lundi 29 janvier 2018

Soth Polin – Génial et génital


Dans l’antichambre de l’idéal

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Soth Polin – Génial et génital [Traduit du khmer et présenté par Christophe Macquet – Le Grand Os, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges


Communiquer ! Communiquer à tout prix ! Même si communiquer, c’est ça : « Ce rien ! Ce vide ! » Qu’importe, communiquer bien, communiquer mieux ! Épuiser comme il faut les sujets les plus ineptes, les épuiser à fond et ne surtout rien dire d’important. Rien qui fâche, rien qui, justement, dise quelque chose. Que la communication ne rompe surtout pas la solitude et l’insatisfaction. Ou alors recevoir des ordres, n’importe lesquels ! Des ordres plutôt que rien ! Aller vider le pot de chambre de madame, faire de cette opération un délice pervers, s’y vautrer ! Ruminer de sombres pensées dans une chambre d’hôtel, tandis que dans le lit juste à côté la femme qui ne nous aime plus attend son amant. Une femme dont le nom, ce n’est pas un hasard, signifie destin. Son visage « rayonnait de beauté et irradiait ma cervelle plus crûment qu’une divinité », confesse le narrateur. Frémir d’avance de l’humiliation annoncée, l’humiliation quasi divine. S’élever dans l’humiliation tout en restant si possible au plus près du sol, bien écrasé. Et content, surtout, très content ! Réjouis !

Les personnages des quatre nouvelles du Cambodgien Soth Polin (1943), réunies dans ce recueil aussi bref que puissant, n’en mènent pas large. Mais du fond de leur misère (sociale et affective, mais certainement pas intellectuelle, car la misère intellectuelle ici, c’est plutôt celle des autres) ils trouvent une forme de grandeur. Il n’y a pas de liberté, c’est entendu, mais il y a peut-être quelque chose de soi à sauver dans la bassesse, à condition d’accueillir celle-ci à bras ouverts. Ces personnages ne sont pas tant des cyniques que des idéalistes, même si les deux choses semblent se confondre parfois, comme si l’idéalisme, toujours trahi par la réalité impie était la voie la plus courte vers le cynisme. Mais le cynisme peut fort heureusement se résoudre dans le rire, par le rire, et l’on rit beaucoup en lisant Soth Polin. Les circonstances sont toujours adverses, les relations sociales pleines de conventions risibles, mais elles sont aussi banales et c’est dans cette adversité banale – cette médiocrité – que cet humour (noir, acerbe, décidément grinçant) trouve à s’exprimer. « Et moi, tenez, moi qui vous parle. Regardez le tableau. Fringant jeune homme, hier. Aujourd’hui, six gosses sur les bras, deux filles et quatre garçons. C’est effroyable. En un clin d’œil, je me suis retrouvé avec une ribambelle de gamins. Tout ça parce que ma femme est une pondeuse de concours. GÉNIAL ! Vous ne trouvez pas ? GÉNIAL et GÉNITAL ! »

Ailleurs, le narrateur est condamné à camper dans « l’antichambre de [s]on idéal », un idéal fait de vision colorées, très colorées, trop colorées, excessives, délirantes, de la grandeur passé du peuple Khmer. Grandeur quelque part invérifiable et d’autant plus sublime, d’autant plus frustrante face au présent morne. Soth Polin est, c’est entendu, « un bel ‘anar de droite’, bien cabossé, bien crucifié (...) plongé dans les affres de la décadence », comme le précise avec justesse son traducteur, le poète Christophe Macquet, dans une préface généreuse. Traducteur dont le rôle ici n’est certainement pas mineur, face aux « fascinants labyrinthes » de la « très physique » langue khmère, qui « hache menu la colonne d’air » ; traduction qu’il définit sans faux-semblants comme un « pis-aller ». Sans faux-semblants, mais avec beaucoup de trouvailles certainement, tant il sait reconstruire la langue libre, orale, provocante, sexuée et pleine de finesses de Polin. Une traduction qui serait aussi un juste retour des choses, puisque l’exil du Cambodgien – qui vit aujourd’hui de peu quelque part en Californie – a commencé par la France, où il a publié en 1979 un roman culte écrit directement en français, L’anarchiste. Il était donc temps que nous parviennent ces nouvelles écrites à la fin des années soixante ; nouvelles qui ne seraient que la pointe d’un fascinant iceberg. Mais Soth Polin, dans la nature même de son œuvre, semble de ces auteurs forcément en marge de l’idée même de carrière littéraire, de ceux dont les brillants manuscrits ont trop tendance à s’égarer. Quoi qu’il en soit, cette petite centaine de pages est plus que bonne à prendre.

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