jeudi 5 avril 2012

Mario Levrero ou l'écrivain majeur en mode mineur

A propos de J'en fais mon affaire de Mario Levrero [Traduction Lise Chapuis, L'arbre Vengeur 2012]







Dans J'en fais mon affaire, l'écrivain uruguayen Mario Levrero [1940-2004] se met en scène dans la peau d'un double, un écrivain dans la dèche, et dont les livres suscitent régulièrement les mêmes commentaires, du genre "c'est bien, mais...". Son éditeur, plutôt que de lui refuser tout simplement son nouveau manuscrit, et constatant certaines nécessités économiques, lui propose un deal surprenant : partir à la recherche d'un autre écrivain, introuvable celui-ci, en échange de la publication de son livre et d'une avance. L'inconnu s'avère l'auteur d'un manuscrit qui intéresse sérieusement l'éditeur, le texte ayant visiblement un fort potentiel (il y aurait même certains suédois sur le coup). De l'auteur, personne ne sait rien, si ce n'est qu'il se cacherait sous le terriblement banal pseudonyme de Juan Perez. Notre héros doit donc, s'il veut lui aussi voir son livre publié (son livre qui est "bien, mais..."), partir trainer ses guêtres dans un obscur bled paumé répondant au doux nom de Penurias afin d'y débusquer ce mystérieux écrivain, cet agaçant Juan Perez (comme on dirait Marcel Dupont ou Paul Durand) à qui l'on offre rubis sur l'ongle ce qui à lui est refusé. Il s'en suit l'histoire des diverses péripéties d'une enquête pleine de rencontres étranges à la recherche d'un type insaisissable et décidément fuyant, narrée comme une parodie de roman noir classique, notre pauvre écrivain raté campé en Philip Marlowe minimal perdu dans les tréfonds d'un Uruguay déglingué.
Le style est vif, précis et drôle, bref typique de Levrero, un de ces auteurs qui ont su redonner toute sa noblesse à une langue simple et amène, préférant déplacer la complexité et la subtilité dans ce qui est raconté plutôt que dans la structure de la phrase. Ce qui n'est nullement une façon de dire qu'il écrirait mal, manquerait plus que ça, mais plutôt de reconnaitre avec soulagement que nous nous trouvons face à un écrivain qui n'en fait tout simplement pas des couches et ne se regarde pas écrire. Mario Levrero étant au contraire de ceux qui fuient comme la peste ce récurant cauchemar de la "belle langue", ce poison complaisant qui ne devrait pas gâcher tant de livres.

Mario Levrero, le vrai, est tout sauf un écrivain dont les livres sont "bons, mais...". Les livres de Levrero ne sont pas seulement bons, ils sont excellents. Encore que si je voulais chipoter - et le simple fait d'avancer un tel désir signifie évidemment que c'est bien là mon intention - à l'heure où il est enfin traduit dans la langue de Molière, je ne manquerais pas de regretter un tant soit peu que la première irruption française de l'uruguayen se fasse par un livre mineur. Face aux grands textes autobiographiques que sont Le roman lumineux [La novela luminosa, dont je parlais longuement il y'a quelques temps sur le FricFracClub] ou Le discours vide [El discurso vacio], face aux trois romans à l'inquiétude onirique toute kafkaïenne qui forment la Trilogie involontaire [El lugar, La ciudad, Paris], face aussi aux délires parodiques et vaguement lacaniens du court mais hilarant Nick Carter s'amuse pendant que le lecteur est assassiné et que j'agonise [Nick Carter se divierte mientras el lector esta asesinado y yo agoniso], il faut admettre que ce Dejen todo en mis manos ne remplit pas complètement ses promesses. D'une certaine manière, on peut penser que la publication française de ce petit livre ne fera sens que si d'autres traductions suivent, car, dans le cas contraire, le risque est grand que le lecteur qui découvre Levrero avec ce livre et se voit obliger d'en rester-là faute d'avoir plus à se mettre sous la dent se demande si cet uruguayen dont on fait tant flores dans le monde hispanophone en vaut vraiment la peine.

Entendons nous bien, je ne dis pas que c'est un mauvais livre ou encore qu'il ne faille pas le lire, bien au contraire, il faut le lire mais en ayant bien conscience que ce livre ne saurait être autre chose qu'une introduction à l'œuvre de notre auteur. D'ailleurs, l'exhaustif et éclairant prologue signé de l'écrivain argentin Diego Vecchio [au passage auteur de deux livres de fort bon aloi, Microbes, également publié par L'Arbre Vengeur, et surtout l'excellent Osos, bientôt traduit me dit-on en coulisse] ne dit sans doute pas autre chose, en proposant au néophyte une visite guidée du corpus lévrérien et de ses obsessions qui devrait en toute logique lui mettre l'eau à la bouche.
J'en fais mon affaire s'apparente d'ailleurs à un bon "résumé" des diverses tendances à l'œuvre chez notre auteur : un sens de la parodie qui n'est pas tant ironie que goût assumé pour une certaine tradition populaire, la capacité de construire à partir du quotidien et de son lot de banalité une certaine étrangeté, une inquiétude diffuse que l'humour omniprésent vient contrebalancer, un désir profond d'aller creuser dans les méandres d'un moi incertain, un moi qui oscille entre l'autobiographie (ici, à travers ce personnage d'écrivain à la ramasse, clairement parodique) et les élans d'un mysticisme minimal. Ce petit roman, bien que n'étant pas "à la hauteur" des grandes réussites lévrériennes, n'en offre pas moins un compendium digeste et en mode mineur des principales lignes de forces d'une œuvre majeure.

Majeur/mineur, justement, puisqu'on en parle : Levrero s'inscrit pleinement dans cette tradition littéraire typiquement uruguayenne d'une littérature que certain on pu qualifier de modeste, non pas pour lui ôter toute prétention à l'importance ou à la qualité, mais bien pour définir une certaine façon de ce situer, de se définir. L'écrivain uruguayen, cet étrange personnage solitaire, astre tournant tout seul au centre d'une constellation qu'il a lui-même défini selon des critères qui ne sont pas nécessairement ceux d'un canon littéraire à la Harold Bloom, est un écrivain qui délibérément se place à la marge, construisant son œuvre avec obstination à partir d'un positionnement délibérément "mineur". L'écrivain uruguayen (que l'on pense à ce Proust faussement ingénu et dépouillé que fut Felizberto Hernandez, à cette poétesse illuminé au milieu d'une faune et d'une flore étrange que fut Marosa Di Giorgio) est donc un écrivain qui semble assumer dès le départ une certaine destinée, une certaine idée de ce que signifierait être un auteur dans un pays oublié dont tous le monde se fout, excroissance de l'Argentine, qui ressemble à l'Argentine mais qui n'est pas l'Argentine. L'Uruguay, un pays où des écrivains "mineurs" construisent une œuvre majeure.






Levrero en est un excellent exemple, puisqu'à peine connu de son vivant par quelques happy-few, publiant dans des revues ou des maisons d'éditions plus que confidentielles, pas toujours à sa place (Mario Levrero un écrivain de science fiction, vraiment ?), il devient rapidement avec la publication posthume de La novela luminosa et de plusieurs autres de ses livres en Espagne et en Argentine, ce que l'on appelle un auteur culte, révéré d'un côté et de l'autre de l'atlantique par une poignée de lecteurs et d'écrivains. C'est que l'unique possibilité qui semble s'offrir à l'écrivain uruguayen serait donc celle-ci : devenir un auteur culte, avoir un public réduit et souvent tardif mais fidèle, très fidèle. Depuis leur magnifique solitude, dirais-je dan un poussif élan de lyrisme facile, ces écrivains de la banda oriental - comme Borges nommait cet Uruguay qui lui était si cher - nous montrent avec un brio qui laisse pantois, d'autres chemins, d'autres façons d'écrire, moins prétentieuses (il semblerait que l'on ne se regarde pas écrire, jamais, en Uruguay) mais tellement plus justes, plus sensibles, plus intelligentes, puisque dévêtues d'avance de toute velléité de séduction intempestive. On me dira que j'exagère, sans doute, et pourtant, je trouve tout à fait intéressant et révélateur cette affirmation lue je ne sais plus où, qui - à propos de La novela luminosa, l'incontestable chef-d'œuvre de Levrero, sans aucun doute un des premiers grands livres du XXIème siècle - soulignait que là où Roberto Bolano avec 2666 nous prouvais que l'on pouvais encore écrire le grand roman latino-américain, Levrero nous démontrais lui que c'était peut-être bien devenu inutile. Cette comparaison entre deux livres majeurs à l'influence certaine mais qui n'ont pas à priori grand chose à voir, me semble néanmoins propice à souligner ce qui fait toute la particularité du positionnement d'un Levrero face au panthéon littéraire : il est de ceux qui sont totalement indifférent - je ne dis pas hostile,non, mais bien indifférent, d'une indifférence totale, absolue - à toute prétention de grandeur littéraire. Levrero est, ne l'oublions pas, un écrivain kafkaïen, pour lui écrire est synonyme d'une seule chose : de vérité. Nous ne parlons pas bien sûr de la vérité des faits ou d'un réel factuel, non, nous parlons de la vérité intérieure, Levrero écrit dans la quête perpétuelle de sa vérité, à l'écoute d'une voix intérieure à laquelle il se doit de répondre mais qu'il ne peut pas - jamais - forcer. L'écriture chez Levrero, comme chez Felizberto Hernandez, comme chez Marosa Di Giorgio, est signe univoque de sincérité. Et cela est vrai autant pour les 600 pages autobiographique de La novela luminosa que pour la centaine de pages parodiques de ce petit polar existentiel à l'humour de bande-déssinée qu'est J'en fais mon affaire.

Il n'y a pas chez Levrero de prétention hiérarchique entre le bas et le haut, et pour lui la littérature populaire comme les grands auteurs consacrés sont des nourritures qui peuvent avoir la même pertinence à l'heure de nourrir son propre travail. En ce sens, il ne faudrait pas voir en lui un écrivain post-moderne de plus. Levrero n'est pas un écrivain intellectuel, c'est un écrivain du vrai. Le vrai, chez lui, n'étant nullement le signe d'une parole d'évangile austèrement gravée dans le marbre de l'attention religieuse qu'un public ébahi par tant de génie se devrait au maître. C'est, nous l'avons dit, un écrivain modeste, et la révélation qu'il nous propose est elle aussi modeste, à notre hauteur. Mais cette modestie pourrait bien s'avérer essentielle. Et de surcroit, en le lisant, on se fend la poire, que demander de plus ?

Que demander de plus ? C'est simple, que l'on ne s'arrête pas là et que l'on traduise d'autres livres de Mario Levrero, au moins La novela luminosa - livre majeur en mode mineur - faute de quoi je vois mal comment le public français pourra saisir l'importance de cet auteur unique. Je ne peux que remercier mille fois L'Arbre Vengeur d'avoir prit l'initiative, mais je ne peux ceci-dit qu'espérer qu'ils n'en resterons pas là. Sinon, il ne vous restera plus qu'à apprendre l'espagnol, je ne vois pas d'autre solution.

lundi 2 avril 2012

Le monstre ou l'artiste ou les deux à la fois

À propos de Su turno d'Alberto Laiseca [Mansalva, 2010]




Publié initialement en 1976 puis disparu de la circulation jusqu'à ce qu'en 2010 l'éditeur indépendant Mansalva le ressorte des cartons, Su turno (titre que l'on pourrait traduire par "C'est votre tour"), premier roman déjà parfaitement maitrisé d'un des auteurs argentins les plus injustement méconnus hors des frontières de son pays, Alberto Laiseca, est un de ces livres qui s'ils sont court en taille (ici à peine 120 pages) semblent à l'heureux lecteur dépasser largement cette réalité bassement objective pour se transformer en un mille-feuille difficilement épuisable.

Laiseca n'a à ma connaissance jamais été traduit en français (et peut-être bien même jamais été traduit tout court). C'est incompréhensible. Son œuvre, qu'il auto-définie comme relevant d'un "réalisme délirant", est un parcours hilarant et effrayant, baroque (le gros mot est lâché), au cœur d'un nœud de violence, de sexe, de politique, de lute de pouvoir, un univers obsessionnel voire compulsif, ludique et parodique (le goût pour la parodie étant probablement un courant majeur au sein de la littérature argentine - César Aira, Fogwill, Sergio Bizzio, Daniel Guebel, Diego Vecchio, etc), paranoïaque et exhaustif, intellectuel et humoristique (une bonne définition pour une littérature parodique de qualité, la parodie, mesdames messieurs étant une affaire sérieuse). La langue y joue sur tout les plans, truffée d'allitérations et de jeux de mots, allant des milles éclats de l'argot jusqu'aux transparences zen, se faisant néologique quand il le faut ou précise jusqu'à l'excès quand là aussi cela s'avère nécessaire, mais restant toujours lisible, divertissante au sens noble du terme, le texte ne tombant jamais dans le démonstratif et semblant fuir comme la peste toute véléité à nous en mettre "plein la vue". Pour aussi chahuté et excessive qu'elle soit, la langue chez Laiseca n'en est pas moins d'une surprenante fluidité.
C'est avec la publication de l'imposant Los sorias en 1998, que Laiseca s'imposera dans son pays comme une figure pour le moins difficilement contournable. Fort de ses 1300 pages, Los sorias est le livre le plus long d'une littérature plutôt porté - Borges oblige - sur la concision, et est aussi un manuscrit à l'histoire rocambolesque (10 ans d'écriture, plus de 15 d'attente avant d'être enfin publié, écrit dans une précarité économique certaine, etc etc) qui circulera entre de nombreuses (bonnes) mains avant impression, et qu'un Ricardo Piglia, dans une préface devenue fameuse, qualifiera de "meilleur livre argentin depuis Les sept fous de Roberto Arlt". Mais concentrons nous donc sur Su turno, première balise à la mer lancé par notre auteur, et qui contient déjà largement ce qui va venir.

L'intrigue, ébouriffée, parcoure une Amérique de la prohibition non pas fantasmé mais construite à partir de son imagerie hollywoodienne que l'on pourrait qualifier d'Epinal, un univers de roman noir magnifié par le délire et le débordement (on sent bien que Laiseca est parfaitement insensible à tout rêve (nord) américain, et que ce qui l'intéresse de l'Oncle Sam c'est sa force de frappe médiatique, sa capacité à s'auto-caricaturer pour mieux se vendre à l'export) et fait se confronter deux figures-clichés/archétypes : le policier influent et corrompu et le maffieux en guerre contre son clan. Soit le commissaire délirant John Craguin et le maffiosi en rupture de ban Earl "Stand de tir" O'Connor, italien d'opérette mais véritable fou furieux à l'ambition démesurée. Ces deux caractères fort sont comme qui dirait les deux faces de la même monnaie, celle d'une Amérique effrayante par sa violence exacerbée, par sa misère sociale, par son iniquité. L'Amérique du pouvoir et de l'argent. Du pouvoir visible et du pouvoir caché, de la brutalité raffiné qui des deux coté mène la danse. Une Amérique de polars, de comics, de cauchemars hilarants dans une mégalopole en perdition. Cette Amérique est évidemment pure caricature, la caricature semblant être dans ce livre le nerf de la guerre, la meilleure plateforme à partir de laquelle déployer un roman à l'humour pervers, où les violences et tortures qui y sont décrites avec force détails pourraient aussi bien sûr se lire comme une métaphore de la situation de l'Argentine à l'époque où le livre fut publié - 1976 donc - année de la prise de pouvoir du général Videla et de sa junte mortifère. Mais l'action du livre est trépidante, l'humour permanent, la langue versatile, le sexe sadien, et les morts par grappes au cour de tueries rocambolesque qui ont la beauté de leur perfection s'accumulent sans coups férir, et si le livre semble refléter le moment ou il fut écrit, il n'en porte fort heureusement pas la marque, cette lourdeur que l'on pourrait voir émaner d'un texte qui voudrait/prétendrait témoigner d'une réalité hostile. Laiseca, nous l'avons dit, est à son aise dans la métaphore exacerbé, la parodie truculente. Son livre est tout sauf un témoignage ou le seul fruit d'un moment historique particulier. C'est plutôt un livre qui, écrit dans une certaine ambiance délétère, en porte inévitablement la trace.
Le rapport qui relie les deux personnages est fait d'admiration-rejet, de respect mutuel et d'honneur pointilleux jusqu'à la brisure, jouant de ce poncif de la perméabilité entre truand et flic, et d'eux émane cette forme d'excentricité absolue, sans limite, qui les rapprochent de l'image de l'artiste, du créateur démiurge, génial ou infâme jusqu'à dérailler. Les multiples descriptions de procédés aussi farfelus qu'ils sont inventifs développés lors des séances de torture ou interrogatoire par le commissaire Craguin - qui va jusqu'à interroger les cadavres - ou l'exposition détaillé des exactions, manipulations et tactiques diverses et fascinante du maffieux O'Connor pour prendre le pouvoir définitif sur toute la mafia d'Amérique pourraient à la limite nous évoquer une version trash, borderline, de la visite du jardin aux machines hallucinantes de Mattias Canterel dans le Locus Solus de Raymond Roussel. Les deux personnages de Laiseca sont emporté tous deux par une même quête d'absolu, expert en orfevrerie du délire. L'affrontement, qui en douterait, sera sanglant. Ainsi, Su turno est autant un livre sur le mal que sur la beauté, un livre sur l'ingéniosité qui permet d'accéder à l'un ou à l'autre, mais toujours convulsivement. Un livre romantique aussi, et un peu tragique, la destiné de ces deux monstres ayant une inéluctabilité toute shakespearienne.






Il règne dans ce livre une sorte d'anti-lyrisme aussi exacerbé que sont touffues les moustaches de son auteur, et je dis lyrisme non pas dans le sens d'une envolée lourdaude les cheveux dans le vent, perché là-haut sur le mont Misère, contemplant avec dédain et affliction les travers de la société humaine, non, mais plutôt dans la puissance de cette langue, sa capacité à convoquer la violence insoutenable et le dérisoire quotidien d'un même geste, un geste nullement ampoulé, plutôt un geste précis, net et grandiose comme des walkyries wagneriennes. La figure de Wagner est d'ailleurs régulièrement convoquée ici, nouvelle métaphore ambiguë de la figure de l'artiste. Wagner c'est l'artiste comme excès, fascinant, infâme, tel le commissaire John Craguin lorsqu'il fait résonner à plein tube les airs du grand compositeur au rythme des lumières d'aveuglants projecteurs, lors de l'interpellation d'un criminel en fuite réfugié en haut d'un immeuble. Une interpellation comme mise en scène pure, le cinéma d'un réel qui irait trop loin, témoin de la folie des grandeurs d'un commissaire en pleine société du spectacle macabre. Mais Wagner c'est aussi, disais-je, l'artiste comme absolu, la force de résistance à tous les "anti-Mozart" - pour reprendre une formule ou leitmotiv typique de Laiseca - puisqu'il est ici défini par ce sophisme étrange : "Wagner est le Mozart de la musique", souligant ainsi une nouvelle foi la duplicité grotesque du créateur, âme sensible éprise de merveilleux, de beauté, et monstre intraitable, inabordable, insupportable. Car s'il est nécessaire de souligner que Wagner est un Mozart, c'est peut-être bien parce qu'après tout, il pourrait aussi être autre-chose. Mais quoi ? Laiseca d'ailleurs n'est-il pas lui-même et fort à-propos surnommé par ses admirateurs "el monstruo" ? Un monstre "gentil" peut-être, si l'on considère la générosité, l'aménité - certes exacerbée - bref la joie d'écrire qui semble émaner de chacun de ses textes, mais un monstre qui néanmoins sait mordre, et pas qu'un peu, puisque tous les livres de l'argentin aiment à revenir encore et encore sur le sexe sale et tordu, sur la torture, la violence, comme une perpétuelle maximisation d'un réel de foire grand-guignol. C'est au final un souffle indubitablement wagnerien qui ensorcelle le lecteur de Laiseca et bat le pouls de sa fiction. Un souffle à double tranchant. Et ce n'est pas le moindre de ses mérites que de mettre en scène à l'intérieur de ses fictions ce souffle même.

La figure de l'artiste, ou plutôt la figure de l'art comme art dans ou au-delà de l'art, à mi-chemin entre affirmation pure et parodie d'elle-même, est donc omniprésente dans l'univers mythologique débordant de Laiseca, une proposition littéraire qui semble vouloir repousser jusque dans ses derniers retranchements cette vie qui imite l'art chère à Oscar Wilde (un des maitres avoué de Laiseca avec Poe). Car voici peut-être une définition de ce qu'est le "réalisme délirant" de Laiseca : une extrémisation du réel pour en retirer la substantifique moelle de sa propre parodie, un réel qui évidemment n'est pas seulement celui du quotidien - y compris d'ailleurs quand ce quotidien est tragique comme le furent les années 70 en Argentine - mais qui est aussi celui par exemple d'un exotisme sur-signifié, exacerbé (ici dans Su turno l'Amérique des polars hollywoodiens, ailleurs dans La mujer en la muralla une chine des paradoxes philosophiques incompréhensibles, des légendes millénaires et des tortures raffinées, ailleurs encore c'est l'Egypte des pharaons ou les histoires de vampires), nourrie aux feuilletons populaires, aux histoires qui font peur, aux vieux films historiques de cartons pattes, aux poubelles comme aux grandes heures de la littérature, mais nourrie également d'une grande érudition, réelle comme apocryphe, notre auteur - comme nombre d'auteurs argentins de sa génération - ne hiérarchisant jamais entre le factuel et l'invention, la citation de haute volée et l'apparent n'importe quoi, nous laissant nous dépêtrer comme nous le pouvons avec des textes torrentiels que le lecteur doit prendre pour argent comptant. Le baroquisme de Laiseca est plus de l'ordre d'une réjouissante intention de saturation que du texte à clé. Il se fonde avant tout sur une poétique très forte, un style, une langue immédiatement reconnaissable qui nous embarque sans avoir besoin de nous forcer la main, tant l'humour et la verve y règnent en maîtres, moulés dans une oralité d'autant plus forte qu'elle s'assume comme pure perpétration fictionelle. L'oralité, cette impossibilité littéraire, obligeant pour être crédible à être recrée, réarticulée de toute pièce à partir d'éléments éparts - argot, tournures de phrases, attitudes, comportements - afin de pouvoir conformer un discours qui - chez Laiseca c'est une évidence - pourra ainsi s'avérer bien plus convaincant que n'importe quelle prétendue retranscription fidèle d'une langue vernaculaire. Mais l'oralité n'est pas la seule force du style ici, d'autres modes d'écriture sont convoqués, apte à venir projeter une certaine et perturbante distanciation parodiquement objective sur un récit déjà bien perturbé, comme par exemple ces indications insérés entre parenthèses dans les dialogues telles de saugrenues didascalies. La langue est ici fondamentalement digressive comme l'est au fond le livre lui-même, voire la fiction tout entière de Laiseca. Autour des péripéties et des exactions de nos deux antagonistes, ce sont moult autres anecdotes qui sont développées. Laiseca, c'est certain, est un conteur né, et de chaque anecdote semble dépurer la possibilité de milles autres, il ne faudrait dès lors pas s'étonner que la plupart des livres de l'argentin soient plutôt épais, ce Su turno prenant alors valeur d'exception - galop d'essai dirait-on si le livre n'avait pas déjà toute la puissance qu'auront ceux qui suivront. Une porte d'entrée idéale plutôt. Il ne reste plus qu'à le traduire.

mercredi 28 mars 2012

Les choses d'en-bas

À propos de Rosa mística de Marosa Di Giorgio [Interzona, 2003]








La poésie de l'uruguayenne Marosa Di Giorgio [1932-2004] fait partie de ces découvertes d'autant plus surprenantes qu'elles sont inattendues. Je connaissais vaguement son nom, que j'associais de manière un peu automatique à ces "raros" uruguayens [Felizberto Hernandez, Mario Levrero ...] qui m'ont toujours fortement attirés, mais si je n'étais pas tombé par un heureux hasard dans une librairie parisienne sur un exemplaire de son recueil de récits érotiques Rosa mística l'affaire en serait sans doute resté là. Il est heureux qu'il n'en ait pas été ainsi.

Je ne suis pas un grand connaisseur de poésie, je n'en lis quasiment pas, et pourtant, face à ces textes là, difficile de rester de marbre. Pour un lecteur rétif par méconnaissance et/ou à priori à la poésie, les textes de Di Giorgio offrent le double avantage d'êtres d'une part plus proche de la prose que du vers, et d'autre part d'êtres narratifs. Rosa mística est d'ailleurs présenté, comme je le disais plus haut, comme un recueil de récits.

Les textes de Marosa Di Giorgio oscillent de manière déconcertante de la candeur à la perversion, décrivant avec le ton d'une enfance plus perpétuelle que retrouvée (une enfance au présent) une nature non pas idyllique mais de l'ordre du merveilleux, un merveilleux moins magique que réaliste, où les animaux, les plantes et les humains semblent vivres sur un pied d'égalité. Ici les animaux, les plantes parlent. Cet univers que l'on voudrait croire naïf n'est pas sans inquiétudes et sans violences. Il est aussi sexué. Ces récits érotiques sont d'un érotisme froid, parfois douloureux, ces attouchements - parfois entre humains et animaux, ou entre plantes et humains - sont des plus ambiguës. L'enfance, la nature, une sexualité perverse, on baigne ici dans un proto-mysticisme subtil, qui possède la force ou l'évidence d'une vérité qui ne serait pas tant une vérité que l'expression exacte, sans fard, d'une perception.

La lecture de Di Giorgio est une expérience forte, de celles qui nous en font relativiser beaucoup d'autres. Plutôt que d'écrire encore quelques tartines, je propose à la suite un poème extrait du livre, d'abord en v.o., puis dans une traduction de mon cru :



L'original :


El bosque de casuarinas donde un día se presentó el Diablo.
-¿Se presentó el Diablo?
Sí, y todo tejido en lana roja y negra. Como una manta y un saco.
Yo era chica y dije: -¿Qué es un diablo?
Era adolescente y quedé alelada.
Era una mujer y quedé picada.
Me le acerqué, pero no mucho, porque no se podía; a ratos, parecía que no estaba.
De pronto dije:
-Yo soy una princesa. Pero, legítima; no de pacotilla como las que salen en los diarios.
Al oír esta oración extraña, parpadeó, aunque sus ojos eran inmóviles, y algo se asombró.
Quedaba tieso. Parecía un objeto, un tejido olvidado.
Yo, por aliviar las cosas, vencer esas extrañezas, fui hasta la cocina, tomé, desde un platillo, dulces de higo, salí a mirar las ramas.
Pero, él ya estaba allí; con un salto invisible y opaco, ya estaba allí.
Le dije: -Diábolo.
Él contestó: -Mariposa Glicina. Y Glicina Mariposa.
Llamándome así por mis nombres prohibidos, pues, por salvarme de todo mal, no me habían hecho figurar en el Registro.
Me acerqué a su lana. Él dijo: -Vayamos a los infiernos donde están nuestros hermanos.
-¿Cómo…?!!
Di un grito que no se oyó.
Pero, le tendí los dedos, que él acarició por sumo instante. Pidió: -Y dame las cosas de abajo.
Aunque parezca mentira me acerqué y separé las piernas.
Él buscó y encontró los orificios; lamió y hendió; uno a uno, los lamía y los partía. Yo, un poquito, brincaba. Dijo: -Vayamos al infierno, ya. Eres de las que sirven bien. Vamos, bromelia, móntate en mi lomo. Y vamos.





Ma traduction :

Le bosquet de casuarinas où un jour le Diable fit son apparition.
- Où le Diable fit son apparition ?
Oui, et entièrement tissé de laine rouge et noire. Comme une couverture et une veste.
J’étais petite fille et dis : - Qu’est-ce qu’un diable ?
J’étais adolescente et restais hébétée.
J’étais une femme et restais agitée.
Je m’en suis approchée, mais pas de beaucoup, car cela n’était pas possible ; par moments, il semblait ne pas être là.
D’un coup, je dis :
- Je suis une princesse. Mais légitime, pas de celles de pacotille que l’on voit dans les journaux.
À entendre cet étrange énoncé, il cligna des paupières bien que ses yeux soient immobiles, et s’étonna quelque peu.
Il se maintenait droit. Il ressemblait à un objet, à un tissu oublié.
Pour alléger les choses, vaincre ces étrangetés, je m’en fus jusqu’à la cuisine, pris depuis une assiette des figues confites, et sortis regarder les branches.
Mais il était déjà là ; d’un saut invisible et opaque, il était déjà là.
Je lui dis : - Diabolo.
Il répondit : - Mariposa Glicina. Et Glicina Mariposa.
M’appelant ainsi de mes noms secrets, car, afin de me protéger de tout mal, on ne m’avait pas fait paraître au Registre.
Je m’approchais de sa laine. Il dit : - Allons aux enfers où sont nos frères.
- Comment … ?!!
Je poussais un cri qui ne s’entendit pas.
Mais je lui tendais les doigts qu’il caressa d'un instant culminant. Il demanda : - Donne moi donc les choses d’en bas.
Que l'on n'y croie ou pas, je m’approchais et séparais les jambes.
Il chercha et trouva les orifices, lécha et fendit, un à un, il les léchait et les séparait. Moi, je me cambrais un peu. Il dit : - Allons en enfer, maintenant. Tu est de celles qui servent bien. Allons-y, bromélie, monte sur mon échine. Et partons.

samedi 24 mars 2012

Amour, gloire et beauté

À propos de Aiwa [Mansalva, 2009] et El escritor comido [Mansalva, 2010] de Sergio Bizzio






Sergio Bizzio est un de ces écrivains qui avant tout racontent une histoire, et qui le font (très, mais alors très) bien. Et qu'est ce que raconter une histoire me direz-vous ? C'est créer des personnages, c'est définir des situation, c'est mettre en place, esquisser une ou plusieurs ambiances, évoquer des lieux, dessiner voire exacerber des us et coutumes, bref faire respirer au lecteur un certain air. C'est exactement cela que fait Sergio Bizzio dans chacun de ses livres, dans les nouvelles fichtrement troussés du recueil Chicos [Interzona 2005], ou dans ces deux romans à la trame parfaite que sont Aiwa et El escritor comido. Pour Bizzio, qui, à l'instar d'un Daniel Guebel, fait partie intégrante d'une génération d'écrivains argentins nés avec/de la "révolution" César Aira, raconter c'est inventer, c'est explorer les possibilités du romanesque par la déviation et la transformation tant du récit, des faits que des personnages. C'est un des acteurs majeurs d'un certain "retour à la narration" - synonyme de créativité délirante, de récits fluides et tendus, vifs, d'un humour omniprésent - qui a su peu-à-peu faire sa place dans la littérature argentine, venant contraster avec les poids lourds de la génération précédente comme Ricardo Piglia ou Juan José Saer. Ses livres savent avec une finesse rare mélanger comme si de rien n'était un réalisme apparent et détaillé avec les débordements les plus risqués. Si la psychologie ou les constatations sociologiques y sont explorés, c'est toujours sous la forme déviée, biaisée, d'un commentaire faussement anodin, du soulignement du petit détail qui tue, sous une forme ironique et toujours précise, qui vient cisailler le réel avec toute la puissance d'un cliché, d'un lieu commun qui une fois saigné jusqu'à la substantifique moelle vient nous exploser à la gueule dans un grand éclat de rire. Car on rit souvent et beaucoup chez Bizzio, d'un humour carnassier. On invente aussi beaucoup, perpétrant régulièrement de petites perversions de la norme qui, loin d'être claironnées sur les toits, préfèrent subrepticement se glisser sous les innocents pieds du lecteur comme de belles et effectives peaux de bananes. L'écriture de Bizzio est pourtant dès plus amène, l'efficacité de la phrase, la concision, la volonté de dire tout de la manière la plus claire, le signale certainement comme un auteur qui se lit ou qui semble se lire facilement. Il y a chez lui, comme il y a chez Aira ou chez le Guebel de l'excellent La perla del emperador [Emece, 1990], la capacité propre du conteur d'attraper son lecteur. Ses phrases n'en sont pas pauvres pour autant, elles sont, de ce point de vue, la plupart du temps tout simplement parfaite. L'information requise à l'avancement de la trame y est donné, de même que les diverses possibilités de distanciations ou de relativisation. N'allez pas croire, ceci-dit, qu'il n'y ait de place pour la subtilité ou pour la suggestion, qui dit efficacité ne dit pas nécessairement premier degré. L'art de Bizzio est des plus subtil, il souligne autant qu'il élude, se joue de la tension narrative en permanence, lance des pistes qu'il détourne, ébauche, relativise. Son aisance est impressionnante et jamais rien ne s'apparente chez lui à un procédé ou à un volontarisme, contrairement au tout venant post-moderne.
La perversion de la vraisemblance ou, pour le dire autrement, la construction d'une vraisemblance autre, si chère à César Aira, trouve chez Bizzio un nouvel adepte. Encore faut-il définir de quel vraisemblance on parle. Il ne s'agit à l'évidence pas de celle d'un réel terne et factuel. La vraisemblance chez Bizzio comme chez beaucoup d'autres auteurs de sa génération ou de sa sensibilité c'est la mise en place méthodique, précise, de l'invention, c'est d'une certaine manière se donner les moyens de justifier le moins justifiable, narrer l'irréalisme avec le plus grand réalisme. D'où l'importance chez Bizzio du détail, la précision parfois quasi maniaque du détail et du registre. Les références, les citations, les appropriations sont très fréquentes chez lui mais ne sont pas nécessairement décelables, elles sont avant tout utiles. Pas besoin de lourdement souligner "regardez comme je m'empare du langage des série télé ou de la bande dessiné ou de quoi ou qu'est ce", il suffit juste de le faire, ce qui pour Bizzio est d'autant plus facile qu'il a travaillé pour la télé et réalisé des films (voir à propos du monde de la télévision ses deux excellents romans Era el cielo et Realidad, publiés en espagne par Caballo de Troya).




L'argument de El escritor comido [L'écrivain mangé] tourne autour d'un certain Mauro Saupol, médiocre auteur brésilien de best-seller au succès de vente colossal (sous les traits duquel il serait difficile de ne pas entrapercevoir un Paolo Coelho, que l'on croisera d'ailleurs de fait au cours du livre), décide de se faire passer pour mort afin de voir quelle sera la réaction de ses contemporains. De cette décision fondatrice au fort potentiel tragi-comique jaillira une intrigue à tiroir qui en cinq généreux chapitres nous mènera de l'hôtel miteux d'une ville brésilienne à la jungle amazonienne, des rudes meurs d'obscures tribus indigènes aux luxueux couloirs d'un hôtel grande catégorie dans une Venise languissante et rongé par le tourisme. Le récit suit son court et se tuile d'une scène à l'autre, d'un espace à l'autre, au gré des transformations, des mutations du personnage. D'homme, Saupol deviendra femme, et ira s'échouer telle une vieille baleine épuisée sur une plage de Venise. Entretemps, il aura vécut le délire pur, souffert dans son corps même les conséquences de sa vanité.
Saupol c'est les grandeurs et misères d'une volonté de gloire (ou plutôt de gloriole) littéraire version contemporaine: écrire des livres minables, tissus de vagues clichés new-age et de resucées de choses piquées ici ou là, afin d'être connu et d'être riche (ce qui est le cas). Bizzio dans plusieurs interviews confesse s'être inspiré d'un classique anglais du début XXème, le Enoch Soames de Max Beerbohm (1916), dans lequel un mauvais et vaniteux écrivain vend son âme au diable pour pouvoir voyager dans le futur afin de savoir si ses livres sont encore lu et ornent toujours les rayons des bibliothèques. Les deux personnages dit Bizzio partagent "une même aspiration à rester désirable après la mort", mais là où le personnage de Beerbhom en bon écrivain maudit aspire à la gloire éternelle du canon littéraire, Saupol, qui lui à déjà tout (succès, femmes, argent) et se croit heureux, n'aspire qu'à un futur de quelques semaines. Après l'accident d'avion qui lui sert d'excuse pour son petit jeux, il passe fébrilement son temps à lire les journaux et regarder la télé pour voir ce que l'on dit de lui. Le premier ressort comique d'une telle situation est évidemment celui de transformer "l'évènement" ingénument monté par Saupol, sa "mort", en un typique tourbillon médiatique contemporain: la nouvelle fait le tour du monde en 24 heures puis est immédiatement oubliée. Notre pauvre écrivaillon à paillette a à peine le temps de sortir de l'hostile jungle où l'avion s'est écrasé et d'atteindre la ville la plus proche pour que l'on ne parle déjà plus de lui.
A partir de cette première déconvenue, le livre va tracer l'extravagant périple d'une destiné basé sur un geste fondateur raté. La fausse mort de Saupol, qui a fait flop, va devoir se transformer en une autre "mort", se travestir en de nouvelles exactions pour le coup vraiment tragiques (et comiques), le livre prenant alors les atours d'un roman d'aventure en Amazonie inconnue, d'un roman de transformation, d'une discrète agonie vénitienne. Saupol sera prit pour un autre, pour Jan l'amant (a moins qu'il ne s'agisse d'un dieu ou encore d'un tigre) disparue de la fille du roi d'une infâme tribu cannibale de bande-dessiné, il en subira jusqu'au bout les conséquences absurdes. Il sera à demi dévoré, et c'est cette destinée grotesque qui enfin fera parler de lui. S'ensuivra le "retour" a la civilisation d'un Saupol métamorphosé en un monstre de foire monnayable, défiguré, victime d'un destin qui serait tragique s'il n'était avant tout dérisoire, presque puéril. Sa petite combine initiale lui aura couté bien cher. A partir d'ici, Bizzio tisse un complexe tramage de trahisons, de paranoïa et d'amitiés contrariés dans l'univers impitoyable des média, de l'édition a grand tirage, de la vénalité d'amantes traitresses, du conflit entre talent et imposture. Néanmoins, il ne faudrait surtout pas s'attendre à un livre à charge, le récit est plus proche de la farce et de la fable que de la critique des travers contemporain. Bizzio n'est heureusement pas un écrivain à message ou à démonstration. Comme chez Aira, ce qui importe en premier lieu c'est de raconter, ce sont les péripéties du romanesque, un romanesque qui n'est pas rétraction dix-neuvièmiste mais, nous l'avons dit, invention, c'est-à-dire renouvellement, avancée inexorable du flux de l'action qui de fait est ici indicerné des aspects critiques, théoriques ou humoristiques du récit. Si l'action prime avant-tout, c'est parce qu'elle est aussi observation d'elle-même, de l'écrit, de son lecteur. En d'autres termes, l'action, ici, est jubilation. Peu de livres sont aussi jouissifs à lire que ceux de Sergio Bizzio, il faut bien le dire.





Aiwa, c'est encore autre chose, même si le livre partage quelques thèmes avec El escritor comido. Aiwa déploie en essence deux fils narratifs : l'histoire d'un amour partagé et l'histoire d'un village de "monstres" perdu dans la montagne et des rapports économiques qu'il entretient avec la ville la plus proche. L'amour c'est celui qui uni la jeune Aiwa, du village des "monstres", et le jeune Sony, qui vient lui de la ville. Les "monstres" se sont les habitants mâles du village, victimes d'une surprenante et inexpliqué croissance mammaire. On retrouve ici l'idée de transformation et de "devenir monstre", également présente dans El escritor comido, une thématique qui par ailleurs rapproche une nouvelle foi Bizzio de César Aira. Ceci-dit, on pourrait constater que si Bizzio semble effectuer dans ses livres un travail de réappropriation de certaines thématiques et innovations initiés par Aira, il les désossent et les dépouillent néanmoins largement du support méta-littéraire à partir duquel le prolifiquissime écrivain originaire de Coronel Pringles affirme et assoient ses inventions délirantes. En ce sens, Bizzio est un écrivain sans doute moins directement ou ostensiblement intellectuel qu'Aira. Si les romans d'Aira sont autant des contes que de brillants exercices de critique et de théorie littéraire, ceux de Bizzio sont définitivement du côté du conte, et tout le reste (citations, références, clins d'oeil aux lecteurs) lui sont subordonné. L'art de Bizzio est fiction pure, dirais-je, si tant est que la notion de "pureté" ait quelque sens.
Aiwa donc, est en premier lieu une histoire d'amour, l'histoire d'un amour serein, heureux, qui pétille de cette immaturité glorifiée par Gombrowicz. Ce livre c'est un peu la belle et la bête, l'amour magnifique et juvénile versus la monstruosité de seins énormes, felliniens, s'installant peu a peu sur les torses de pères désemparés et pusillanimes. L'agilité et l'intelligence de la jeunesse versus la bêtise un peu molle des adultes, leur inconséquence. La jeunesse que nous propose Bizzio a définitivement beaucoup à voir avec celle qu'exaltait ou rêvait Gombrowicz. De ses oppositions archétypiques, Bizzio tisse son récit, tout en détail et précision. Il y aura encore l'expédition de ces scientifiques qui veulent comprendre la raison de telles déformations, et il y aura évidemment une révélation ou explication, là-haut, dans la montagne, l'occasion de quelques épisodes rocambolesques du meilleur tonneau. C'est une nouvelle foi régulièrement hilarant, parfois cruel, avec cette façon qu'a Bizzio de définir ses personnages en creux, presque par défaut, en s'attardant uniquement sur certains travers, certains rictus, quelques bévues ou actes manqués. C'est enlevé, vif et puis aussi surtout beau. En lisant ce livre on se rend compte à quel point on avait envie, là, tout de suite, de lire une histoire d'amour, une histoire d'amour et aussi de types auxquels leurs poussent des seins dans un bled arriéré perdu dans la montagne. C'est que l'art narratif de Bizzio a la beauté, la classe, de l'évidence faite fiction, faite invention.

dimanche 20 novembre 2011

Punks, ronds-points et autres considérations languedociennes

À propos de Brûlons tous ces punks pour l'amour des elfes et de L'attaque des dauphins tueurs de Julien Campredon [Monsieur Toussaint Louverture, 2011]




Hier matin, alors que j’inspectais avec la diligence qui m’est coutumière la boîte aux lettres de la rédaction de ce blog, sise à La Défense dans une bien belle tour toute de verre vêtue, je suis tombé sur un courrier qui manifestement ne m’était pas destiné. Après inspection (c’est-à-dire après l’avoir ouvert, que l’on me pardonne l’indiscrétion), j’ai pu en déduire que ladite missive, postée depuis un trou perdu du Languedoc-Roussillon, était en fait destiné au jeune écrivain Julien Campredon. Naturellement, j’ai tout tenté pour me mettre en lien avec le destinataire réel de cette enveloppe, mais, malgré mes efforts, cela s’est avérée peine perdue. Les bureaux de sa maison d’édition sont restés injoignables (un ami m’apprend qu’ils se sont expatriés, pour quelques mystérieuses raisons, aux îles Caïman), tandis que l’auteur, victime de son succès auprès de la gente féminine et des clubs de lecture du troisième age, a choisis de disparaître pour pouvoir se consacrer à son œuvre, loin des mirages médiatique provoqués par le succès, décision qui d’évidence est toute à son honneur.
En désespoir de cause, j’ai décidé de publier la lettre in extenso sur ce blog, en espérant que peut-être, du fond de sa retraite obscure, notre auteur nous lise.
La voici :



« Cher Monsieur Campredon,

Permettez-moi avant toute chose de me présenter : Maître Augustin François Bernard Villavèche, juriste retraité, philatéliste occasionnel, lutineur nostalgique de jeunes filles en fleur, amateur de bonne chère et érudit.
Si je me permets en ce jour de vous écrire, mon cher Campredon, c’est tout simplement parce qu’un malheureux concours de circonstance m’a mis entre les mains un exemplaire de votre livre, celui qui porte le fort disgracieux titre suivant : « Brûlons tous ces punks pour l’amour des elfes ». Je me dois d’admettre qu’il s’en est fallu de peu pour que ledit opuscule, en vertu d’un sens esthétique bien compréhensible et qui chez moi est inné, ne finisse illico et comme on dit presto sa courte carrière à la poubelle. J’avais d’ailleurs en ce sens hélé mon majordome afin qu’il prenne les mesures nécessaires, quand, je ne saurais dire exactement pourquoi, quelque chose a retenu mon attention. Il ne s’agissait pas, surtout pas, et n’allez pas croire, de l’atroce couleur bleu irritante à l’œil qu’arbore ostensiblement avec - reconnaissons-le - autant de vigueur que de mauvais goût le rabat en papier glacé encouvrant maladroitement votre insane petite publication, non il ne s’agissait assurément point de cela, d’autant qu’à mon age, vous savez, nous avons depuis longtemps compris que tous ce qui brille ne saurait être rien d’autre que le maladroit piège des âmes crédules, non, ce qui a, disais-je, retenu in extremis mon attention, ce n’est nullement votre rabat hideux et prétendument ingénieux, non, c’est tout simplement la présence du mot « elfe » qui, venant inopinément conclure le titre disgracieux de votre gribouillis balourd, a provoqué en moi je ne sais quelle réaction inattendue, quelque souvenir de lecture enfantine ou de conte au coin du feu, allez savoir.

Entre temps, j’avais donc hélas - avec l’impatiente de l’homme d’action que j’ai toujours été, y compris maintenant où à la fleur de l’age je goûte enfin le repos que mes années de labeur au service de la communauté m’autorise – j’avais, disais-je, déjà signifié à André mon fidèle majordome de s’approcher. Mon plan ayant désormais bifurqué, je ne pouvais cependant, on en conviendra aisément, admettre mon inconstance face à mon plus fidèle auxiliaire, auxiliaire auprès duquel j’avais toujours fait montre de la plus grande fermeté d’esprit à l’heure de prendre une décision, fut-elle des plus courantes, balayant d’un revers de main agile l’hideux spectre de l’hésitation et celui, à y être, de son non moins déplaisant compagnon, la contradiction. Ainsi, je lui ordonnais, histoire de justifier mon appel et de ne pas passer pour un étourdi, de m’apporter sans délai un verre d’un de ces vieux whiskys dont les écossais possède depuis plusieurs siècle l’immarcescible secret. Dans de telle condition, confortablement installé dans mon meilleur fauteuil, un verre d’excellent whisky a porté de main, sans oublier mon coffret de cigare importé directement de cuba, je n’eus point d’autre recours que de lire votre recueil d’insanité.

Il s’est alors passé, à ma grande honte, et j’en rougie encore, un événement for surprenant, que je me dois de vous conter : mon noble visage qui à l’ordinaire n’arbore pour tout rictus que celui d’une efficiente moustache au galbe parfait, se trouva à plusieurs reprises secoué mécaniquement et ce particulièrement au niveau de la mâchoire par une sorte d’incontrôlable et itérative trépidation accompagnée d’une série de sons provenant indéniablement de ma gorge. Allant à l’encontre de plus d’une décennie d’habitudes fermement ancrés dans une ferme posture qui est celle de ma permanente condition d’homme de loi, il me fallait admettre douloureusement le fait accompli : j’avais ri ! En lisant le tissu d’inepties capilotracté qui semble tenir lieu de colonne vertébrale à vos récits idiots, et bien j’avais été pris – moi ! - d’un irrépressible fou rire. Fâcheuse situation, vous en conviendrez. Et pourtant, me disais-je, méditant sur l’incident, et pourtant, n’était ce pas-là un moment agréable que celui qui m’avait été donné de vivre ? Si le rire est le propre de l’homme, ais-je donc été toute ma vie une bête moi qui jusqu’ici n’avais jamais ri ? Ridicule. Je balayais prestement ces objections d’un revers de main véloce et décidé. Et pourtant, derechef, et pourtant … Ce rire soudain et frénétique qu’était-ce donc, sinon celui de ma jeunesse retrouvée ? Ah, nostalgie des heures passé, rêvant, encore enfant dans les rues nîmoises – car oui, je suis un languedocien fier de sa ligné – ou dans notre maison de Salinelle, noble et pittoresque village rue qui, posé béatement non loin de l’impétueux court du Vidourle et à quelques encablures seulement de la prestigieuse cité romaine de Sommières, m’a vu naître il y’a de cela déjà quelques lustres.

Votre livre, mon cher Campredon, admettons-le une bonne fois et par où qu’on le prenne – y compris d’un bout de doigt dégoûté - n’est qu’un vil amas d’âneries sans nom. Il n’empêche, nonobstant, qu’au-delà de la bêtise crasse qu’il suppure à grands flots, il semble receler quelques vertus que j’ai su – bien malgré moi, je l’admet volontiers – saisir au vol.
La première naturellement, vous l’aurez compris, est l’élection approprié d’un territoire si souvent méprisé par une élite parisienne trop sur d’elle, je parle bien évidemment de notre merveilleux Languedoc, que j’ai pu sentir, malgré de pesantes couches de vulgarités, palpiter dans les recoins de vos écrits mal fichus. Ah ! Carcassonne, et ses remparts, ah ! Sète son port et ses tielles, ah ! Nîmes, ses arènes et son Pierre Ménard, ah Montpellier, son centre piéton et son centre commercial, ah ! Toulouse, son rose et son rose, ah ! cher Languedoc, chères Cévennes, terre de mon enfance, terre de ma vie ! J’en aurais presque les larmes aux yeux, tremblant d’une saine nostalgie. L’accueillant café que nous allons boire assis à l’une des riantes terrasses de la place aux herbes à Nîmes, ou de celle de la préfecture à Montpellier, n’est-il pas dix fois, mille fois plus savoureux que celui, infect, qu’il nous sera donné de boire à un prix astronomique dans n’importe quel gourbi prétentieux de St Germain des Prés, où pourtant viennent se pavaner tous nos soi-disant grand écrivains, qui jamais – jamais ! – n’ont un mot dans leurs ouvrages assommant pour notre si bel et si doux Languedoc.
Il m’en coûte, sachez qu’il m’en coûte, mais je ne peux me voiler la face plus longtemps : vous au moins mon cher Campredon, même si vos écrits sont le plus souvent consternants, vous au moins avez su rendre à notre noble région la place qui lui est due : la plus haute ! Je sens d’autre part, confusément, caché parmi les épaisses broussailles de vos productions exagérément débridées et prétendument inventives, la conscience douloureuse de celui qui ne peut que contempler, rongé par l’amertume et le désenchantement, un monde qui nous est cher s’en aller à vaut l’eau sous les - je vous cite - « coulés de bétons infernales » et autres ronds-points qui, en grappes méphitiques, viennent pourrir l’autrefois fluide cour de notre chère nationale 113.

Car oui, notre cher Sud, notre cher Languedoc - que certains ânes bâtés prétendument expert en « marketing » veulent désormais nous vendre sous la risible marque « Sud de France » (mais où, foutredieu, où, mortecouille, est passé le « la » que n’importe quel esprit même à l’état sauvage serait en droit de réclamer entre les mots « de » et « France », où, palsambleu, fichtre, diantre ?) – car notre région disais-je, si tendre à nos cœur généreux, souffre aujourd’hui le martyr, ployée sous les coups de boutoir de l’envahisseur nordiste qui croit encore que la misère serait plus belle au soleil, sans parler - hélas ! - de tous ces vieux imbéciles pas assez riche pour se payer une retraite dorée sur la cote d’azur et qui à titre de compensation croient qu’il est en leur plein droit de revendiquer une petite place sur notre beau littoral languedocien pour venir y poser leur détestable et populeux petit derrière. Ah !, je vous le concède, je m’emporte, je m’emporte, mais que voulez-vous … Et puisqu’il paraît encore que, selon le je ne saurais dire combien de millions de crétins des Alpes ou d’ailleurs qui se sont rués d’un seul homme pour aller s’abrutir devant ce soit disant film, nous sommes « bienvenue chez les chti », et bien qu’attendez vous tous, ai-je envie de leur envoyer savoir, qu’attendez vous pour vous y précipiter chez ces fameux « chti », ou encore tout simplement pour y rester, si jamais d’aventure vous en êtes natif ? Laissez nous donc en paix, je vous en prie, et allez vous en donc une bonne fois voir chez ces proverbial chti si j’y suis, car maintenant, laissez-moi vous le dire et le répéter, c’est marre !

Et quoi ? J’entends déjà que l’on me taxe de réactionnaire, d’ennemis du progrès, de vieux raleur, voire pire, de vieux facho ? Allons bon, ne venez donc pas geindre quand notre belle côte ne sera plus qu’un immense et abject lotissement entrecoupé d’autoroute où vous paierez à crédit et à un taux surréaliste le débris hideux qui vous servira de logement. Alors oui, dans de telles conditions, je m’emporte, oui je m’énerve mon bon Campredon, mais comprenez-moi : j’ai toujours été l’homme de la pondération, l’homme du calme et de la réflexion, l’homme en un mot du droit, c’est-à-dire - on m’aura compris - de la droiture, une droiture qui s’érige ferme et décidée face au chaos irrépressible de quelques nerfs mal contrôlé.
Mais aujourd’hui, certainement, la coupe est pleine, et en débordant elle a emporté dans son courant nombre de mes certitudes. Le spectre odieux de la déprime et du découragement parfois semble projeter son ombre sans fin.

C’est dur, croyez-moi, mon cher Campredon, c’est dur, très dur, et dans ces moments-là, je me dois d’admettre que vos pantalonnades inhabiles et parfaitement sottes tombent néanmoins à point nommé pour venir me réchauffer un cœur tristement flétrit par une époque qui le dépasse et l’assassine à petit feu.


Cordialement,

votre dévoué et reconnaissant Maître Augustin François Bernard Villavèche, qui vous adresse un salut fier et languedocien. »




Bien. Inutile de préciser, amènes lecteurs, que les propos tenus ci avant n’engagent que leur auteur, à savoir le sieur A. F. B. Villavèche, et sûrement pas la sémillante rédaction de votre blog préféré. D’autre part, il faut quand même remarquer également que si notre correspondant ne cite qu’un titre sur les deux livres que M. Campredon a publié récemment, il est cependant convenable de croire que notre ami a bel et bien lu les deux, car ne cite t’il pas à un moment donné le titre d’un texte inclus dans le recueil « L'attaque des dauphins tueurs » (en l’occurrence « La coulée de béton infernale »), ouvrage qu’il ne mentionne néanmoins à aucun moment dans sa missive pourtant longuette ? Sans doute pouvons-nous en déduire que, part delà l’obstiné mauvaise foi qui semble être celle de notre mystérieux et compassé correspondant, se cache bel et bien un réel intérêt pour l’œuvre de M. Campredon.

Pour notre part, nous aimerions aussi ajouter que le jeune Campredon est un nouveau talent comme qui dirait plein d’avenir, que ses nouvelles sont des petits bijoux d’invention d’irrévérence et d’ironie, et qu’en toute franchise dans nos contrées littéraires où l’on rie assez peu et où la fantaisie semble interdite d’antenne au nom d’un réalisme omniprésent, cela fait du bien. L’humour chez Julien Campredon n’est pas loin de l’intelligence de celui d’un Eric Chevillard, et quant à son invention, sa fantaisie, on n’en avait pas lu d’aussi réjouissante dans la langue de Molière depuis peut-être celle du regretté Raul Damonte dit Copi (dont il faudrait reparler sur ce blog un de ces jours …). La littérature française - si vous voulez mon avis, et si jamais vous n’en voulez pas, et bien tant pis je vous le donne quand même, car après tout c’est de mon blog qu’il s’agit - à dramatiquement besoin d’autres Campredons, d’autres Chevillards, bref a besoin d’humour et d’invention. Et aussi de plaisir, de jeu, c’est-à-dire d’intelligence et de lucidité. Ces indispensables ingrédients, Julien Campredon les a en main, espérons maintenant qu’il ne les lâche pas de sitôt, et qu’ainsi, aussi richement pourvus, il poursuive un chemin qui, alors, sera peut-être semé de quelques embûches littéraires des plus réjouissantes.

P.S. : Contrairement aux allégations douteuses du sieur Villavèche, les deux livres sont très beaux, et le design tout a fait élégant.

lundi 31 octobre 2011

Dérives du vaudeville

A propos de La potra de Juan Filloy [Interzona, 2003]






Après avoir lu avec enthousiasme le formidable Op Oloop, publié il y a peu par Monsieur Toussaint Louverture, je ne pouvais tout simplement pas en rester là avec l'olibrius Juan Filloy. Manos a la obra donc, me suis-je dis, et sans coup férir j'ai inspiré un grand coup et me suis plongé sans attendre dans un autre de ses nombreux romans (pas loin d'une cinquantaine, faut-il croire, s'étalant sur quelques 70 années d'écriture, de l'aube des années trente à l'aube du XXIème siècle). En v.o. cette fois-ci, même pas peur. Et c'est donc avec cette Pouliche écrite en 1967 que j'ai poursuivie mon petit tour étonné et gaillard dans la galaxie Filloy, une galaxie tout en couleurs et chatoiements, où le langage est roi.

On s'en doutait d'ailleurs déjà en lisant l'admirable traduction de Céleste Desoille pour Op Oloop, mais voilà que cela se confirme bel et bien : nous voici en présence d'un auteur baroque, un auteur à la langue bien pendue et au vocabulaire particulièrement fourni. L'ami Filloy se targuait d'ailleurs - entre autre choses, car il aimait semble t'il à faire reluire ses multiples talents - de maitriser un espagnol riche en calorie de plus de 70 000 mots. S'il n'ont pas tous pu ou su trouver leur place au sein de La potra, force est de constater la richesse de cette langue tour à tour siècle d'oriste ou paysanne, et toujours prête aux circonvolutions les plus vertigineuses et aux tours de passe-passe les plus acrobatiques. Une telle débauche présente évidemment deux inconvénients : l'un (personnel), celui de souligner parfois désagréablement les limites de mon espagnol face à un tel flots de vocables inusités, l'autre (plus général) de fatiguer par moment le lecteur qui se demande à certain endroits l'air hagard s'il n'y aurais pas quelque chose d'un peu gratuit ou too much dans tout ca. C'est que Juan Filloy, le cuistre, a le gout exacerbé du jeu, et il semble ainsi parfois dépasser la (juste) mesure, emporté tel un cabri par son élan. Il en découle à quelques (brefs) moments une dérive de l'écriture vers le mécanique, le forcé. Le style Filloy, qui plus d'une fois ici m'a évoqué le travail du mexicain Daniel Sada, n'a pas toujours, hélas, la grâce de celui-ci. Dommage, car la plupart du temps il y a dans ce La potra une même jouissance rabelaisienne, un même art du vaudeville défroqué. Mais le problème principal de Filloy dans ce livre, c'est que l'on sent l'écrivain très ou trop sur de lui et de ses effets, ce qui fait perdre au roman un certain "naturel". Évidemment, parler de "naturel" chez un auteur où l'artifice est au cœur même de son travail littéraire peut sembler absurde, pourtant, il faut bien admettre que par moment trop d'artifice peut tout simplement tuer l'artifice.

Ces réserves faite, il convient quand même de dire que nous avons affaire à un bon livre. Approchons nous donc un peu de l'intrigue. La narration se construit autour d'une série d'oppositions propre au monde rural de la pampa argentine - univers qui est celui où Juan Filloy (qui apparait d'ailleurs dans son propre rôle à la toute fin du livre) a vécue toute sa vie professionnelle comme juge dans la petite bourgade de Rio Cuarto - mais aussi plus générales : les grands propriétaires terriens anglais contre leurs employés, ces péons incultes et mal dégrossis, la technologie moderne contre la tradition, la civilisation contre la barbarie, ce vieil axiome qui traine ses guêtres dans la littérature argentine depuis au moins Sarmiento, la retenue et le contrôle des sentiments contre l'instinct débridé et l'animalité, l'idéal de pureté contre l'assouvissement du désir, l'homme contre la femme, etc ...

Comme je le disait vaguement plus haut, La potra est avant tout, voire uniquement et dans son essence, un vaudeville. N'y voyez là aucun jugement dépréciatif, au contraire, à l'instar de l'excellent Casi Nunca de Sada, le vaudeville est pour Filloy un cadre idéal et parfaitement balisé où laisser pousser les ferments de son délire et de son invention. Qui dit vaudeville dit trio amoureux, et le voici, le voilà : Miss Verena Briggs, qui tient d'une main de fer sertie dans un corps parfait l'estancia "Los capitanejos" est promise au beau Daniel Swinburne, homme à l'élégance et au savoir vivre tout anglais, avec ce que cela inclus de réserve et de pudibonderie. Ils vont bientôt fixer la date de leur union, repoussé jusque là par les vicissitudes d'une guerre mondiale où ce cher Daniel était partie se tailler les galons d'homme viril. Le problème, c'est que notre Verena n'est pas du genre à laisser taire ses instincts sous prétexte qu'elle ne serait pas encore marié. Elle s'est donc entretemps embarqué dans une liaison purement sexuelle, furtive certes mais intense et régulière, avec le palefrenier de son empire agricole, hectares et hectares à n'en plus finir peuplé de vaches et autre chevaux, un certain Quinto Ochoa. Voici donc le trio, avec en son centre une "vraie" femme, en pleine possession de son corps et de ses pulsions, partagées entre un homme digne de son rang, intelligent et parfait sous tous les points de vue, mais qui ne l'a jamais touché, et un autre, indéniablement plus bourru et crotteux, mais qui sait faire montre d'une efficacité certaine à l'heure d'épancher toute soif libidineuse. Le drame que l'on sent déjà pointer va rapidement se sceller quand lors d'un accident d'avion le beau et fringuant mais hélas timide Daniel se retrouve ni plus ni moins que castré ! Comme on le voit, Filloy n'y vas pas avec le dos de la cuillère niveau symbolisme. Vous vouliez du freudien ? En voici donc, servit à la louche et sur un plateau.







Je ne suis pas sans me rendre compte que résumé ainsi, l'intrigue fait peur ou semble ridicule. Ridicule, au fond et n'ayons pas peur de le dire, elle l'est, et c'est justement ce qui fait la force du livre, éclater un argument des plus banal dans un fourmillement stylistique incessant et - certes - inégal voire agaçant par moments, mais qui pourtant sait maintenir le lecteur à l'affut d'une trame pourtant à priori largement prévisible. Il y a chez Filloy un plaisir quasi maniaque a tisser et entremêler tous ces clichés et toutes ces situations attendue. Le plaisir du lecteur, quand à lui, se situe évidemment et très exactement au même niveau.
Dans le prologue, signé d'un certain Mempo Giardinelli, on apprend que Filloy serait une sorte de pionnier absolue de l'ironie en littérature dès ses premier écrits des années trente. Il s'agit d'une affirmation tout a fait excessive, due sans doute plus à l'enthousiasme de l'élève face au maitre qu'a un quelconque travail d'analyse sérieux de l'œuvre. Mais il n'en reste pas moins que Filloy se pose ici en ironiste, dans la lignée d'une certaine tradition philosophique que l'on pourrait faire remonter pourquoi pas à Voltaire ou à qui vous voulez. Cette posture est la force et la limite de ce livre, car comme je le disais plus haut, Filloy est un écrivain très sur de lui, et sans aucun doute trop sur de lui. Le genre a faire souvent montre d'opinions fermes et tranchées, opinions qui, malgré l'humour permanent, apparaissent un peu rigides au pauvre lecteur. C'est dommage, mais cela fait sans doute aussi partie intégrante de la figure même du personnage Filloy, et du mythe qu'il s'est lui-même forgé, à savoir celui d'un auteur qui, dans son coin, le dos tourné aux marigots littéraire, pond avec régularité et obstination une œuvre "majeure", et qui de plus se permet le luxe de se moquer comme d'une guigne de sa diffusion, se contentant le plus simplement du monde de petits tirages a compte d'auteur à destination des (certes nombreux) amis. Attention, je ne suis pas en train de dire par là que Filloy est un imposteur ou un écrivain cherchant à nous faire passer des vessies pour des lanternes (la qualité indéniable de l'excellent Op Oloop suffira à démonter le contraire), mais simplement qu'une position autarcique comme le fut celle qu'il s'est choisie présente certaines limites, ne serai-ce que celles du péché d'orgueil et de la mauvaise foi à tout crin, pièges faciles dans lequel semble être tombé notre auteur. Dans les quelques interviews que l'on peut lire ici ou là sur la toile, cela donne un petit vieux à moitié acariâtre déblatérant des bêtises plus grosses que lui sur tout un tas de sujet, et dans le livre qui nous occupe cela donne quelques généralités branlantes sur la féminité, l'homosexualité, les rapports de classes, etc ... Au fond, ce n'est pas vraiment gênant, et cela concoure peut-être même à un certain charme pervers du livre. Après tout, et comme je le disais déjà dans ma note sur Op Oloop, chez Filloy, comme dirait Lacan, ça parle, peut-être par moments au-delà des intentions de son auteur, ce dernier point étant par ailleurs ce que l'on peut souhaiter de mieux à un livre. Ne nous plaignions donc pas.

La pouliche du titre, c'est bien sûr Verena, être solaire et sur de son fait, puissance féminine en action. Et qui donc de la pouliche ou du dompteur expert (le palefrenier Ochoa), va dominer l'autre ? Qui de la civilisation (Verena) ou de la barbarie (Quinto Ochoa), aura le dernier mot ?
Filloy s'amuse beaucoup à opposer les habitudes guindés des "colons" anglais, leur thé, leur flegme, leur incapacité à exprimer avec naturel les sentiments engoncés comme ils le sont dans leurs rituels aristocratiques, avec la rudesse de la vie criolla, celle des péons et des employés, plus prompt à la réjouissance sans chichi comme à la querelle facile. C'est parfois un peu grossier - l'usage appuyé de dialogue en quasi 'dialecte' paysan - mais ça marche quand même, sans doute parce que ce livre est pour l'essentiel une farce, bien picaresque et que le forçage de traits y est le principal moteur.

La potra souffre peut-être un peu d'un souffle poétique plus faible que celui fort réjouissant qui domine dans Op Oloop, sans doute le fait qu'il y ait 30 ans d'écart entre les deux romans n'y est pas étranger. La potra, écrit en 1967 (Filloy a alors 73 ans) et publié pour la première fois en 1973, est écrit dans un style qui parait ne pas avoir évolué depuis les années trente, et bien que cela puisse s'envisager comme une preuve de constance, cela pourrait aussi par moment être le signe d'un certain essoufflement, ou pour le dire autrement d'une trop grande confiance en ses propres procédés narratifs.
Quoi qu'il en soit, et bien que je sois un peu déçut en comparaison avec le plaisir que fut la lecture d'Op Oloop, je ne regrette absolument pas le temps passé en compagnie de cette pouliche bigger than life, car malgré les défauts, il y a ici plus de trouvailles qu'il n'en faut pour satisfaire le lecteur exigeant.
Déjà d'ailleurs, du coin de l'œil et puisque nous y sommes, j'entraperçois la silhouette d'un autre livre de Filloy, Caterva, écrit à la même époque qu'Op Oloop, et considéré par certains comme son opus magnus, nous en reparlerons peut-être à l'occasion ...

samedi 10 septembre 2011

Op Oloop face à son équation

À propos d'Op Oloop, de Juan Filloy - Traduction de Céleste Desoille [Monsieur Toussaint Louverture, 2011]








Optimus Oloop - que ses amis nomment plus simplement Op Oloop - est selon toute apparence ce que l’on aurait bien envie de définir aujourd’hui comme un control freak, à savoir une sorte de psychorigide obsédé tant par les chiffres, les données et la statistique que par l’organisation rigoureuse de sa vie quotidienne (banquet, visite aux bains turcs ou à la maison close). Op Oloop est donc selon bien des points de vue un maniaque, un obsessionnel,un « pourfendeur infatigable de la spontanéité », et d’évidence, une telle mécanique si bien huilé ne saurait faire autre chose que de voler fatalement en éclats. C’est cette fissuration inévitable et potentiellement tragique que nous raconte cet étonnant et charmeur roman de l’argentin Juan Filloy [1896-2000], au cour d’une journée puis d’une nuit pleine de péripéties.
Cela dit, n’allez donc pas croire qu’il s’agisse pour autant d’un livre sombre ou dur. Au contraire, c’est à une sorte de comédie mélancolique oscillant savamment, voire goulûment, du philosophique au romantique en passant par le scabreux – et qui dans tous les cas sait rester gracieuse, y compris dans ces excès - que nous invite Juan Filloy. Le roman sera brièvement publié en 1934 avant d’être aussitôt censuré pour « pornographie », ce qui ne l’empêchera pas de gagner au fil des ans influence et reconnaissance. Julio Cortázar d’ailleurs y fait paraît-il référence dans son célébrissime Marelle.
D’autre part, et je ne sais pas si cette précision est vraiment utile puisque nous parlons ici de fiction, ce livre n’est pas réaliste. Bien que revêtant vaguement les atours du réalisme, avec par exemple une construction temporelle en temps réel (soit exactement et pour rester précis, 19 heures de la vie et l’oeuvre d’Op Oloop), ou encore une mise en situation dans des lieux identifiable du Buenos Aires des années 30, ce livre est avant tout une fable, et dès lors n ‘hésite pas à recourir à l’exagération, à la caricature, au délire métaphorique, dans les situations comme dans les dialogues (nombreux) entre les personnages/caractères qui le peuple. Ce roman ne s’intéresse nullement à une quelconque forme de psychologie traditionnelle dans sa peinture des protagonistes exubérants que le lecteur y croise, mais s’appui plutôt sur le symbolisme de la psychanalyse et de la pensée freudienne. D’ailleurs, il semblerait bien que Freud lui-même en ait fortement apprécié la lecture au moment de sa publication [1]. Le petit monde qui peuple ce livre ressemble donc plutôt à un bouquet allégorique, et les divers personnages que l’on y croise, classé selon des types sociaux facilement identifiables (le mac, l’éternel étudiant, le consul froid et mesquin, le médecin filou, etc ..) y apparaissent surtout comme faire valoir ou contrepoint du personnage d’Op Oloop, sorte d’étoile filante ou de planète à la dérive, désorbitée. Une étoile lumineuse et sombre, à la puissante force centrifuge (Op Oloop ne fait-il d’ailleurs pas tourner itérativement et maniatiquement les taxis autour de la place du Parlement ?).

Op Oloop est avant tout un idéaliste, et sous le masque du contrôle maniaque c’est un Op Oloop statisticien en quête d’idéal que l’on découvre peu à peu, lancé dans la recherche éperdue d’un sens au monde et à sa vie. Ces dix-neuf heures qui nous sont contées (de 10h du matin jusqu’à l’aube suivante) seront donc celle de l’effondrement d’un système – le système Op Oloop, fait d’organisation et de statistique – face à un élément non prévu : l’amour, celui de la jeune Franziska. Et attention, nous ne parlons pas ici de n’importe quel amour, non, ce dont il est question ici c’est d’un amour véritable, pur, symbole d’honnêteté absolue et de don total, ce dont il est question encore c’est d’un amour courtois, télépathique, d’un idéal qui tout à coup s’incarnerait dans une autre moitié, l’Aimé … Bref, l’amour qui tout à coup s’immisce dans le réel tel une variable imprévue dans les statistiques, une variable qui sans doute sera difficile, voire impossible, à ajuster (« L’émerveillement amoureux a organisé le sabotage définitif de mon âme », confie-il). Et c’est précisément cet inajustement qui sera la source des souffrances de notre cher Op Oloop, mi-Achille Talon grotesque, beau parleur et imbu de sa personne (l’irrésistible séquence du début du livre où il donne à propos du pourboire une leçon crypto-marxiste aux employés sous-payés d’un bain turc: « Unissez vous dans l’Internationale du Pourboire ! » ne craint-il pas d’affirmer …), mi-Don Quichotte rêveur ou jeune Werther désespérément romantique, incapable dans tous les cas de faire face à un amour impossible ou dont le poids s’avère insupportable. "Chacun de nous se retrouve confronté à sa propre équation" avoue-t'il d'ailleurs, comme une acceptation résignée de son incapacité à admettre sereinement par exemple la possibilité d'un amour réel, incarné.

Parvenu que nous sommes à ce point, il ne sera pas inutile, je crois, de jeter une brève et sporadique lumière sur l’intrigue, ou du moins sur – mettons – l’argument narratif principal de ce roman : ce jour-là, celui qui nous est patiemment et vaillamment conté par Juan Filloy, Op Oloop a invité ses amis à un grand banquet dans un hôtel de luxe pour célébrer rien moins que son millième coït. Oui, vous avez bien lu, notre olibrius statisticien est peut-être un grand et noble idéaliste, fasciné et effrayé dans la même mesure par la possibilité de l’amour réel, mais il n’en reste pas moins qu’en attendant il n’a pas perdu son temps. Et c’est que pour notre ami qui - on l’aura compris - est un garçon bien organisé, le sexe est une nécessité physiologique qui se doit d’être assouvi afin d’assurer l’équilibre physique et mental de l’honnête homme. Ainsi, il fréquente assidûment les prostitués, et tient au sein d’un petit carnet un registre précis de chacune de ses relations avec les prêtresses de l’amour tarifé. Faudrait-il alors s’étonner de croiser un maquereau de haut rang parmi ses amis ?
Le monde de la prostitution et des maquereaux ressemble fort d’ailleurs et puisque nous y sommes à une figure que l’on retrouve régulièrement chez quelques uns des écrivain argentins ou affiliés contemporains de Juan Filloy, il suffira de penser par exemple au personnage fameux qu’est le rufian mélancolique des romans de Roberto Arlt, ou encore à l’univers crapuleux de Juan Carlos Onetti, sans oublier aussi– voire surtout – l’incroyable roman de Leopoldo Maréchal Adan Buenosayres [1948] [2], dont le livre de Filloy semble à bien des égards être l’indéniable prédécesseur.
Le petit tour au bordel fait donc bien partit du programme de cette nuit intense pour Op Oloop, mais cette visite réservera à notre ami son lot de surprises et de délires fiévreux baignant dans un oedipe fantasmé. Mais il serait sage de ne pas en dire plus, histoire de ne pas déflorer le plaisir vaguement masochiste du futur lecteur.

Il y a donc au centre du livre un grand banquet, où Op Oloop en hôte attentionné a réuni tous ses amis. Et que fait-on, chers amis, dans un banquet, à part manger goulûment une liste infinie de mets plus délicieux les uns que les autres et d’avaler par litres les meilleurs vins et champagnes ? Et bien, naturellement, on y discute, on y joute oralement, on y lâche les bons mots ou les pires boutades vaseuses, bref, au banquet d’Op Oloop, ça parle. Et de quoi, me demandez-vous, de quoi ça parle ? Oh, et bien d’un peu de tout : du sens de la vie, des statistiques, de la guerre, du passé et des souvenirs d’une jeunesse finlandaise, de la religion, des idéaux politiques, de la sexualité, tarifé ou non, et bien sûr et surtout de l’amour, inévitablement, car ne l’oublions pas, Op Oloop est amoureux, voilà où le bat blesse, voilà la grande nouvelle qui inquiétera tous ses amis. Cette séquence du banquet – la plus longue et la plus riche du livre - est aussi celle où la folie rampante, qui peu à peu gagne notre héros dans des grandes bouffées délirantes qui telle des montagnes russes montent et descendent dans son crâne en ébullition (« ma tête est une version miniature de l’enfer » dit-il au début du livre), va prendre le pas et le guider directement vers l’épisode cataclismico-burlesque du bordel, qui sera celui qui marquera sont destin.
Et puis dans ce banquet, il y a les convives, la tonitruante galerie des amis d’Op Oloop, une belle brochette de grande gueules, avec lesquels ça parle, et pas qu’un peu, croyez moi. On sent par là d’ailleurs que Filloy s’est beaucoup amusé à dépeindre cette galerie rabelaisienne de « types » disons socioprofessionnels et à leur attribuer des interventions truffées par le vocabulaire propre à leurs professions (on y croise un contrôleur aérien, un ingénieur du son …). Ce banquet est le lieu du discours, de l’échange parfois vif, de la confrontation qui toujours se résout et s’apaise en levant son verre à l’amitié. Cette séquence n’est pas thématiquement unitaire, elle ouvre milles et unes directions philosophiques ou politiques, humoristiques ou mélancoliques. On y sent palpable, l’ambition artistique de Juan Filloy, le lecteur y est emporté par le côté touche à tout et exubérant d’un échange de haute volé, ou l’humour et le grotesque sont loin d’être absent.








Je le disais un peu plus haut, cet Op Oloop m’a irrésistiblement fait penser à l’un des classiques absolus de la littérature argentine, voire latino-américaine en général, je veux parler du maousse Adan Buenosayres de Leopoldo Marechal, qui partage plus d’un point commun avec le réjouissant roman de Juan Filloy, ne serait-ce déjà parce que les deux livres sont titrés tout simplement d’après le nom de leur personnage principal. Le héros de Marechal, à l’instar de celui de Filloy, est un idéaliste en crise dont nous suivrons la quête de sens en « temps réel ». Adan Buenosayres et Op Oloop sont deux victimes de l’amour impossible et de l’absolu, projeté dans le délire (le leur et celui de leurs nombreux amis, les deux livres offrant la même cruciale place à l’amitié et aux joutes verbales qui y sont liés). Les deux romans présentent aussi la même alternance entre visions philosophico-psycanalitico-mystiques et farce picaresque, ils arborent avec fierté le même plaisir à mélanger allègrement et sans souci la pureté de la lumière et la vulgarité bien sentie (mais toujours, comme je le disais, avec grâce, avec élégance), et sont construit tout deux, à l’instar d’une bonne vieille fable philosophique, en succession d’épisodes prenant place au sein d’une trame temporelle relativement courte (19h donc chez Filloy, 3 jours chez Marechal), comme autant de moments symptomatiques et symboliques qui viendraient marquer les étapes indispensables d’une avancé ou fuite en avant, celle de l’errance angoissée et destructive de leur personnage. Les deux romans par ailleurs, connurent le même ostracisme au moment de leur publication, et l’Adan Buenosayres de Marechal, s’il ne fut pas censuré, fut totalement ignoré par le milieux intellectuel de l’époque – à l’exception, encore lui, de Julio Cortázar- à cause du péronisme ouvertement affiché de son auteur, ce qui n’était guère bien vu dans un milieu littéraire qui était alors largement lié à l’oligarchie.

En guise de conclusion à cette petite note qui ne fait qu’effleurer un roman particulièrement riche, drôle, intelligent et fantaisiste (l’un n’excluant pas – je l’espère – l’autre), remercions donc les éditions Monsieur Toussaint Louverture d’avoir eut la bonne et riche idée de nous offrir, près de 80 ans après sa première publication (il n’est jamais trop tard), cette première traduction française d’Op Oloop et de l’œuvre (visiblement très fournie) de Juan Filloy en général. Espérons donc que ce ne soit qu’un début ...




[1] Pour en savoir plus, Filloy en parle (en espagnol) ici.

[2]
Leopoldo Marechal "Adan Buenosayres" - Traduction de Patrice Toulat [Grasset, 1995 & Livre de Poche Biblio, 1999].
Paperblog