Sandoval, d’ailleurs, « se révèle comme un auteur majeur », dixit, otra vez, la quatrième de couverture, qui ne saurait mentir.