Sebastián Salazar Bondy - Lima l'horrible


Imposture coloniale

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Sebastián Salazar Bondy - Lima l'horrible [Traduit de l'espagnol (Pérou) par Jean-Luc Campario - Allia, 2018]





Article écrit pour Le Matricule des anges

Lima l'horrible, depuis sa publication en 1964, est devenu, si ce n'est un classique, certainement un livre culte au Pérou, en premier lieu pour une frange importante de la gauche. Comme son titre le laisse entendre sans prendre de gants (titre en réalité emprunté au poète César Moro), il s'agit d'un texte provocateur, dont les intentions sont d'abord pamphlétaires. Au point d'ailleurs que qualifier la ville de Lima " d'horrible " soit devenu avec le temps une expression courante. Son auteur, Sebastián Salazar Bondy (1924-1965), poète, dramaturge et journaliste, y dénonce ce que Vargas Llosa nomme dans sa préface " une vaste imposture ", celle de la mythologie autour de laquelle s'est construite la ville de Lima, capitale populeuse et chaotique d'un immense pays auquel elle semble éternellement tourner le dos. Cette mythologie, c'est celle d'une soi-disante " Arcadie coloniale ", une " nostalgie égarée " envers le douteux paradis perdu des temps lointains de la colonie espagnole. Une mythologie invérifiable, falsificatrice, qui manipule l'histoire à sa guise (mais l'histoire n'est-elle pas trop souvent faite pour être manipulée ?) et fait d'une époque révolue la justification de l'iniquité du présent. Une iniquité conçue par ceux qui détiennent le pouvoir et l'argent pour ne jamais connaître d'évolution. Lima l'horrible est donc un texte politique, faisant d'une société oligarchique, structurellement corrompue et inégalitaire, l'objet de son ire (et le livre ne se gêne pas pour couper les têtes). Mais l'approche est d'abord introspective, ce qui en fait sa particularité, aidé par une langue aussi littéraire que moqueuse. Il s'agit pour l'auteur de creuser par strates afin de mettre en pleine lumière ce qui constitue le substrat idéologique sur lequel s'appuie la toute puissante oligarchie (que Salazar Bondy nomme " les grandes familles ", " une mosaïque bien délimitée ") afin que ses privilèges ne soient jamais remis en question. La nostalgie pour l'époque dorée de la vice-royauté sert de toile de fond à la revendication de supposées valeurs criollas (soit les descendants des colons espagnols, en opposition aux indiens) ; la revendication, autrement dit d'une " couleur locale " que l'auteur qualifie de " succédané de nationalisme ". Le terme criollo " désigne désormais tout natif qui vit, pense et agit conformément à un ensemble de traditions et coutumes nationales, à condition que celles-ci ne soient pas indigènes. " Par delà l'apparence neutre de louanges portées à une histoire censément commune, il s'agit bien de séparer, de hiérarchiser la population et de forcer ceux qui ne seraient pas nés du bon côté d'accepter cette réalité sans broncher, voire comme naturelle. La construction d'une classe dominante est pour l'auteur dans l'ADN même de la ville de Lima, et consiste également une des premières et inévitables conséquences de la colonisation : " Moins d'un demi-siècle après le surgissement de la ville, l'aristocratie liménienne existait déjà. " L'auteur tape sans faillir sur tout ce qui contribue à maintenir sur pied l'édifice de l'inégalité, que ce soit - bien évidemment - l'église, la place accordée aux femmes ou encore les écrivains n'ayant cessé de chanter les louanges d'une certaine " péruanité " forcément biaisée (" la conspiration colonialiste n'aurait pas connu le succès sans ses lettres "). À " Lima la dorée ", dont la structure en damier est un " héritage militaire ", " la médisance maligne règne en lieu et place de la controverse ouverte " et " l'esprit rebelle régresse vers le conservatisme ordinaire ". Quant au goût pour la satire, il ne dépasse pas " la plaisanterie aimable ". Ce livre, lui, n'est certainement pas aimable, et c'est ce qui en fait le sel.

La liberté, avec ou sans ironie


À propos de la trilogie romanesque de Pablo Katchadjian





Article publié sur Politique des havanes

Si Qué hacer [Quoi faire, en v.f.], le premier roman de Pablo Katchadjian, semble avoir été désigné d'office comme un chef d'œuvre par la critique locale - tels furent du moins les propos de Damián Tabarovsky dans le cadre d'une chronique écrite pour le journal argentin Perfil - les deux romans suivant de l'auteur, Gracias [Merci, en v.f.] et La libertad total [non traduit] auront démontré que le côté quelque peu " définitif " du terme chef d'œuvre accolé au seul Qué hacer risquait d'aller à l'encontre de sa nature véritable, ou ne serait-ce que de la rétrécir un peu au lavage. Celui-ci, en effet, semblait avant tout fonctionner comme une sorte de manifeste esthétique et pourquoi pas philosophique annonciateur de thématiques au long cours qui ne demandaient qu'à être développées dans les livres suivant et dont les sources - ne serait-ce que formelles - pouvaient se chercher dans les brèves plaquettes " expérimentales " que son auteur, à partir de 2003, avait commencé par publier à tirage limité pour le compte de sa propre Imprenta Argentina de Poesía. Une série de plaquettes qui n'était pas seulement l'occasion de définir une poétique personnelle à travers des recueils - justement - de poésie, mais encore de se situer - sous la forme d'un pied de nez subtil - dans la grande tradition littéraire argentine, ou plus exactement de jouer au chat et la souris avec la notion même d'un positionnement au sein d'une tradition (qu'importe au fond qu'elle soit prestigieuse ou non).

Deux de ces plaquettes constituent les premiers mouvements d'une trilogie argentine partiellement avortée, ayant du moins connu une mutation en cours de réalisation, de laquelle a résulté l'abandon du troisième volet initialement prévu - un retravail de El matadero de Estéban Echeverria, considéré comme le premier roman des lettres du pays austral - ; abandon qui donnera, sans que l'un et l'autre aspects soient nécessairement liés, naissance à Qué hacer, premier étape d'une deuxième trilogie qui, cette fois, semble bel et bien avoir complété son arc (quand bien même, s'agissant d'une œuvre toujours en cours, cet arc pourrait trouver à l'avenir de quoi s'élargir).

El Martin Fierro ordenado alfabéticamente et El Aleph engordado seront donc les deux seuls volets concrétisés, proposant chacun une approche ludique, formelle et biaisée de la nécessaire réappropriation par tout écrivain de sa propre tradition ; réappropriation qui dans le cas qui nous occupe semble plutôt questionner sa nécessité même, ou du moins chercher de façon assumée à botter en touche. En effet, tant les vers du poème national de José Hernández subissant une opération aussi simple qu'effective de mise en ordre alphabétique, telle qu'annoncée dans un titre à la neutralité programmatique, que l'intervention consistant - programmatiquement, là encore - à grossir par des ajouts de son propre cru tout en assurant la présence intégrale de l'original une des nouvelles les plus fameuses et commentées de Borges, ne dénotent pas chez Katchadjian l'intention de revendiquer une paternité (fût-elle lointaine) ou un quelconque héritage (somme toute implicite), mais de proposer une façon d'aborder la tradition pour mieux en actualiser le contenu et surtout d'y puiser à travers des opérations aussi simples qu'efficaces mais jamais grossières (une constante dans toute l'œuvre de l'auteur) la matière brute de sa future marge de manœuvre en tant qu'auteur.

De la même façon que dans sa trilogie romanesque (Qué hacer ; Gracias ; La libertad total) l'auteur trouve le moyen de revenir avec une surprenante fraîcheur sur ce que l'on appellera faute de mieux des " grands thèmes " (en l'occurrence, la liberté et son corollaire le libre arbitre), il parvient dans son travail autour des textes canoniques d'Hernández et Borges à proposer un éclairage différent sur des œuvres plus qu'exhaustivement analysées par la critique de tout bord et ayant déjà fait l'objet de mille et unes réinterprétations, travestissements et autres réécritures (Fogwill et Osvaldo Lamborghini, pour ne citer que des exemples évidents et eux-mêmes " canonisés "). Pour ce faire, il a recours à un outil d'utilisation difficile pour s'être sans doute trop répandu de manière indiscriminée : l'ironie. Il convient, sur ce point et pour comprendre de quelle façon la distance ironique lui sert non pas tant à moquer l'objet sur laquelle elle s'applique qu'à s'offrir une forme de liberté (notion décidément centrale, à tous les niveaux, formels comme thématiques, de son travail) garantissant l'écriture, de citer une interview de l'auteur réalisée par Patricio Zunini sur le blog de la librairie Eterna Cadencia, dans laquelle il fait à son tour référence à une autre interview, celle du guitariste américain Marc Ribot, dont le travail de réappropriation de certaines traditions musicales qu'il sait actualiser tout en évitant l'écueil de l'exercice de style, n'est sans doute pas étranger à la propre démarche de Pablo Katchadjian :

" C'est tout un sujet, l'ironie. J'ai lu il y a quelques jours une interview de Marc Ribot, qui fait une reprise de La vida es un sueño. Dans l'entretien, ils parlent de l'ironie. Il dit qu'il y a des choses qui ne peuvent se faire sans une certaine distance : tu as besoin d'une distance, car si tu t'approches trop, ça ne fonctionne pas. Il dit : 'Je fais cette reprise en chantant vraiment et c'est ridicule.' La distance qui provoque l'effet ironique lui permet de jouer le morceau, et même si on la voit toujours, il espère que ce n'est pas seulement l'ironie qui reste, mais qu'au final reste le morceau : que l'ironie te permette de l'apprécier avec une distance ne le détruisant pas. L'ironie est limitante, mais Ribot dit quelque chose comme quoi finalement tout te limite : l'ironie te limite, mais aussi l'authenticité, la passion. Tout est une limite. Tu peux gérer quelles limites tu vas mettre par rapport à chacune des choses que tu vas faire. Oui : il y a de l'ironie dans un titre comme Gracias, mais le plus important dans le titre, ce n'est pas l'ironie. L'ironie est là car c'est le seul moyen pour moi de gérer cela."

L'ironie considérée donc non pas comme une manière de convenir - par dépit ou par ignorance - que tout ayant été fait, le mieux est encore d'en rire, mais comme " le seul moyen […] de gérer cela ". De gérer, autrement dit, le roman et les thèmes qui lui sont organiquement liés, ayant déjà tellement été traités ailleurs par tant de grands écrivains (et, par contingence inévitable, de philosophes et essayistes), thèmes " universels " auxquels on ne souhaiterait pas pour autant avoir à renoncer au nom d'une modernité suspecte, ou de manier encore, donc, les textes fondamentaux qui forment pour ainsi dire l'ADN de la littérature argentine.

Qué hacer, comme nous le proposions au début, étant de bien des points de vue l'endroit où la poétique de Pablo Katchadjian tend à se définir et à coaguler de la façon la plus nette, du moins la plus exhaustive, se faisant ainsi manifeste (et ce dans les deux acceptations du mot : en tant qu'elle apparaît - quand bien même elle était déjà naturellement présente dans les textes et exercices antérieurs - et en tant que volonté d'affirmer une voix, un regard, bref l'existence d'un auteur), devient aussi celui où cette stratégie d'une ironie que l'on qualifiera de " productive " se fait la plus vive et la plus proliférante, mise au service d'une thématique dont celle-ci n'est qu'un outil plutôt qu'une fin en soi (autre différence remarquable avec le tout-venant post-moderne), thématique à laquelle elle prétend redonner un certain éclat, voire une impossible fraîcheur que seul un recours massif à l'artifice serait à même d'offrir.




Plutôt que de retravailler un texte préexistant, Qué hacer - voyant plus large - semble avoir arraché d'un geste décidé des étagères bien remplies de la bibliothèque le jeu de carte du roman lui-même, avec tout ce qu'il peut trimballer derrière lui d'un peu pesant ; cartes qu'il s'est ensuite chargé avec une jubilation inquiète de mélanger scrupuleusement puis de jeter à terre pour mieux les assembler dans le moule d'une forme narrative en courts chapitres qui n'a certainement que l'allure extérieure de l'aléatoire (et de son adjuvant la combinatoire). Le recours à la notion de jeu n'est pas gratuit, tant celui-ci paraît consubstantiel à la nature même d'un texte comme Qué hacer, et ce de part et d'autre de sa double instance, tant du côté de celui qui écrit comme de celui qui lit, leurs deux regards se croisant pour une joute fructifère. L'auteur, constamment occupé à assurer avec d'imposants madriers conceptuels la solidité de la structure-carcan qu'il s'est lui-même imposé, pour mieux dans un deuxième temps (encore que les deux opérations, pour que cela fonctionne, ne peuvent qu'être simultanées) en scier habillement et patiemment les fondements, tuant ainsi dans l'œuf toute velléité par trop préoccupante de rigidité formaliste, revendique ce faisant une approche ludique de l'écriture qui est aussi, voire surtout, celle d'une liberté et de son questionnement, liberté qu'il prétend pousser dans ses derniers retranchements (" La question, c'est comment être toujours plus libre comme écrivain ", affirme-t-il dans l'interview citée plus haut). Le lecteur, quant à lui, face à cette demi-centaine de chapitres parfois aussi brefs que des vignettes où les mêmes éléments (hordes de buveurs ; odeur de vieux chiffons ; bateau ; île ; fascistes ; université anglaise ; etc.) n'ont de cesse de revenir, d'échanger entre eux leurs vestes - qu'importe qu'elles soient trop grandes ou trop étriquées - et de se métamorphoser pour mieux serpenter autour de leur propre sens (ou absence de sens, ce qui revient le plus souvent au même, emporté par cette farandole dévoratrice de son propre enivrement qu'est le texte tout entier), n'a d'autre option que tenter de réordonner comme il le peut, depuis sa propre subjectivité (inévitablement limitée, ce que le texte ne saurait se fatiguer de mettre en scène), l'apparente avalanche itérative de tant de pièces d'un puzzle par nature incomplet.

Ce " comme il le peut " du lecteur est au cœur même de la machinerie narrative et philosophique du texte, en constituant un épicentre dont les frictions se révèlent généreuses en étincelles variées. Car ce " comme il le peut " est également le modus operandi des deux personnages du livre, Alberto et le narrateur sans nom, la condition même de leur survie. Il s'agit bien là - comme il le s'agira sur l'île de Gracias et dans les méandres incertains où se voient plongés sans remède les personnages, classés alphabétiquement à l'instar des vers du Martín Fierro, du dispositif théâtral de La libertad total - de se débrouiller avec les moyens du bord, en proie avec un monde dont les règles qui le régissent sont aussi drastiques qu'insaisissables. Rien de kafkaïen là-dedans, pourtant. La loi, ici, n'est pas une loi, mais un " système de contenus " auquel il n'y a d'autre recours que se fier, ou à défaut se raccrocher comme s'il s'agissait là de la dernière branche avant le précipice. Ainsi, Alberto et le narrateur ne peuvent que subir ce monde de changements constants qui se permet sans vergogne de les manipuler comme d'insignes marionnettes, leur imposant les revirements d'une combinatoire folle ; combinatoire qui n'est pas seulement l'option esthétique d'un constant jeu de mutations où les pièces du puzzle, plus que s'emboîter, préfèrent s'enchâsser et muter jusqu'à se confondre (l'université anglaise est un bateau qui est une horde de buveur qui est une petite vieille, etc.), mais qui est aussi - et surtout - une réalité érigée en système qui les ballote telle une coquille de noix dans les embardées d'une mer en furie. Les niveaux de lecture et les catégories dans Qué hacer se confondent et se contiennent les uns les autres. Les choix formels de l'auteur ont une conséquence directe sur la vie des personnages qui, non content d'en faire les frais, doivent encore essayer d'en organiser, ou ne serait-ce que d'en gérer la démesure, toujours proche du chaos, sans jamais pourtant y sombrer, le château de carte étant bien plus solide qu'il n'y paraitrait au premier abord. Si l'auteur, selon son souhait, semble être ici à chaque fois plus libre, il semble bien que les personnages, eux, le soient paradoxalement à chaque fois moins.

La question du choix (et, partant, de l'arbitraire) nous ramène donc à celle - centrale, décidément - de la liberté et plus encore du libre arbitre. Le choix, que l'on croit bon mais qui se révèle erroné ou dont les conséquences s'avèrent fâcheuses, est ce qui organise pour une bonne part l'avancée narrative - parfaitement linéaire, à l'opposé du feu d'artifice de Qué hacer - de Gracias, mais aussi - avec toute la nécessaire distance qu'implique un tel terme - sa morale, ou son impossibilité (ce qui revient, là encore, dans le grand système d'équivalences katchadjien, au même). L'arbitraire, incarné par un choix qui ne peut que s'appuyer sur une erreur, est un piège, une aporie qui se referme cruellement sur le narrateur et dont l'auteur tire seul tout le profit.

Ici, le système des contenus, abstrait par nature puisque relevant d'une sorte d'au-delà méta-textuel, s'incarne sous la forme d'une figure déjà entraperçue dans Qué hacer, bien qu'inatteignable pour les deux personnages, coincés comme ils sont dans un bateau qu'ils ne peuvent quitter, celle de l'île, lieu de tous les fantasmes et - forcément - de tous les trésors littéraires, particulièrement dans cette incarnation tutélaire des premiers émois de lecteur, le roman d'aventures. Une fois enfin débarqué sur l'île, comme si le roman précédent accouchait directement du suivant, Gracias reprend donc à sa façon (moins frontale que les plaquettes de l'Imprenta Argentina de Poesía) l'idée d'une réappropriation de la tradition. Le roman d'aventures devient un contenant pré-modelé disposé à se laisser emplir de nouveau, mais pour mieux être oublié une fois rempli. L'idée d'intervention formelle s'y fait ainsi discrète, suite à son " bruyant " prédécesseur, où elle se donnait tout azimut (ce qui n'a rien d'étonnant, s'agissant d'un texte aux prétentions, comme nous l'avons dit, de " manifeste "), se contentant d'un jeu de répétitions littérales ou à peines altérées de certains passages, ou encore de phrases qui, interrompues en pleine course, viennent s'échouer en points de suspensions dans la tête du lecteur, qui n'a plus dès lors qu'à compléter arbitrairement en puisant dans son propre répertoire de proverbes et autres phrases toutes faites, comme s'il s'agissait là de suggérer l'idée d'une réappropriation de contenant préexistant plutôt que de la réaliser stricto sensu (comme si, une fois publié El aleph engordado, l'idée de réappropriation faisait définitivement partie du système poétique de l'auteur et n'avait dès lors plus besoin de s'incarner outre mesure, afin de ne pas tomber dans le piège de la redondance, devenant pour ainsi dire implicite, une réalité parmi d'autres).




Le narrateur de Gracias est un esclave. Partant d'une telle prémisse, forte est la tentation d'affirmer que tous les personnages de la trilogie romanesque de Pablo Katchadjian le sont ; esclaves ne serait-ce que des circonstances. Celui de Qué hacer et son camarade Alberto ne l'étaient-ils pas de l'arbitraire d'un système dans lequel ils se trouvaient irrémédiablement enfermés telle une cage aux parois trompeusement mobiles, toujours prête à se transformer en un " autre chose " qui tiendrait plutôt de la persistance du même (sans que pour autant l'on soit obligé de parler d'éternel retour, le travail de Katchadjian renvoyant plutôt à une curieuse actualisation de la fuite en avant ["huida hacia adelante"] que son confrère César Aira n'a eu de cesse de théoriser d'une novelita à l'autre depuis quarante ans, actualisation où cette fuite semble curieusement n'offrir que peu de perspectives de fuite, les personnages y étant toujours pris au piège d'un régime narratif qui les dépasse, sur lequel ils essaient malgré tout, avec une constance aussi comique que désespérée, d'agir).

Dans les premières lignes de Gracias, voici que la cage s'ouvre et que le narrateur en sort, mais seulement pour retomber aussitôt dans les griffes acérées d'un maître à la trompeuse libéralité, qui ne lui offre confort, gîte et couvert, ainsi qu'une apparente liberté de mouvements, que pour mieux l'obliger à des travaux physiquement et spirituellement infamants (dont le lecteur, dans une habille manœuvre narrative déguisée en opération sur la surface du texte - ces phrases interrompues et ses répétitions que nous évoquions plus haut - ne sait pas grand-chose, ne lui restant qu'à piocher n'importe laquelle des cartes de l'infinie pile de l'humiliation - réelle ou fantasmée -, dessinant ainsi un spectre de l'horreur qui ne peut que renvoyer à la littérature toute entière, jusqu'à la dépasser). L'ironie n'a de cesse de quitter la surface de l'écrit pour fondre cruellement sur les personnages, n'étant dès lors plus seulement garante de la possibilité pour l'auteur d'écrire, mais encore de la situation inextricable des protagonistes. L'ironie devient moteur de l'action, non plus dans son versant distancié et comique, mais dans son incarnation tragique (et le moins que l'on puisse dire de Gracias, c'est qu'avec tant de morts accumulés, essentiellement en raison de l'impéritie d'un narrateur croyant bien faire, il s'agit d'un livre absolument tragique dont la morale est dévastatrice) ; incarnation tragique que la scène de chasse qui ouvre le roman - où le narrateur semble être mené par le bout du nez par son maître Hannibal - ne peut qu'augurer, par la forme de violence gratuite et de massacre de masse (ici d'animaux, plus loin dans le livre d'êtres humains) qu'elle met en scène par l'absurde.

Si dans Qué hacer le lieu de la lutte pour la survie - toute entière incarnée dans la notion de libre arbitre - n'était autre que la géographie agitée du texte lui-même (son existence en tant que " roman " et son impératif de narration traversée, pour ne pas dire criblée, de péripéties), dans Gracias et ensuite dans La libertad total, il s'incarne en une géographie ne serait-ce qu'illusoirement plus fixe, d'une manière parfaitement délimitée pour l'un (une île donc, sur laquelle on vient de débarquer dans le premier paragraphe et que l'on quitte irrémédiablement dans le dernier, l'abandonnant à des cendres dont la prolifération signe l'échec irrémédiable de toute tentative de contrôle des événements - autrement dit des " péripéties " du roman) et insaisissable pour l'autre (un territoire parallèle et oppressant dans lequel les personnages se retrouvent sans savoir pourquoi ni comment ; territoire qui renvoie aussi bien à la science-fiction de films tels que Cube qu'à une sorte de terrain vague beckettien, et qui s'annonce surtout dès le départ comme incontrôlable).

Territoire, péripéties et forme, au fond, s'unissent pour ne faire qu'un chez Pablo Katchadjian, sous le signe de la vélocité narrative, faisant ainsi de lui l'héritier direct d'auteurs argentins tels que Ricardo Colautti ou César Aira. Une généalogie qu'il préfère quant à lui faire remonter (dans l'interview déjà énoncée) jusqu'à Kleist, plus particulièrement à son Mikael Koolhaas qu'il revendique comme une influence directe de Gracias. Un choix qui met alors en évidence une volonté de s'inscrire borgesiennement dans une tradition littéraire élargie et non plus strictement argentine. Un choix, surtout, qui souligne que l'élection des textes canoniques de la première trilogie tronquée correspondait davantage à un désir de rendre l'opération qu'ils subissaient transparente - forcément moins visible sur un texte plus obscur et moins consacré - qu'à un désir de revendication ou d'inscription, implicite comme nous le disions, dans une tradition (dès lors, que l'opération suscite un nouvel angle de lecture dudit classique ne relevait plus que de l'effet collatéral ou de la cerise sur le gâteau). D'autre part, une fois ces opérations réalisées en toute lisibilité sur des classiques, l'auteur est libre (au même titre que n'importe quel autre outil) de s'en servir dans ses propres textes, évitant ainsi qu'on leur accorde plus d'importance qu'elles n'en ont, comme s'il s'agissait d'exposer en plein jour ses propres procédés - lettre abandonnée bien en évidence sur le bureau - pour mieux ensuite les faire oublier du lecteur, dans l'espoir qu'il se concentre sur le contenu. Et quoi de mieux, pour parvenir à une telle fin, que la vélocité ?




Celle-ci prend d'ailleurs dans La libertad total une tournure radicale grâce à l'adoption du moule théâtral, construisant ainsi un roman entièrement dialogué où - par la nécessaire absence de narrateur (tous les personnages le sont, mais seulement d'eux-mêmes) - il n'existe plus aucune distance entre les protagonistes et l'action incessante, entre eux et le système dans lequel ils se voient malgré tout embarqués, d'où l'absence de didascalies. De plus, le renvoi à un format canonique permet de pousser au bout la logique de dilution jusqu'à l'invisible du procédé. Dans ce monde aux lois inconnues et semé d'embuches que les personnages se doivent de parcourir (où le spectre d'une horreur humiliante et innomée - parce qu'innommable - hante à nouveau le texte, bien qu'ici il n'y a nulle tentative de la contrôler, là où dans Gracias, le narrateur en le prétendant ne faisait que précipiter la catastrophe ; mais la catastrophe, dans La libertad total a déjà eu lieu au moment de débarquer sans rime ni raison dans cet univers parallèle), seule règne la parole ; une parole qui dès la première phrase n'a d'autre alternative que de renoncer à sa liberté (et ce d'autant que le lecteur se rend rapidement compte qu'il s'agit d'un dialogue et d'une thématique imposée par d'autres aux deux interlocuteurs) :

A: La liberté totale n'existe pas.
B: Non, évidement.

A: Tu le savais déjà?

B: Oui, oui.
A: Eh bien, la liberté partiale n'existe pas non plus.

B: Non plus?

A: Non, et pas davantage la liberté minimale.

B: Aucune?

A: Non, aucune.

L'auteur, au moment d'écrire un troisième texte travaillant une même matière, semble choisir - réitérant ainsi l'idée que le livre précédant accouche toujours du suivant - de désamorcer dès le départ ce qui semblerait pourtant devoir en constituer l'enjeu : la quête encore et toujours d'une liberté, réduisant à néant l'espoir en l'existence d'un choix ou d'une action délibérée, prenant acte, pour ainsi dire, de l'échec retentissant des incessantes manœuvres du protagoniste principal de Gracias. Car si aucune liberté - même minime - n'existe, alors rien n'est possible. Vue sous cet angle, La libertad total serait ainsi le texte le plus radical de la trilogie, celui qui pousserait sa logique jusqu'au bout. Les personnages avancent pourtant, guidés par le seul choix qui s'offre à eux dans ce monde sans choix (autant dire un non-choix) : celui de tenter de retrouver l'univers quotidien d'où ils ont été arrachés sans raison apparente, c'est-à-dire sortir de l'aventure et se débarrasser une fois pour toute tant des circonstances (dont ils continuent d'être plus que jamais les esclaves) que de la péripétie elle-même. Pour cela, naturellement, ils n'ont d'autre choix que d'avoir recours à cette même péripétie, jusqu'à disparaître finalement dans les dernières pages du livre dans une brume mystérieuse, plus élégiaque peut-être qu'inquiétante ; brume qui pourrait être synonyme d'une indifférence tranquille ou d'un renoncement à la quête insensée du libre arbitre qui est celle de toute la trilogie. Une brume où même l'ironie s'estomperait, dans l'effilochement d'une paix relative ou illusoire, un délitement provisoire du récit. Jusqu'à l'inévitable prochain épisode.


Bibliographie :

En français :
Quoi faire [trad. Mikaël Gómez Guthart & Aurelio Diaz Ronda - Le Grand Os, 2014]
Merci [trad. Guillaume Contré - Vies Parallèles, 2015]

En espagnol :
El Martin Fierro ordenado alfabeticamente [IAP, 2007]
El Aleph engordado [IAP, 2009]
Qué hacer [Bajo la luna, 2010]
Gracias [Blatt&Rios, 2011]
La libertad total [Bajo la luna, 2013]


César Aira - El santo


El santo en su órbita

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César Aira - El santo [Literatura Random House, 2016]





Articulo publicado en Revista penúltiMa


En cierta medida, El santo son las Impresiones de África de César Aira, aunque contrariamente a Raymond Roussel no encontraremos en sus paginas ningún procedimiento que no sea el de la improvisación bien aprovechada (la que sale bien incluso cuando sale mal). El ‘procedimiento’ en Aira es una muletilla, el coqueteo que le permite construir una literatura de la superficie capaz de crear sorprendentes profundidades y de reinventarla cada vez que agarra la Montblanc sobre la mesa del bar. Para decirlo con una cursilería: en sus libros, cada frase –Aira es ante todo un escritor de frases– es un mundo. Nada que ver con las exigencias agotadoras que se autoimponía el masoquista Roussel, aunque los dos comparten el raro privilegio de haberse autoproclamados genios y de haber acertado, es decir de posicionarse como el único escritor verdadero ante la canallada de los usurpadores.

El «Cómo escribí algunos de mis libros» de Aira es mucho más simple (en apariencia por lo menos, no en resultados) que el del francés. No se trata de arrancar con una palabra –por ejemplo Billard– para llegar después de muchas maniobras extremadamente complejas a otra –pongamos Pillard–, sino de arrancar con alguna idea (preferentemente llamativa) y llegar en cualquier punto, puesto que –como lo dice hasta el final el mismo protagonista de El santo, mientras charla con el ex encargado de su asesino– solo importa el trayecto, los descubrimientos que promocione, sus mil maravillas. Y el África, claro, es un terreno idóneo.

Uno podría llegar a preguntarse porqué no hubo antes otra novelita africana (aunque siempre cabe el riesgo de que esta sí existe y que el reseñador no la conozca). No la hubo porque ya había otros terrenos donde jugar al escritor exótico, la India por ejemplo, desde El volante hasta El testamento del mago tenor, un país que parece cumplir con todos los requerimientos del exotismo hasta la tautología. Pero en rigor no tenía porqué irse tan lejos: para hacer maravillas siempre le bastó con la Argentina, incluso con su barrio, su calle y su esquina. Todo eso para dejar en claro (aunque, por supuesto, cualquier lector de Aira ya lo sabe) que su África se parece mucho a la de Roussel en un punto: el de ser un personaje secundario del relato, casi prescindible, pese a que aparenta el protagonismo (en el libro de Roussel no es otra cosa que un telón de fondo para las maravillas verdaderas: las complicadas maquinas y la explicación detallada de su funcionamiento). Del mismo modo que las Impressions d’Afrique rousselianas escondían bajo la forma de un juego de palabras (“impressions à fric”) el verdadero sentido de su titulo (a saber que el autor había costado con su bolsillo –su guita, su «fric»– la impresión del libro), El santo –aunque su titulo, fiel al estilo del autor, no esconde nada, manteniéndose al nivel del significado más llano- no se vuelve nunca lo que se anuncia, algo que a fin de cuentas es una constancia – sino una marca– del autor. Si pongamos el caso, la liebre de La liebre es más esquiva que protagónica. Del mismo modo, aunque el santo de El santo está presente en cada pagina, no tiene mucho de santo y si de cuenco en el que vaciar toda suerte de consideraciones, teorías (algunas ya conocidas de memoria por todo aireano que se precie, haciendo de los párrafos en los que se las desgrana los pocos momentos de tedio del libro), pensamientos truncos, esbozos poéticos, etc. Pero es que los títulos de Aira, pese (o merced) a su simpleza de productos genéricos (podríamos establecer una lista de futuros títulos posibles, los que aun no entraron en la combinatoria: El lavabo de los mundos; El malabarista y la lluvia; El puente musical; Los amigos; La carrera, y así hasta agotar el diccionario) son metafóricos. Pero, ¿de qué? Esta pregunta queda sin respuesta y de esa falta nace entre otras cosas la magia del relato. Que el lector tenga que adentrarse a la búsqueda de su propio contento, de su maravilla portátil e intransferible. Cada uno puede elegir a gusto sus momentos favoritos en El santo.

Y es que cada vez las novelitas aireanas parecen menos responder al apremio de la consabida ‘fuga hacia adelante’ (y el hecho de que en un momento se la mencione en las paginas del El santo parece una broma alusiva, casi un guiño). Su gusto para la invención oscila decididamente hacia un lado pausado, reflexivo, acaso contemplativo (cuantas descripciones, bellas y concisas, de paisajes, de cielos, de selvas). El absurdo se vuelve más dulce, menos estridente, los finales ya no son los explosivos y nihilistas de sus novelas de los noventa. En El santo no hay catástrofe nuclear ni muertes en masa en un final que se contenta con ser un episodio más en la vida del relato viajero. La cosa podría seguir y al mismo tiempo se interrumpe en un buen momento. La ultima frase tiene algo de filosofía burlona y melancólica, es decir que es un cierre elegante, y no apurado (no hay ningún apuro en este texto, sino un capricho benévolo). No hay robots gigantes ni sabios locos. Se podría decir que Aira envejece y que lo hace bien. Su literatura es cada vez más diáfana y luminosa.

Algún lector muy entusiasta de su obra y de dudosas orientaciones políticas (creo que Quintín) dijo que la escritura del autor de Moreira se iba haciendo de a poco proustiana. Lo decía hablando de Margarita (un recuerdo), una de sus novelas autobiográficas, que narraba entre otras digresiones y exposiciones de exotismo local fantaseado (una visita en varias iglesias barrocas, por ejemplo) el nacimiento del amor, un tema no tan aireano, y lo hacia a base de impresiones delicadas, de sensaciones descritas con un pudor tal que parecían abstracciones. En ese sentido, El santo prolonga la apuesta y la lleva más lejos, en lo que consiste la novedad más llamativa del libro (porque en cada texto suyo hay por lo menos una): las escenas eróticas. Una vez nacido el amor, es lo más lógico. Por primera vez, que yo sepa (se aludía a veces al sexo aquí y allá, pero de manera muy lateral), se habla ahí de «vagina estrecha», de «erección», de «penetración», etc. Evidentemente, con ese gusto tan infantil de la paradoja al que siempre ha permanecido fiel, Aira no podía sino poner estas erecciones en «manos», si se puede decir, de un santo, o sea el personaje que por definición no tendría nunca que tenerlas, y aun menos de usarlas para penetrar alguna vagina (estrecha, para colmo).

Pero es que El santo, como tantos otros libros del autor (¿todos?), es la historia del descubrimiento de una vida nueva que parece abrirse de repente como una flor. Contrariamente a su novela titulada justamente La vida nueva, en la que el pasaje es siempre diferido y que la flor se mantiene escrupulosamente en estado de promesa (y envejece), en las paginas de El santo tiene lugar desde el principio, bajo la forma de catástrofe (el santo, que ya viejo quiere retirarse, debe huir de un asesino a sueldo, porque su muerte permitiría a su comunidad religiosa convertir su santidad en una fuente económica perene, y se ve convertido en esclavo, lo que lo trae a África). Pero la catástrofe (que otrora tenia lugar en el final, véase Embalse, un «diario del aburrimiento veraniego» que en escasas paginas finales se convierte en la historia del fin espectacular de la Argentina) no es el tema, y lo más llamativo del rubro “novela de aventuras” (las peregrinaciones sobre el mediterráneo, el ataque de piratas turcos, la tempestad, atravesar el desierto) se agota rápidamente. La “vida nueva” del monje santo empieza cuando empieza también de verdad la novela, es decir cuando se convierte en lo que realmente es (y no en lo que, como suele ocurrir, nos vende la tapa en contra): no una novela de aventuras, sino de viaje y de educación sentimental y estética. El monje, que como tantos personajes de Aira (incluso el autor), se hace pasar por alguien que no sabe pensar o que no tiene por costumbre hacerlo, se pasa el tiempo pensando. Y su virginidad de “novopensante” le permite pensar cualquier cosa, lo que a su vez le permite al autor escribir lo que se le da la gana y que siempre vale la pena.

Antes del viaje forzado, no saber pensar era lo más lógico: su vida de santo dedicada a hacer milagros (de los que, obviamente, no sabremos nada) no era una vida, sino una representación automática, puro “producto” del mundo medieval. La vida, por el contrario, es otra cosa, algo siempre nuevo (como el arte según Aira). La vida es perderse en reinos pequeños y remotos y coger con una reina histérica e inmadura, cuyas quejas y achaques hay que soportar. Es decir que el hacedor de milagros (que debían de cambiar la vida de los otros) encuentra finalmente, cuando pensaba retirarse y morir, el milagro del amor, que lo rejuvenece. Aunque ese milagro tiene toques de pesadilla. Los goces de la carne, nada triste, tienen un precio. Un precio que es también la cifra de lo posible, una alternativa: el santo puede abandonar la reina y su pequeño país de fantasía, para adentrarse en otros y otros más. Así la vida nueva podrá proseguir y la novela escribirse hasta el infinito. Porque si el amor tardamente descubierto es también una decepción, se podría decir que la decepción es condición de lo posible. Liberándose de los finales tremendos, deshaciéndose de la obligación de no dejar en el vacío los hilos sueltos, Aira también se rejuvenece.

El santo no tiene trama y se encarga de evacuar cuanto antes todo atisbo novelesco. Aira se toma el lujo de elegir un principio perfecto para una novela de largo aliento (la historia del santo, de la razón de su huida a la intemperie y de las subsiguientes peregrinaciones) y de esquivarlo para tejer el frágil edificio de un texto hecho de nimiedades, de desarrollos apenas entrevistos, de impresiones fugaces, una novela de posibilidades. Como si adentro de su centenar de paginas hubiera otro centenar de novelas escondidas. Uno, con esto, se maraville o se frustra, según, lo que no le agrega ni quita nada a la novela en sí, que gira en su propia órbita.


Entrevista a Daniel Guebel


La narración transfigurada, entrevista a Daniel Guebel

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Articulo publicado en Revista penúltiMa

Desde su primera novela en 1987, Arnulfo o los infortunios de un príncipe, el argentino Daniel Guebel ha ido armando una obra cuya erudición tan vasta como irónica se ve sacudida por la aparente procacidad de un lenguaje por momentos desenfrenado. Lo que no impide, lejos de ello, un gran rigor estilístico; rigor sin el cual su gusto por el disparate no tendría la misma potencia. Es menester escribir muy bien para poder liberarse de los mandamientos del conformismo literario, es decir para dejar de escribir "bien" y ponerse a escribir a secas.

Este desenfreno encuentra su punto cumbre en los diálogos de la larga, hilarante y dramática novela Carrera & Fracassi, del 2004, una suerte de mezcla inusitada entre el Quijote y algunas películas del francés Bertrand Blier (el autor me confesó que no le costaba imaginar una versión fílmica con Gérard Depardieu actuando de Carlos "Cacho" Fracassi), o en los disparates proferidos por un Perón desquiciado en La vida por Perón (2004 también). Y sobre todo en su obra como dramaturgo, cuyo punto álgido vendría a ser el conjunto de piezas que conforma Pornografía sentimental, publicado en el 2015, que echa una mirada tan impiadosa como (a su manera) tierna sobre las relaciones de pareja.

Sus libros siguen vericuetos insospechados, como si traicionar las expectativas del lector fuese un mandamiento ineludible. Lo que empieza como una novela de aventuras en Malasia se desdibuja en los ardores inasibles de un alba más soñado que real (La Perla del Emperador, 1990); lo que empieza como una historia de sexo, traición y desencuentros amorosos va mutando en relato fantástico (Nina, 1999); lo que empieza como la confesión autobiográfica de un escritor resentido abandonado por su mujer se convierte en una reflexión aguda sobre el arte y el sacrificio (Derrumbe, 2007); lo que empieza como crítica y homenaje literario se vuelve un cuento de Andersen (Mis escritores muertos, 2009).

Daniel Guebel machaca el juguete literario sin dejar nunca de escribir novelas de altísimo vuelo. Su estilo, donde los exabruptos nunca logran anular la fluidez de la escritura, lo convierte en un narrador nato, atrapante como pocos. Y son esta fluidez y esta maestría del arte narrativo los elementos que justamente le permiten todos los desvíos y volantazos. Del peronismo concebido como un "cuento oriental" a los retratos de artistas tan geniales como destrozados; de la aparente bufonada a los misterios y aporías del cristianismo (véase la novela "histórica" Cuerpo Cristiano, 1994), Daniel Guebel es un autor que se arriesga a todo, muchas veces dentro de un mismo libro. Él es de estos escritores que podrían escribir libros buenos (incluso muy buenos) y ganar premios, pero que prefieren escribir libros directamente geniales y confiar en la inteligencia de sus lectores. Como lo confiesa en Derrumbe, lo que a él le interesa en primera instancia es la "aberración de la forma".

La breve entrevista que sigue se hizo por correo electrónico en noviembre del año 2015, a raíz de la publicación francesa de su novela El perseguido (2001; reeditado en 2012 por la editorial española El Desvelo), una intensa historia de transformaciones -del relato como del personaje- que sirve como compendio de su Ars Poetica. Una novela que empieza como un "thriller político o de espionaje" y que "bifurca de entrada hacia el territorio de la ciencia ficción", tal como se apunta en un libro de ensayos académicos sobre su obra que publicó la editorial Beatriz Viterbo. Inútil decir que en El perseguido las bifurcaciones no paran nunca, y que lo que en manos menos hábiles sirviera de material para una quincena de novelas tediosas, se convierte ahí en puro goce de acumulación, construyendo así un gran relato paranoico, donde nada es lo que parece porque todo siempre está dispuesto a volverse otra cosa. Clonaje, cambio de sexo, aventuras pampeanas entre los indios, amores desdichados en un hotel de hielo, catástrofes submarinas que sirven después de guión para el rodaje de un blockbuster, miembros de una familia que en realidad son robots, etc. Hay en Guebel como en otros autores argentinos de su generación (Bizzio, Aira…) una capacidad para otorgarle de nuevo a la literatura una frescura imposible, como un sueño de vanguardia después de las vanguardias. Una vuelta al relato como vuelta a la literatura misma, la que lo puede todo.

Aunque la entrevista se había publicado en un medio francés, quedaba inédita en castellano. Entretanto salió su tan esperada novela El absoluto (Literatura Random House, 2016), suma incuestionable de su obra, novela total que ridiculiza tantas novelas totales al uso, vasta saga familiar tejida alrededor de la figura del compositor ruso Alexander Scriabin, que en manos de Guebel se vuelve otro de estos "artistas destrozados" que tanto afecciona; una novela donde muchas de las líneas exploradas a lo largo de los años parecen anudarse para mejor fugar hacia otra parte (hacia, literalmente, el Big Bang).

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El perseguido parece responder al doble mandamiento de la velocidad narrativa y de las mutaciones de identidad. ¿Será que el protagonista, Leonardo Ferretti, en su huida constante, quiere vivir todas las vidas a la vez, o más bien que el autor quería escribir de una vez todas las novelas?

La comprensión del periodista debería eximirme de la respuesta, que ya está contenida en la pregunta. Efectivamente, recuerdo la impresión que me causaron las primeras lecturas, cuando leía literatura infantil para adultos: Ben Hur o Quo Vadis. Esos libros permitían alimentar la ilusión de que una vida puede estar hecha de muchas vidas, y que una persona puede experimentarlas en dilatada sucesión. Nunca sabremos qué es gran literatura y qué es pequeña literatura, pero sí que hay libros que alientan el sueño de una duración casi infinita. En relación a eso, cuando me senté a escribir El perseguido alenté la fantasía de que podía escribir una novela de aventuras fantásticas, románticas, patéticas, apocalípticas e intelectuales, que combinara el máximo de peripecia en el mínimo de espacio narrativo posible. Una especie de condensado de intensidad que permitiera efectivamente arrastrar al protagonista a todos los estados y a todas las experiencias -físicas, espaciales, de género literario y sexual, psíquicas. Era como escribir corriendo y sin cansarse.

Y por supuesto, mi sueño de siempre fue escribir todos los libros posibles, todos los géneros, todos los estilos. Un libro que los resuma a todos, todos los libros posibles en sucesión.

Dijiste respeto de la novela que "la anécdota es pequeña y podría terminar en cualquier parte". ¿Es realmente así?

No recuerdo la frase y no coincido con quien la dijo.

"Solo lo ilusorio es cierto", dice Ferretti. ¿Se puede leer ahí un programa estético? ¿Político? ¿Los dos?

Sí.

Ya que estamos con lo político: Ferretti se presenta como un revolucionario absoluto, en busca de un sacrificio paradójico, pero solo para admitir finalmente su derrota ante la aporía de su ideal. ¿Cómo pensaste eso?

El perseguido es una deriva o desprendimiento o intensificación de la novela inmediatamente anterior, El terrorista. De hecho, cuando estaba escribiéndola, empecé un capítulo que empezó a desprenderse como una monada de otra, en una burbuja brillante y enrarecida, así que la conservé y luego la desarrollé en su propia autonomía. Pero El terrorista cuenta la historia de una especie de don Quijote en pequeña escala, que lee una revista de un grupo extremista de izquierda, y cree que la revolución es posible y que él está destinado a encabezarla, y es un poco autor y víctima de su propio infortunio a partir de elecciones éticas y políticas completamente ingenuas y que sólo él no percibe como tales, hasta llegar a la utopía más ingenua e idiota de todas, la revolución en el packaging de la autoayuda. Por el contrario, Leonardo Ferretti es el hombre enloquecido que huye después de haber fracasado en su intento de hacer la revolución proletaria, cuando es perseguido por los Aparatos de Inteligencia del Estado. Y para ocultar los rastros de su huida (que podría ser infinita y atravesar todos los puntos de la tierra y de las aguas) se transforma y transfigura y acomete todas las experiencias posibles.

Las peripecias de El perseguido sacuden un verosímil que pese a todo se mantiene ileso. ¿Te interesa el realismo? ¿Había ahí un intento de probar sus límites? ¿O el verosímil es solo cuestión de cómo se lo define?

La clase de acciones, reacciones, peripecias y transformaciones a las que se ve sometido el protagonista del libro alcanzarían para llenar de emociones la vida de un hombre que alcanza los años de Matusalén; no sé cuáles son o podrían ser las reglas de un verosímil allí. De hecho, el epígrafe (cuyo autor no recuerdo, no sé por qué no puse su nombre) propone precisamente una realidad fuera del juego de lo posible. Creo que lo único que sostiene la posible verosimilitud de los hechos es que se trata de una sucesión de inverosimilitudes cuya posibilidad de realización es imaginaria, o, digamos, literaria. Centralmente, Leonardo Ferretti se ve perseguido por una organización fantástica, ideológica (los "Aparatos" susodichos), y es la velocidad de su fuga y la cantidad de peripecias a las que él mismo se somete para enmascararse y huir de esa persecución lo que le otorga verosimilitud a la acción. ¿Es verosímil una película de Chaplín?

Creo que todo realismo es asociativo y refleja menos la diversidad del mundo que la capacidad de la escritura de reproducir las conexiones del cerebro del autor tomando y combinando partes de su percepción de lo "real objetivo".

En tu escritura se da una mezcla de tonos y registros. Sos un escritor muy refinado que a la vez no le teme al humor, al disparate. ¿La maquinaria literaria es algo que hay que sacudir desde dentro para no caer en el aburrimiento, en lo previsible? ¿El autor no debe dejarse hipnotizar por su propio talento?

No sé qué debe hacer un escritor en general, porque imagino que cada cual se somete o se rebela a sus propios mandatos. Ley de juego. En ese sentido, supongo que una dialéctica necesaria para cada escritor es la de autohiponotizarse y despertarse, entrar y salir en la zona de su mayor posibilidad de escritura, entregarse a su mayor goce y negarse luego a su mayor facilidad. Respecto de mí mismo, sé que mis libros funcionan de algún modo en base a ideas iniciales y propósitos primeros que la propia escritura anula, modifica o desvía. Sé también que mis libros avanzan atravesando géneros y modificando a los personajes, permitiendo el ingreso de líneas aleatorias, que su apuesta es el infinito y su límite la interrupción brusca (el corte del precipicio) o la atenuación y el desvanecimiento. Creo que mis libros, en el fondo, aspiran a construirse como formas geométricas indescifrables, a presentar el trazo de una transformación, o, dicho de manera mística, de una transfiguración, una transubstanciación.

Para seguir un poco en esa línea: hablaste de tus lecturas de infancia; ciertos rasgos provenientes de las novelas de aventura, de lo miliunanochesco (la escena de la ostra gigante y del desfile de peces en El perseguido), son muy presentes en tus novelas. A la vez se confrontan a una ironía mordaz. ¿Hay una voluntad de contraste?

Sí. Refinamiento y grosería: ese es mi escudo de armas. En realidad la escena de la ostra gigante y del desfile de peces no es miliunanochesca sino autoparódica. Toma y amplía una escena de mi novela La perla del emperador. Claro que esa era una novela miliunanochesca, así que, sí…

La inevitable pregunta sobre Borges, que acaso podría justificarse, ya que en tu literatura uno puede encontrar rasgos borgeanos, torcidos claro está, y que en ese sentido hay como un dialogo con su obra. ¿Estás de acuerdo?

¿Cómo no estarlo? Borges es el santo mayor de mi santoral privado (junto con Cervantes). ¿Fue Esquilo el que dijo "somos restos del festín de Homero?". Bueno, permitime considerarme, más allá de toda particularidad, una brasa del asado de Borges. Pero al mismo tiempo que desprenderme de él, citarlo, apropiarme a gusto de su obra o encontrarme con ella en el curso de mi escritura, me gustaría soñar que puedo ir más lejos que los lugares (hermosísimos) adonde él llegó. Después de todo, tengo varias ventajas sobre él. Borges está muerto, yo estoy vivo. Borges fue un reducidor de cabezas literarias, un miniaturista; yo trabajo por expansión. Borges se casó con María Kodama; yo, afortunadamente, no.

Hablando de expansiones, tenés la curiosa particularidad de haber escrito una novela muy larga, El absoluto, pero de no querer publicarla. Eso parece ir en contra de la lógica del mercado literario: cuando tendrías la oportunidad de lucirte con la publicación de algo que podría venderse como una "suma", elegís publicar en su lugar libros de cuentos y novelas que presentas como "desprendimientos" de esta misma novela. ¿Es una voluntad de mantener un margen de libertad respeto de lo que "debe hacer" un escritor en términos de imagen (publicar un libro grueso, porque libro grueso = obra maestra), o es que te interesa quedar con algunos cartuchos para más tarde?

El lema de un aviso de bebida gaseosa parece acertar, o casi, sobre el lugar del artista: "La imagen no es nada, la sed lo es todo", aunque no estoy seguro de que la cita sea exacta. Los pitagóricos creían que el Universo estaba compuesto de nueve planetas. Ahora bien, cuando sus cálculos les permitieron comprobar que el movimiento de nuestro planeta y sus relaciones con el resto no coincidían con ese número, sacaron de la galera la existencia de un planeta, Antiterra, oculto no recuerdo si tras el sol o la luna. Antiterra era a la vez la perfección del Universo y la consecuencia necesaria, la belleza invención de una ficción astronómica para disimular un error de cálculo. En mi caso, más discretamente, no publiqué antes El absoluto por dos motivos. El primero, cerrar un ciclo de escritura, hecho de desprendimientos de ese libro, que iba publicando de manera autónoma, y que pertenecían a ese ciclo, aunque cada libro fuera independiente de la fuente inicial. No tenía sentido publicar El absoluto si los libros que escribía se correspondían con esa Antiterra. El segundo motivo, por pura prudencia: no estaba seguro de que El absoluto no siguiera escribiéndose, episódicamente, ya que la última parte la escribí un año después de haber creído que el libro estaba escrito. Pero ese ciclo, me parece, ya está cerrado por lo que estoy escribiendo ahora (tres novelas plenamente orientales), así que El absoluto aparece el año que viene.





Carlos Gamerro – Le rêve de monsieur le juge


Grande mascarade

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Carlos Gamerro – Le rêve de monsieur le juge [Édition bilingue - Traduit de l’espagnol (Argentine) par Aurélie Bartolo – Presses Universitaires de Lyon, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges


La Pampa est une étendue infinie dont la platitude donne le tournis. Une telle uniformité ne l’empêche pas d’avoir une histoire et, partant, une mythologie. Au XIXème siècle en Argentine, cette histoire c’est celle de la « conquête du désert », direction Patagonie. Celle-ci a principalement consisté à massacrer les Indiens pour s’approprier leurs terres, les rendre productives et permettre à une élite de s’enrichir rapidement, tandis que le gros des troupes continuait de patauger dans la misère. Un « gros » de la population d’ailleurs relatif, la grande vague d’immigration européenne n’étant qu’à peine entamée.

Il n’empêche, le pays a beau être à moitié vide, les Indiens gênent. Il faut dire que leurs coutumes, particulièrement celle du malón, ces attaques surprises de villages, fortins et autres fermes isolées, ont de quoi agacer les partisans de la rationalité économique. D’autant que ceux-ci ne détestent pas emmener une captive blanche, tel l’un de personnages du roman, une actrice en pleine tournée latino-américaine qui se retrouve bientôt à vivre dans leurs tentes crasseuses, au point d’ailleurs de ne plus désirer retourner à la « civilisation ». Cette conquête du sud aura aussi, paradoxalement, sonné le glas du gaucho, sorte de mythe au carré. Un être sans foi ni loi, ombrageux, au gin mauvais et aux manières pires encore, prompt à sortir le couteau. La littérature locale en a fait une de ses figures centrales, que ce soit dans les vers du poème national, le Martín Fierro, que dans quelques trop fameuses nouvelles de Borges.

Voilà qui sert de cadre historique, spatial et symbolique au roman de Gamerro, Le rêve de monsieur le juge, son deuxième traduit en français. Malihuel est l’un de ces typiques petits villages perdus dans l’immense plaine, à proximité de ce qui est encore la frontière avec la partie sauvage (en plein déclin) du pays. Le juge de paix y est un tyran mégalomane qui rêve de faire de cet amas de cahuttes une vraie localité. Elle porterait son nom et se trouverait dotée d’une grande place au centre de laquelle trônerait une statue équestre à son effigie. En attendant, il espère la venue d’un arpenteur qui, comme chez Kafka, n’arrive jamais. Ce juge a pour ainsi dire tendance à confondre ses rêves avec la réalité. Pour preuve : il se met à faire comparaître ses administrés pour des crimes que ceux-ci auraient commis dans ses rêves. L’affaire devient vite sérieuse et les habitants ne tardent pas à se lasser de la question. De fil en aiguille, suite à un détour de l’autre côté de la frontière, chez des indiens qui ressemblent plus à des fantômes qu’à une menace (le grand malón annoncé n’aura certainement pas lieu), le récit devient celui d’un interminable cauchemar ou le pauvre juge en prend à son tour pour son grade. Un cauchemar qui pourrait bien être réel. Grand connaisseur de la tradition baroque du siècle d’or, Gamerro n’oublie pas que la vie est d’abord un songe.

Cette base narrative aussi simple que délirante permet à l’auteur d’offrir un roman subtil où la langue, sa verve bien pendue, n’est pas le moindre des personnages (on saluera le travail ambitieux de la traductrice Aurélie Bartolo). L’humour omniprésent y est une arme à double tranchant, oscillant entre la satire des mythes nationaux et l’hommage passionné à la tradition littéraire qui en découle, la gauchesca. Tour à tour métaphysique et scabreux, jamais vulgaire même dans ses pires grands-écarts scatologiques, le roman est d’abord un récit picaresque. Comme dans les caricatures, les personnages sont définis à gros traits, sortes de gauchos rabelaisiens, ce qui ne fait que renforcer la puissance du récit. Ces demi-brutes roublardes et tire-au-flanc, qui se demandent un peu ce qu’il font dans ce bled paumé (ont les y a souvent amené de force), pourraient bien, malgré leurs airs mal dégrossis, ne pas être les simples dindons de la farce du juge. Dans une société encore en construction, les limites entre civilisation et barbarie sont mouvantes et les étiquettes changeante. Comme au carnaval, les masques virevoltent et parfois tombent.


A.L. Snijders – N’écrire pour personne


Peaux de bananes métaphysiques

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A.L. Snijders – N’écrire pour personne [Traduit du néerlandais par Guillaume Deneufbourg – Editions de L’observatoire 2017]






Article écrit pour Le Matricule des anges

N’écrire pour personne, c’est un peu écrire pour tout le monde. C’est fuir la posture de l’homme de lettre et s’offrir une rare liberté, comme s’il était possible d’écrire avec désintéressement. C’est en tout cas suivre son bon vouloir, sa fantaisie et n’avoir pas peur de mettre un doigt ironique sur les apories qui nous soutiennent. Se pencher avec un regard amusé sur tout ce dont nous nous servons trop souvent comme d’un bien pratique bâton où prendre appuis. C’est aller à rebours des évidences trop facilement acquises et de faire ainsi, l’air de rien, feu de tout bois.

A.L. Snijders, la soixantaine venue, après une carrière d’enseignant et de journaliste, s’est mis à écrire quotidiennement ce qu’il nomme des « toutes petites histoires » et à les envoyer par mail a ses amis. De là est né le fascinant projet de ce livre. Snijders s’y montre joueur et comme tout bon joueur, il joue sur tous les plans, d’une miniature à l’autre qui sont autant de bananes sous nos pieds conformistes. Ses textes tiennent de l’exercice autobiographique et de la réflexion métaphysique, de la farce et du koan zen, de l’exercice délibérément contradictoire et de l’anecdote faussement cryptique. Tel un philosophe modeste à la justesse implacable, qui depuis son quartier paisible observe le réel avec l'exactitude que lui donne sa position marginale, il prend les objets du monde – des objets qu’il tire de son passé, de son présent, de ses lectures, de ses observations – et les pétrit, les tord, les fait rentrer dans des cases qui n’étaient certainement pas celles prévues à l’origine. Qu’il parle d’un épisode de son enfance, de membres de sa famille ou de lieux anonymes, il garde toujours un grand sens de l’économie narrative, ce qui ne l’empêche de se permettre les plus surprenants virages, faisant de l’association d’idées (faussement arbitraire) une de ses technique fétiche. Entourloupe plus que technique, d’ailleurs, chez quelqu’un qui semble chercher à nous mener en bateau pour mieux nous aider à penser, mais sans jamais donner de solutions trop évidentes. Snijders n’est pas là pour résoudre les paradoxes qui s’offrent à nous, mais pour nous faire apprécier au contraire la richesse de leurs frottements. Il se fait ainsi maître de l’aphorisme déstabilisateur : « un souvenir n’est que l’enfant de putain du tripot qu’est notre cerveau » ; « je vois avant tout la mort comme une bête tranquille qui attend son heure, sans s’intéresser aux variations de nos pas de danses ». Ailleurs, il tire de la vision d’une performance artistique une morale inattendue, relit Pouchkine dans le sens contraire du poil, raconte une anecdote où « un professeur de tennis révolutionne la psychiatrie », cite le haïku d’un Kawabata dubitatif au lendemain du Nobel, fait de l’échec d’un rapport avec une prostitué une réflexion sur le sens du mot « délicatesse », s’interroge sur l’attribution peut-être erronée du génie en se moquant gentiment de « l’homme de culture », se fait parfois conciliant pour mieux asséner les coups ensuite. « Même si je ne crois que ce je vois, je tiens compte des autres points de vue », dit-il ainsi dans une de ces phrases à double-tranchant qu’il affectionne particulièrement. Son aisance dans l’écriture, qui l’amène à mélanger avec une facilité déconcertante les concepts philosophiques, les anecdotes quotidiennes et les grands évènements historiques sur un ton badin ne se fait pas sans une certaine méfiance face à ses propres dons. La rigueur de son regard ironique est une sorte de constante chez lui, une éthique peut-être. Ainsi finit-il par dire, tandis qu’il évoque une relation amoureuse : « l’amour est une femme excessivement distinguée et, à côté d’elle, les mots ne sont qu’une serveuse toute en vulgarité. »

Soth Polin – Génial et génital


Dans l’antichambre de l’idéal

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Soth Polin – Génial et génital [Traduit du khmer et présenté par Christophe Macquet – Le Grand Os, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges


Communiquer ! Communiquer à tout prix ! Même si communiquer, c’est ça : « Ce rien ! Ce vide ! » Qu’importe, communiquer bien, communiquer mieux ! Épuiser comme il faut les sujets les plus ineptes, les épuiser à fond et ne surtout rien dire d’important. Rien qui fâche, rien qui, justement, dise quelque chose. Que la communication ne rompe surtout pas la solitude et l’insatisfaction. Ou alors recevoir des ordres, n’importe lesquels ! Des ordres plutôt que rien ! Aller vider le pot de chambre de madame, faire de cette opération un délice pervers, s’y vautrer ! Ruminer de sombres pensées dans une chambre d’hôtel, tandis que dans le lit juste à côté la femme qui ne nous aime plus attend son amant. Une femme dont le nom, ce n’est pas un hasard, signifie destin. Son visage « rayonnait de beauté et irradiait ma cervelle plus crûment qu’une divinité », confesse le narrateur. Frémir d’avance de l’humiliation annoncée, l’humiliation quasi divine. S’élever dans l’humiliation tout en restant si possible au plus près du sol, bien écrasé. Et content, surtout, très content ! Réjouis !

Les personnages des quatre nouvelles du Cambodgien Soth Polin (1943), réunies dans ce recueil aussi bref que puissant, n’en mènent pas large. Mais du fond de leur misère (sociale et affective, mais certainement pas intellectuelle, car la misère intellectuelle ici, c’est plutôt celle des autres) ils trouvent une forme de grandeur. Il n’y a pas de liberté, c’est entendu, mais il y a peut-être quelque chose de soi à sauver dans la bassesse, à condition d’accueillir celle-ci à bras ouverts. Ces personnages ne sont pas tant des cyniques que des idéalistes, même si les deux choses semblent se confondre parfois, comme si l’idéalisme, toujours trahi par la réalité impie était la voie la plus courte vers le cynisme. Mais le cynisme peut fort heureusement se résoudre dans le rire, par le rire, et l’on rit beaucoup en lisant Soth Polin. Les circonstances sont toujours adverses, les relations sociales pleines de conventions risibles, mais elles sont aussi banales et c’est dans cette adversité banale – cette médiocrité – que cet humour (noir, acerbe, décidément grinçant) trouve à s’exprimer. « Et moi, tenez, moi qui vous parle. Regardez le tableau. Fringant jeune homme, hier. Aujourd’hui, six gosses sur les bras, deux filles et quatre garçons. C’est effroyable. En un clin d’œil, je me suis retrouvé avec une ribambelle de gamins. Tout ça parce que ma femme est une pondeuse de concours. GÉNIAL ! Vous ne trouvez pas ? GÉNIAL et GÉNITAL ! »

Ailleurs, le narrateur est condamné à camper dans « l’antichambre de [s]on idéal », un idéal fait de vision colorées, très colorées, trop colorées, excessives, délirantes, de la grandeur passé du peuple Khmer. Grandeur quelque part invérifiable et d’autant plus sublime, d’autant plus frustrante face au présent morne. Soth Polin est, c’est entendu, « un bel ‘anar de droite’, bien cabossé, bien crucifié (...) plongé dans les affres de la décadence », comme le précise avec justesse son traducteur, le poète Christophe Macquet, dans une préface généreuse. Traducteur dont le rôle ici n’est certainement pas mineur, face aux « fascinants labyrinthes » de la « très physique » langue khmère, qui « hache menu la colonne d’air » ; traduction qu’il définit sans faux-semblants comme un « pis-aller ». Sans faux-semblants, mais avec beaucoup de trouvailles certainement, tant il sait reconstruire la langue libre, orale, provocante, sexuée et pleine de finesses de Polin. Une traduction qui serait aussi un juste retour des choses, puisque l’exil du Cambodgien – qui vit aujourd’hui de peu quelque part en Californie – a commencé par la France, où il a publié en 1979 un roman culte écrit directement en français, L’anarchiste. Il était donc temps que nous parviennent ces nouvelles écrites à la fin des années soixante ; nouvelles qui ne seraient que la pointe d’un fascinant iceberg. Mais Soth Polin, dans la nature même de son œuvre, semble de ces auteurs forcément en marge de l’idée même de carrière littéraire, de ceux dont les brillants manuscrits ont trop tendance à s’égarer. Quoi qu’il en soit, cette petite centaine de pages est plus que bonne à prendre.

Michel Jullien – Les Combarelles


Balade dans les creux de la paroi

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Michel Jullien – Les Combarelles [L’écarquillé – 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges

Le mystère de l’art pariétal est inépuisable, certainement. Voilà qui semble une lapalissade, et pourtant : comment s’imaginer la surprise de ceux qui les premiers mirent les pieds dans ces grottes fermées (la grotte, un endroit de lui-même mystérieux, inépuisable) et découvrirent sur leurs parois des dessins aussi frustres que sophistiqués ? Leur découverte fut tardive (Altamira, fin XIXème, puis très vite d’autres), comme ne manque pas de le rappeler Michel Jullien dans cet essai rêveur. Plus qu’un essai, une dérive, le goût de se laisser porter par l’enchantement, la fascination ; se laisser porter, pour tout dire, par le désir. Un désir qui associe, qui digresse, qui tourne autour du pot, qui n’en fait qu’à sa tête, qui moque un peu parfois (Sarkozy à Lascaux, ce n’est pas exactement Malraux, et ses propos eurent le mérite de la confusion). Les Combarelles n’est pas une tentative d’épuiser la grotte du même nom ; c’est plutôt une tentative d’épuiser un imaginaire fuyant (que sait-on de source sûre à propos de l’art pariétal ? à peu près rien) sans s’épuiser dans l’imaginaire. De tourner autour de la question sans en faire le tour. De jouer de la surimpression, comme le faisaient dans leur art ces hommes qu’on dit « des cavernes » alors même que ces cavernes n’étaient certainement pas leurs lieux de vie. Des lieux où ils firent œuvre, des lieux « façonnés de longtemps » qui restèrent scellés à l’abri pendant des millénaires, qu’on rouvrit soudain avant de les refermer presque aussitôt. « Le temps des Combarelles coiffe de beaucoup nos origines », dit encore l’auteur, manière de ne pas se laisser impressionner par l’étrange impression de continuité discontinue que provoque en nous la contemplation des ces peintures. Celles d’une époque si lointaine, faites par des hommes qui ne sont pas nous, mais sont aussi des hommes.

Jullien parle en amateur, s’éclairant parmi les boyaux à la lanterne de son bon vouloir et de ses connaissances, glanées le long du chemin, mais certainement pas pauvres. La lumière soudain brutale de la lanterne éclaire une portion de paroi, mais celle-ci, forcément, ne se défait pas si facilement de sa part d’ombre (« J’aime ce qui m’éblouit puis accentue l’obscur à l’intérieur de moi », scande l’épigraphe de René Char). Il regarde ces bisons, ces chevaux enchevêtrés, ces rares figures humaines, ces mains qui ont posées leurs contours en des temps antédiluviens et il s’interroge, parfois perplexe, le plus souvent joueur ; il compare, recoupe, sans rigidité théorique ; il s’éloigne, part, revient, affine ou grossit le trait. Il ne cherche pas à recoller les morceaux d’un puzzle impossible, préférant suivre une découpe personnelle, comme ces « tracés rapportés » qui aident à mieux discerner les courbes d’un mammouth dans l’embrouillamini des graphies creusées à même la paroi, se confondant avec elle.

Une grotte, c’est un peu comme la haute montagne, dit-il, image à l’appui ; une image en appelant toujours une autre (Pompéi, Hiroshima, un film de Fellini...). Une grotte, c’est un peu une capsule temporelle, dit-il encore, l’occasion de digresser sur la sonde Voyager, autre personnage fondamental de ce texte, et son disque en or où sont gravés les mille manières de dire bonjour en une infinité de langue (et où s’entassent aussi, comme dans son livre, une infinité d’image ; un casse-tête, un caléidoscope). Les êtres improbables qui un jour (quand ? jamais certainement) découvriront cette documentation, ces traces contradictoires d’une civilisation, seront-ils semblables à l’abbé Breuil, à Leroi-Gourhan, à ces pionniers dans la découverte et l’interprétation (forcément douteuse, forcément partiale, l’impossible rêve de la classification) d’un art pariétal que nous ne comprenons ni ne pourrons jamais comprendre ? Mais l’important, ici, n’est pas de comprendre. D’enrichir, plutôt, chemin faisant. Point chez Jullien de salmigondis mystiques autour d’invérifiables rites chamaniques. Son rapport à la « panoplie pariétale » est à la fois plus terre-à-terre en ce qu’il ne se prétend pas ventriloque et plus poétique en ce qu’il suit des lois d’association qui font le sel du travail littéraire. Un travail sur la sensation plus que sur le fait ; une sorte d’autobiographie en creux du regard, celui de l’auteur sur un art insaisissable.

Sara Mesa - Cicatrice


Un prêté pour un rendu

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Sara Mesa - Cicatrice [Traduit de l’espagnol par Delphine Valentin – Rivages 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges

Cicatrice est de ces récits qui décident de réduire l’espace à l’essentiel : les lieux et les évènements importent peu (ici, une petite ville de province et une capitale au nom fictif), comme si c’était d’abord dans la tête des protagonistes que tout devait se passer ; têtes desquelles le lecteur ne saurait sortir. Seul importe l’échange introspectif entre deux personnages, leurs doutes, leurs certitudes branlantes, leurs élans bravaches et surtout leurs mensonges, leurs emportements et leurs mesquineries. Pour résumer très grossièrement, le deuxième roman traduit en français de l’écrivaine espagnole Sara Mesa (1976) appartient d’une façon biaisée au genre épistolaire et dresse le portrait angoissant d’un vide sentimental impossible à combler dans un monde régi par l’injonction consommatrice.

Tout y est centré autour des échanges entre la jeune Sonia et un certain Knut. Échanges qui naissent sur un forum Internet avant de se poursuivre par mail, par sms puis, paradoxalement ou ironiquement, par lettres. Le forum en question est consacré à la littérature, d’où le pseudonyme de l’homme, en référence à l’écrivain norvégien Knut Hamsun ; pseudonyme qui, il ne saurait en être autrement dans un livre à la mécanique narrative aussi précise qu’étouffante, n’est pas choisi au hasard : le « Knut » du roman, dont nous ne connaîtrons jamais le nom, comme s’il devait absolument rester à la dangereuse lisière de la fiction, est un misanthrope. Un être revenu de tout, aussi cynique que lucide, qui rejette la compagnie des hommes car il ne saurait leur pardonner leur veulerie ; un être qui se cache derrière ce qu’il définit comme une « vision stoïque de la vie » et qui ne saurait voir les choses que sous le jour d’une éthique implacable, en quête d’un absolu impossible. Un absolu que Sonia est appelé malgré elle à représenter.

Cicatrice
raconte de façon non linéaire, sous forme d’aller et retour soulignant la complexité des enjeux d’une relation toujours prête à s’effondrer (« Trois mois plus tôt », « quatre mois plus tard », « à la même époque », tels sont les titres des chapitres), l’histoire chahutée, indocile, perversement complémentaire, d’une relation amoureuse platonique. Peut-être plus platonique qu’amoureuse et plus fétichiste que platonique. D’ailleurs, au long des années, les deux « amants » ne passeront en tout et pour tout qu’une seule journée ensemble.

Sonia est une jeune femme aux vagues ambitions littéraires et très vite Kurt va chercher à devenir son mentor, l’encourageant à insister dans l’écriture tout en se montrant un critique sans pitié, lui envoyant d’épais colis emplis de livres qu’il vole (« acquiert », selon ses termes) dans des centres commerciaux. Il y a chez lui quelque chose de despotique et chez elle le désir de suivre un jeu auquel elle ne croit qu’à moitié. Ce qui commence comme un simple échange pour tromper la solitude et l’ennui d’une vie morne autour d’un intérêt commun – la littérature – dépasse vite ce cadre pour virer au flirt puis au chantage affectif voire à la lutte pour le pouvoir. Tout s’organise sous le signe de la transaction, c’est du moins ainsi que l’envisage Knut, dont les colis contiendront bientôt des parfums de luxes et autres vêtements hors de prix (les étiquettes qu’il ne retire pas laissent ostensiblement voir les prix astronomiques de ces « cadeaux » volés). Qu’importe si Sonia essaie d’avoir une vie conventionnelle (elle se marie, a un enfant), qu’importe si ces porte-jarretelles ou ces chaussures à talons de prétentieuses marques italiennes ne sont pas à son goût, pour Knut il s’agit de maintenir à tout prix l’élan de cette relation à laquelle la jeune femme ne saurait échapper, qui pourrait même se transformer en prison. Car tel est le prix des sentiments dans un siècle désenchanté.


Marie Berne – Le grand amour de la pieuvre


Marie Berne – Le grand amour de la pieuvre [L’arbre Vengeur, 2017]

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Article écrit pour Le Matricule des anges


« Quand on s’adresse à une bête comme l’homme, il faut s’adapter. » Ainsi s’exprime la pieuvre, « monarque femelle du royaume d’en dessous », « vedette interloquante », muse et amoureuse secrète, pour tout dire, d’un étrange personnage, cinéaste pionnier du film scientifique qui sera paradoxalement, son goût des inventions poétiques y étant peut-être pour quelque chose, d’abord reconnu par les surréalistes. Le grand amour de la pieuvre, premier roman de Marie Berne, serait ainsi une sorte de biographie par la bande, fragmentaire, vue par des yeux qui ne sont pas les nôtres, habitués à se glisser entre deux eaux, de Jean Painlevé. Un cinéaste qui, dès les années vingt, ne cessa de filmer, outre sa pieuvre énamourée, des Bernard-l’Ermites, des Hippocampes ou, histoire de sortir un peu de l’eau, des chauves-souris vampires. L’amour, en vérité, ne cesse d’aller et venir entre la pieuvre et son filmeur venu la tirer de sa tranquille sieste sous-marine. Ainsi, dit-elle, « il caresse tous mes œufs avec son objectif », se faufilant où il peut avec « un bric-à-brac défaillant, inadapté, capricieux ». Le voici maintenant qui « jubile » au milieu de l’eau. « Son art de raconter qui ensorcelle et qui me ressemble », dit encore la pieuvre. Mais il est pudique quand il découvre le cinéma et se laisse porter par l’émotion. « Très tôt », dit la pieuvre, « il a choisi le mimétisme de mon apathie d’apparat ». À propos de mimétisme, évidemment, Marie Berne fait ici le pari d’une sorte d’identification contrariée, entre la regardeuse (la pieuvre) et le regardé (le cinéaste ; l’artiste). Pour ce faire, elle a recours à une prose à la poésie fine, construisant peu à peu un récit qui avance et revient sur ces pas, concentrique, digressif, métaphorique. On suit cette pieuvre et cette prose aquatique, plus amoureuse des mots peut-être que de son sujet, qui nous guide, nous perd et nous reprend.

Mika Biermann – Roi.


Une antiquité à double-fond

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Mika Biermann – Roi. [Anacharsis, 2017 – 180 pages, 17 euros]





Article écrit pour Le Matricule des anges

« Elle est belle la mappemonde », s'exclame vers la fin du livre le narrateur de Roi., sixième roman de Mika Biermann. Un narrateur à l’omniscience joueuse pour qui l’antiquité est comme une carte étendue qu’il aime plier, déplier et replier à sa guise jusqu’à en faire une sorte d’origami. Un narrateur qui, dès lors, en sait trop, puisqu’il regarde ce monde quelques deux mille ans plus tard (ce qui lui permet de belles sorties de route). Et c’est bien pour cela qu’il raconte car, paradoxalement, cette distance permet qu’aucun détail ne lui échappe. Et les détails, ici, importent autant que le plan général (le monde vu du ciel, depuis lequel on zoome). Ils se font même joyeusement superfétatoires. Tout en restant fidèle à cette légèreté qui semble être sa marque de fabrique, l’Allemand n’a que faire de la véracité historique ou de la vraisemblance. Roi., s’il est, c’est entendu, une sorte de péplum, est d’abord un exercice d’équilibriste qui reconstruit une antiquité certes improbable mais qui sait se faire hautement crédible.

Ici, l’ironie volage, exercice coutumier pour Biermann, se double d'une écriture dont la finesse poétique, si elle était déjà à l'œuvre dans les livres précédents, se voit pleinement réalisée. Dès lors, tout lui est permis et la liberté créative n’est pas un vain mot. L’humour, omniprésent, se paie le luxe de n’être jamais ni racoleur ni téléphoné, alors que Biermann ne cesse de jouer à l’élastique avec les registres et qu’il fait des écarts toujours plus grands sans rien se rompre. Il faut de l’entraînement pour cela, un entraînement qu’il possède, ce qui lui permet d’offrir son livre le plus abouti. La langue y est un terrain de jeu permettant toutes les collisions, les appelant même de ses vœux. Ainsi d’une encyclopédie imaginaire que l’auteur ouvrirait à pleines mains, si l’on peut dire ; une encyclopédie nullement avare en noms de casques, d’armures, de plats, de dieux, de rituels, aussi précis que fumeux pour les lecteurs ignares que nous sommes. Des noms exotiques parce qu’anciens, d’autant plus vraisemblables qu’appartenant à une antiquité sur laquelle nous ne pouvons poser qu’un doigt hésitant. Cette abondance de détails (parfois directement sous forme d’énumérations, voire de listes) crée l’atmosphère délicieusement rococo où baigne les lieux-décors et les personnages de Roi. (qu’ils soient hommes ou dieux ; maîtres ou esclaves). Comme si nous aussi, lecteurs-haruspices, nous lisions le destin misérable, futile, des personnages dans un foie de génisse. Un foie qui n’aurait pas peur des anachronismes délicats et des incursions vernaculaires.

Il faut dire qu’elle est belle, son Étrurie Technicolor. Turpidum y est la dernière ville échappant encore (pour peu, très peu de temps) au joug de Rome la toute puissante. Comme sur ces mappemondes d’antan évoquées plus haut où la mer laisse entrevoir les monstres qui la peuplent et où les terres se voient parsemées des monuments symbolisant des villes qui sont autant de mondes autonomes et contradictoires, lieux de faits d'armes aussi légendaires qu’invérifiables, Roi. se propose de déployer une antiquité où la fiction s’immisce dans le réel jusqu’à se confondre avec lui. Une antiquité non pas tant fictionnelle que construite depuis toutes les fictions qui l’ont modelées dans et pour notre imaginaire (Quo vadis, Astérix ou Hollywood). Le trop jeune roi Larth, gringalet traumatisé par le poids aussi réel que métaphorique d’un père mort en héros pour l’éternelle gloire des batailles perdues d’avance, s’apprête à imiter cette lamentable tradition, défiant le sénateur romain venu le prier de rejoindre l’effort de guerre du grand Empire. Roi. serait ainsi un drame, c’est-à-dire, comme le savait déjà les anciens, une comédie. Dans ces pages, « la nuit reste calme et sereine malgré les facéties de l’homme en son sein. »

Leonard Wibberley - La souris qui rugissait


La souris plus forte que le bœuf

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Leonard Wibberley - La souris qui rugissait [Traduit de l’anglais par J. M. Daillet – Héros-Limite, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges


« Le duché du Grand Fenwick se cache au fond d’une dépression des Alpes du Nord et réunit, en un paysage accidenté, trois fins de vallées, une rivière, une montagne de sept cent mètres et un château fort. » Ce roman, originellement publié en français en 1955 à l’enseigne Fasquelle et aujourd’hui réédité à l’initiative des pertinentes éditions Héros-Limite (qui ont également repris les illustrations de Siné), est le premier – et faut-il croire, le meilleur – d’une série à succès centrée sur le même petit pays imaginaire coincé entre la Suisse et la France. Un pays dont le goût pour la pompe est inversement proportionnel à la taille ; une pompe à la fois ridicule et attachante, où la belle Duchesse qui régente cet imperturbable royaume miniature passe sans anicroches d’un cérémonial guindé dans son château à une conversation informelle chez l’un de ses administrés, et ce en quelques brefs tours de pédales. La souris qui rugissait reprend la tradition des contes philosophiques et joue du décalage, construisant à sa façon légère une fable politique et bouffonne qui, bien qu’ancrée dans son époque (la Guerre Froide), n’a pas pris de rides. L’auteur, le prolifique Irlandais Leonard Wibberley (1915-1983), le dédie d’ailleurs « à toutes les petites nations qui, au cours des siècles ont fait de leur mieux pour obtenir et sauvegarder leur liberté ».

Par certains aspects, les rares habitants du Grand Fenwick semblent encore vivre au moyen-âge, époque où fut fondé le Duché par un mercenaire anglais en rupture de ban. La soldatesque arbore fièrement boucliers et côtes de mailles tout en brandissant l’étendard national où un aigle à deux têtes dit « Yea d’un bec et Nay de l’autre ». Le pays vit dans une autarcie quasi complète et ne semble pas avoir connu l’industrialisation ; son seul produit d’exportation, et partant sa seule source de revenus sur le marché international, est un pinot noir très recherché des amateurs, issu des vignes qui poussent sur l’un des versants des montagnes environnantes. Seulement, un cuistre californien s’est mis en tête d’en produire une imitation.

D’une certaine manière, cette mauvaise nouvelle en est aussi une bonne, car elle pourrait bien leur apporter la solution à la préoccupante crise qui couve. Le pays a de plus en plus de mal à couvrir les besoins de ses habitants, il va falloir importer. Oui, mais comment, sans argent ? En déclarant la guerre aux Etats-Unis ! Et, surtout, en la perdant presque aussitôt, afin de pouvoir profiter de la manne que la grande puissance ne manquera pas d’offrir au pays vaincu. Devenir, autrement dit, l’objet d’un nouveau Plan Marshal, un bon moyen de garder sa souveraineté et ne pas perdre la face. La petite souris rusée envisage donc de grogner face à l’éléphant, histoire de profiter de lui.

Naturellement, les choses ne se passeront pas telles que planifiées par la Duchesse et ses ministres. Contre toutes attentes et suite à un improbable concours de circonstances et une série de quiproquos, la petite armée fenwickienne, une trentaine de soldats armés d’arcs et de flèches, réussit à s’emparer de New York, à y planter son drapeau, puis à revenir au pays avec en otage un scientifique et la terrible bombe nucléaire qu’il vient d’inventer, dont l’explosion pourrait détruire la planète entière. Et cela, sans que les Etats-Unis ne se soient même rendus compte qu’ils étaient entrés en guerre ! L’affaire ne tardera pas à prendre une tournure mondiale, plaçant le petit Duché au centre de toutes les attentions, devenu soudain garant de la paix, faisant ainsi la nique aux Américains et, tant qu’à faire, aux Russes également.
Les épisodes hilarants ne manquent pas et Wibberley tourne avec finesse en bourrique les prétentions des puissants et leurs bonnes intentions, toujours douteuses. Le genre de livres qu’on ne saurait lire que d’une traite.