mercredi 31 janvier 2018

Carlos Gamerro – Le rêve de monsieur le juge


Grande mascarade

***
Carlos Gamerro – Le rêve de monsieur le juge [Édition bilingue - Traduit de l’espagnol (Argentine) par Aurélie Bartolo – Presses Universitaires de Lyon, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges


La Pampa est une étendue infinie dont la platitude donne le tournis. Une telle uniformité ne l’empêche pas d’avoir une histoire et, partant, une mythologie. Au XIXème siècle en Argentine, cette histoire c’est celle de la « conquête du désert », direction Patagonie. Celle-ci a principalement consisté à massacrer les Indiens pour s’approprier leurs terres, les rendre productives et permettre à une élite de s’enrichir rapidement, tandis que le gros des troupes continuait de patauger dans la misère. Un « gros » de la population d’ailleurs relatif, la grande vague d’immigration européenne n’étant qu’à peine entamée.

Il n’empêche, le pays a beau être à moitié vide, les Indiens gênent. Il faut dire que leurs coutumes, particulièrement celle du malón, ces attaques surprises de villages, fortins et autres fermes isolées, ont de quoi agacer les partisans de la rationalité économique. D’autant que ceux-ci ne détestent pas emmener une captive blanche, tel l’un de personnages du roman, une actrice en pleine tournée latino-américaine qui se retrouve bientôt à vivre dans leurs tentes crasseuses, au point d’ailleurs de ne plus désirer retourner à la « civilisation ». Cette conquête du sud aura aussi, paradoxalement, sonné le glas du gaucho, sorte de mythe au carré. Un être sans foi ni loi, ombrageux, au gin mauvais et aux manières pires encore, prompt à sortir le couteau. La littérature locale en a fait une de ses figures centrales, que ce soit dans les vers du poème national, le Martín Fierro, que dans quelques trop fameuses nouvelles de Borges.

Voilà qui sert de cadre historique, spatial et symbolique au roman de Gamerro, Le rêve de monsieur le juge, son deuxième traduit en français. Malihuel est l’un de ces typiques petits villages perdus dans l’immense plaine, à proximité de ce qui est encore la frontière avec la partie sauvage (en plein déclin) du pays. Le juge de paix y est un tyran mégalomane qui rêve de faire de cet amas de cahuttes une vraie localité. Elle porterait son nom et se trouverait dotée d’une grande place au centre de laquelle trônerait une statue équestre à son effigie. En attendant, il espère la venue d’un arpenteur qui, comme chez Kafka, n’arrive jamais. Ce juge a pour ainsi dire tendance à confondre ses rêves avec la réalité. Pour preuve : il se met à faire comparaître ses administrés pour des crimes que ceux-ci auraient commis dans ses rêves. L’affaire devient vite sérieuse et les habitants ne tardent pas à se lasser de la question. De fil en aiguille, suite à un détour de l’autre côté de la frontière, chez des indiens qui ressemblent plus à des fantômes qu’à une menace (le grand malón annoncé n’aura certainement pas lieu), le récit devient celui d’un interminable cauchemar ou le pauvre juge en prend à son tour pour son grade. Un cauchemar qui pourrait bien être réel. Grand connaisseur de la tradition baroque du siècle d’or, Gamerro n’oublie pas que la vie est d’abord un songe.

Cette base narrative aussi simple que délirante permet à l’auteur d’offrir un roman subtil où la langue, sa verve bien pendue, n’est pas le moindre des personnages (on saluera le travail ambitieux de la traductrice Aurélie Bartolo). L’humour omniprésent y est une arme à double tranchant, oscillant entre la satire des mythes nationaux et l’hommage passionné à la tradition littéraire qui en découle, la gauchesca. Tour à tour métaphysique et scabreux, jamais vulgaire même dans ses pires grands-écarts scatologiques, le roman est d’abord un récit picaresque. Comme dans les caricatures, les personnages sont définis à gros traits, sortes de gauchos rabelaisiens, ce qui ne fait que renforcer la puissance du récit. Ces demi-brutes roublardes et tire-au-flanc, qui se demandent un peu ce qu’il font dans ce bled paumé (ont les y a souvent amené de force), pourraient bien, malgré leurs airs mal dégrossis, ne pas être les simples dindons de la farce du juge. Dans une société encore en construction, les limites entre civilisation et barbarie sont mouvantes et les étiquettes changeante. Comme au carnaval, les masques virevoltent et parfois tombent.


mardi 30 janvier 2018

A.L. Snijders – N’écrire pour personne


Peaux de bananes métaphysiques

***
A.L. Snijders – N’écrire pour personne [Traduit du néerlandais par Guillaume Deneufbourg – Editions de L’observatoire 2017]






Article écrit pour Le Matricule des anges

N’écrire pour personne, c’est un peu écrire pour tout le monde. C’est fuir la posture de l’homme de lettre et s’offrir une rare liberté, comme s’il était possible d’écrire avec désintéressement. C’est en tout cas suivre son bon vouloir, sa fantaisie et n’avoir pas peur de mettre un doigt ironique sur les apories qui nous soutiennent. Se pencher avec un regard amusé sur tout ce dont nous nous servons trop souvent comme d’un bien pratique bâton où prendre appuis. C’est aller à rebours des évidences trop facilement acquises et de faire ainsi, l’air de rien, feu de tout bois.

A.L. Snijders, la soixantaine venue, après une carrière d’enseignant et de journaliste, s’est mis à écrire quotidiennement ce qu’il nomme des « toutes petites histoires » et à les envoyer par mail a ses amis. De là est né le fascinant projet de ce livre. Snijders s’y montre joueur et comme tout bon joueur, il joue sur tous les plans, d’une miniature à l’autre qui sont autant de bananes sous nos pieds conformistes. Ses textes tiennent de l’exercice autobiographique et de la réflexion métaphysique, de la farce et du koan zen, de l’exercice délibérément contradictoire et de l’anecdote faussement cryptique. Tel un philosophe modeste à la justesse implacable, qui depuis son quartier paisible observe le réel avec l'exactitude que lui donne sa position marginale, il prend les objets du monde – des objets qu’il tire de son passé, de son présent, de ses lectures, de ses observations – et les pétrit, les tord, les fait rentrer dans des cases qui n’étaient certainement pas celles prévues à l’origine. Qu’il parle d’un épisode de son enfance, de membres de sa famille ou de lieux anonymes, il garde toujours un grand sens de l’économie narrative, ce qui ne l’empêche de se permettre les plus surprenants virages, faisant de l’association d’idées (faussement arbitraire) une de ses technique fétiche. Entourloupe plus que technique, d’ailleurs, chez quelqu’un qui semble chercher à nous mener en bateau pour mieux nous aider à penser, mais sans jamais donner de solutions trop évidentes. Snijders n’est pas là pour résoudre les paradoxes qui s’offrent à nous, mais pour nous faire apprécier au contraire la richesse de leurs frottements. Il se fait ainsi maître de l’aphorisme déstabilisateur : « un souvenir n’est que l’enfant de putain du tripot qu’est notre cerveau » ; « je vois avant tout la mort comme une bête tranquille qui attend son heure, sans s’intéresser aux variations de nos pas de danses ». Ailleurs, il tire de la vision d’une performance artistique une morale inattendue, relit Pouchkine dans le sens contraire du poil, raconte une anecdote où « un professeur de tennis révolutionne la psychiatrie », cite le haïku d’un Kawabata dubitatif au lendemain du Nobel, fait de l’échec d’un rapport avec une prostitué une réflexion sur le sens du mot « délicatesse », s’interroge sur l’attribution peut-être erronée du génie en se moquant gentiment de « l’homme de culture », se fait parfois conciliant pour mieux asséner les coups ensuite. « Même si je ne crois que ce je vois, je tiens compte des autres points de vue », dit-il ainsi dans une de ces phrases à double-tranchant qu’il affectionne particulièrement. Son aisance dans l’écriture, qui l’amène à mélanger avec une facilité déconcertante les concepts philosophiques, les anecdotes quotidiennes et les grands évènements historiques sur un ton badin ne se fait pas sans une certaine méfiance face à ses propres dons. La rigueur de son regard ironique est une sorte de constante chez lui, une éthique peut-être. Ainsi finit-il par dire, tandis qu’il évoque une relation amoureuse : « l’amour est une femme excessivement distinguée et, à côté d’elle, les mots ne sont qu’une serveuse toute en vulgarité. »

lundi 29 janvier 2018

Soth Polin – Génial et génital


Dans l’antichambre de l’idéal

***
Soth Polin – Génial et génital [Traduit du khmer et présenté par Christophe Macquet – Le Grand Os, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges


Communiquer ! Communiquer à tout prix ! Même si communiquer, c’est ça : « Ce rien ! Ce vide ! » Qu’importe, communiquer bien, communiquer mieux ! Épuiser comme il faut les sujets les plus ineptes, les épuiser à fond et ne surtout rien dire d’important. Rien qui fâche, rien qui, justement, dise quelque chose. Que la communication ne rompe surtout pas la solitude et l’insatisfaction. Ou alors recevoir des ordres, n’importe lesquels ! Des ordres plutôt que rien ! Aller vider le pot de chambre de madame, faire de cette opération un délice pervers, s’y vautrer ! Ruminer de sombres pensées dans une chambre d’hôtel, tandis que dans le lit juste à côté la femme qui ne nous aime plus attend son amant. Une femme dont le nom, ce n’est pas un hasard, signifie destin. Son visage « rayonnait de beauté et irradiait ma cervelle plus crûment qu’une divinité », confesse le narrateur. Frémir d’avance de l’humiliation annoncée, l’humiliation quasi divine. S’élever dans l’humiliation tout en restant si possible au plus près du sol, bien écrasé. Et content, surtout, très content ! Réjouis !

Les personnages des quatre nouvelles du Cambodgien Soth Polin (1943), réunies dans ce recueil aussi bref que puissant, n’en mènent pas large. Mais du fond de leur misère (sociale et affective, mais certainement pas intellectuelle, car la misère intellectuelle ici, c’est plutôt celle des autres) ils trouvent une forme de grandeur. Il n’y a pas de liberté, c’est entendu, mais il y a peut-être quelque chose de soi à sauver dans la bassesse, à condition d’accueillir celle-ci à bras ouverts. Ces personnages ne sont pas tant des cyniques que des idéalistes, même si les deux choses semblent se confondre parfois, comme si l’idéalisme, toujours trahi par la réalité impie était la voie la plus courte vers le cynisme. Mais le cynisme peut fort heureusement se résoudre dans le rire, par le rire, et l’on rit beaucoup en lisant Soth Polin. Les circonstances sont toujours adverses, les relations sociales pleines de conventions risibles, mais elles sont aussi banales et c’est dans cette adversité banale – cette médiocrité – que cet humour (noir, acerbe, décidément grinçant) trouve à s’exprimer. « Et moi, tenez, moi qui vous parle. Regardez le tableau. Fringant jeune homme, hier. Aujourd’hui, six gosses sur les bras, deux filles et quatre garçons. C’est effroyable. En un clin d’œil, je me suis retrouvé avec une ribambelle de gamins. Tout ça parce que ma femme est une pondeuse de concours. GÉNIAL ! Vous ne trouvez pas ? GÉNIAL et GÉNITAL ! »

Ailleurs, le narrateur est condamné à camper dans « l’antichambre de [s]on idéal », un idéal fait de vision colorées, très colorées, trop colorées, excessives, délirantes, de la grandeur passé du peuple Khmer. Grandeur quelque part invérifiable et d’autant plus sublime, d’autant plus frustrante face au présent morne. Soth Polin est, c’est entendu, « un bel ‘anar de droite’, bien cabossé, bien crucifié (...) plongé dans les affres de la décadence », comme le précise avec justesse son traducteur, le poète Christophe Macquet, dans une préface généreuse. Traducteur dont le rôle ici n’est certainement pas mineur, face aux « fascinants labyrinthes » de la « très physique » langue khmère, qui « hache menu la colonne d’air » ; traduction qu’il définit sans faux-semblants comme un « pis-aller ». Sans faux-semblants, mais avec beaucoup de trouvailles certainement, tant il sait reconstruire la langue libre, orale, provocante, sexuée et pleine de finesses de Polin. Une traduction qui serait aussi un juste retour des choses, puisque l’exil du Cambodgien – qui vit aujourd’hui de peu quelque part en Californie – a commencé par la France, où il a publié en 1979 un roman culte écrit directement en français, L’anarchiste. Il était donc temps que nous parviennent ces nouvelles écrites à la fin des années soixante ; nouvelles qui ne seraient que la pointe d’un fascinant iceberg. Mais Soth Polin, dans la nature même de son œuvre, semble de ces auteurs forcément en marge de l’idée même de carrière littéraire, de ceux dont les brillants manuscrits ont trop tendance à s’égarer. Quoi qu’il en soit, cette petite centaine de pages est plus que bonne à prendre.

samedi 27 janvier 2018

Michel Jullien – Les Combarelles


Balade dans les creux de la paroi

***
Michel Jullien – Les Combarelles [L’écarquillé – 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges

Le mystère de l’art pariétal est inépuisable, certainement. Voilà qui semble une lapalissade, et pourtant : comment s’imaginer la surprise de ceux qui les premiers mirent les pieds dans ces grottes fermées (la grotte, un endroit de lui-même mystérieux, inépuisable) et découvrirent sur leurs parois des dessins aussi frustres que sophistiqués ? Leur découverte fut tardive (Altamira, fin XIXème, puis très vite d’autres), comme ne manque pas de le rappeler Michel Jullien dans cet essai rêveur. Plus qu’un essai, une dérive, le goût de se laisser porter par l’enchantement, la fascination ; se laisser porter, pour tout dire, par le désir. Un désir qui associe, qui digresse, qui tourne autour du pot, qui n’en fait qu’à sa tête, qui moque un peu parfois (Sarkozy à Lascaux, ce n’est pas exactement Malraux, et ses propos eurent le mérite de la confusion). Les Combarelles n’est pas une tentative d’épuiser la grotte du même nom ; c’est plutôt une tentative d’épuiser un imaginaire fuyant (que sait-on de source sûre à propos de l’art pariétal ? à peu près rien) sans s’épuiser dans l’imaginaire. De tourner autour de la question sans en faire le tour. De jouer de la surimpression, comme le faisaient dans leur art ces hommes qu’on dit « des cavernes » alors même que ces cavernes n’étaient certainement pas leurs lieux de vie. Des lieux où ils firent œuvre, des lieux « façonnés de longtemps » qui restèrent scellés à l’abri pendant des millénaires, qu’on rouvrit soudain avant de les refermer presque aussitôt. « Le temps des Combarelles coiffe de beaucoup nos origines », dit encore l’auteur, manière de ne pas se laisser impressionner par l’étrange impression de continuité discontinue que provoque en nous la contemplation des ces peintures. Celles d’une époque si lointaine, faites par des hommes qui ne sont pas nous, mais sont aussi des hommes.

Jullien parle en amateur, s’éclairant parmi les boyaux à la lanterne de son bon vouloir et de ses connaissances, glanées le long du chemin, mais certainement pas pauvres. La lumière soudain brutale de la lanterne éclaire une portion de paroi, mais celle-ci, forcément, ne se défait pas si facilement de sa part d’ombre (« J’aime ce qui m’éblouit puis accentue l’obscur à l’intérieur de moi », scande l’épigraphe de René Char). Il regarde ces bisons, ces chevaux enchevêtrés, ces rares figures humaines, ces mains qui ont posées leurs contours en des temps antédiluviens et il s’interroge, parfois perplexe, le plus souvent joueur ; il compare, recoupe, sans rigidité théorique ; il s’éloigne, part, revient, affine ou grossit le trait. Il ne cherche pas à recoller les morceaux d’un puzzle impossible, préférant suivre une découpe personnelle, comme ces « tracés rapportés » qui aident à mieux discerner les courbes d’un mammouth dans l’embrouillamini des graphies creusées à même la paroi, se confondant avec elle.

Une grotte, c’est un peu comme la haute montagne, dit-il, image à l’appui ; une image en appelant toujours une autre (Pompéi, Hiroshima, un film de Fellini...). Une grotte, c’est un peu une capsule temporelle, dit-il encore, l’occasion de digresser sur la sonde Voyager, autre personnage fondamental de ce texte, et son disque en or où sont gravés les mille manières de dire bonjour en une infinité de langue (et où s’entassent aussi, comme dans son livre, une infinité d’image ; un casse-tête, un caléidoscope). Les êtres improbables qui un jour (quand ? jamais certainement) découvriront cette documentation, ces traces contradictoires d’une civilisation, seront-ils semblables à l’abbé Breuil, à Leroi-Gourhan, à ces pionniers dans la découverte et l’interprétation (forcément douteuse, forcément partiale, l’impossible rêve de la classification) d’un art pariétal que nous ne comprenons ni ne pourrons jamais comprendre ? Mais l’important, ici, n’est pas de comprendre. D’enrichir, plutôt, chemin faisant. Point chez Jullien de salmigondis mystiques autour d’invérifiables rites chamaniques. Son rapport à la « panoplie pariétale » est à la fois plus terre-à-terre en ce qu’il ne se prétend pas ventriloque et plus poétique en ce qu’il suit des lois d’association qui font le sel du travail littéraire. Un travail sur la sensation plus que sur le fait ; une sorte d’autobiographie en creux du regard, celui de l’auteur sur un art insaisissable.

Paperblog