lundi 28 novembre 2016

Ana Tot – Méca


Ana Tot – Méca [Le Cadran ligné, 2016]




Article écrit pour Le Matricule des anges

« Les choses ne sont pas comme elles sont », première phrase. À moins qu’elles le soient. Ou qu’elles soient autres et que derrière leur apparence d’être une chose qu’elles ne sont pas, elles cachent en vérité un monde de variantes qui ne cesseront de nier, et en niant, de renforcer, la réalité des choses. Il y a une logique dans tout ça. Et la logique, dans ce petit livre, importe. Quand bien même elle tient parfois du syllogisme. Une logique inquiète, qui inquiète celui qui s’inquiète et tente alors de tirer ça au clair. Beckett n’est pas loin, il rode. Comme un fantôme amical plutôt que comme une présence écrasante. La logique serait-elle dans Méca ce mot en gras, entre parenthèses, qui vient conclure chacune de ces « proses poétiques » d’une ou deux pages (si tant est qu’il s’agisse de prose, si tant est qu’il s’agisse de poésie) ; mot qui sert également de titre, et qui dès lors, plutôt que conclure, ouvre : « m’effleure », « rumination », « pouvoir », etc.

Ana Tot propose au lecteur une série de constructions mentales obsessionnelles qui tentent à chaque fois d’épuiser une matière aussi pauvre qu’inépuisable, existentielle certainement en ce sens qu’on ne cesse de s’y chercher, de s’y trouver et de s’y perdre à nouveau : « j’ai parfois besoin de me dédoubler. Je me parle alors comme si je m’adressais à un autre » ; « moi, c’est moi. Mais il arrive que quelqu’un prenne la parole à ma place ». Qui parle, ici ? Ce n’est pas clair, car celui qui parle pourrait bien dire ce qu’il aurait pu dire s’il avait dit ce qu’il voulait dire. Qu’importe, « nous avançons », « nous perdons l’équilibre et nous marchons, par la force des choses, nous faisons un pas pour nous rattraper ou bien nous tombons, ce qui revient au même ». Il y a des histoires dans ce monde sans histoire, « tandis que l’œil aveugle continue de scruter les nuances de ma vie intérieure ». Au final, il s’agit peut-être « d’en finir avec les certitudes ».


jeudi 24 novembre 2016

Ádám Bodor – Les oiseaux de Verhovina


De drôles d’oiseaux

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Ádám Bodor – Les oiseaux de Verhovina [Traduit du hongrois par Sophie Aude – Cambourakis, 2016]




Article écrit pour Le Matricule des anges

S’il s’agissait pour Ádám Bodor, en choisissant de raconter un village, de nous dire qui nous sommes, le tableau fait froid dans le dos. Et ce malgré l’humour (noir, forcément). Verhovina - ou Jablonska Poljana, l’un contenant l’autre dans la géographie complexe bien qu’en vase clôt du roman - est un hameau sordide de tous points de vue. Sauf pour les personnages, aussi filous que résignés à leur condition ; et plus qu’à leur condition, à leur irrémédiable disparition. On accepte la mort ici sans broncher, on sait qu’elle viendra à un moment et on l’acceptera avec le respect qui lui est dû, un respect peut-être informe, mais un respect malgré tout. Car Verhovina est un village qui semble promis à la disparition ; au fil des pages, il se dépeuple. Bientôt, il ne restera rien. Premier signe annonciateur, les oiseaux se sont fait la malle. Mais la mort est peut-être l’autre nom de « puissances lointaines », qui pour être absentes n’en sont pas moins implacables.

Dans ce paysage qu’on ne cesse de parcourir en tous sens – comme si ce monde en autarcie pouvait contenir l’univers entier, alors même que les étrangers y sont rarement bienvenus – on passe de la rue principale à une cour où tous ne cessent de s’observer les uns les autres, puis d’une gare qui n’est plus desservie aux prés d’où jaillissent neufs sources d’eaux chaudes dont l’odeur entêtante et riche en souffre empuantie jusqu’au moindre recoin du village. L’une de celle-ci rend d’ailleurs une eau impropre à tout usage, mais dont les cristaux qu’elle sécrète conservent les morts.

Les jours se suivent sous un climat pour le moins hostile. L’été y est en effet fort court et ne permet pas à un drôle de moulin congelé d’avoir le temps de se libérer de sa gangue de glace. Le reste du temps, froideur et neige sale. Comme dans tout conte qui se respecte, car il y a quelque chose de la fable ici, chacun occupe une fonction : une couturière, un brigadier, une garde-malade, un aubergiste, etc. Certains semblent même posséder de curieux pouvoirs additionnels : lire l’avenir dans les larmes ou faire ressusciter les morts, mais pas tous, ce qui crée de fatales jalousies. Du réalisme magique si l’on veut, mais qui lorgnerait plutôt vers l’absurde.

Le roman fonctionne d’abord comme une galerie de personnages. De fait, chacun des chapitres porte le nom de l’un d’eux. La narration, plutôt que linéaire, s’y fait cyclique, pour ne pas dire concentrique. La temporalité devient ainsi mystérieuse : tel événement à peine évoqué sur un ton dédaigneux par le narrateur principal – Adam, un jeune ex-délinquant venu au village en réinsertion – le sera de nouveau un peu plus loin, et finira bien par s’éclairer. Une sorte de puzzle qui contribue à l’atmosphère délétère du récit. Où sommes nous exactement ? L’extrême précision des lieux parcourus n’est que le reflet inversé de l’imprécision du reste, tout ce qui n’est pas Verhovina et en menace le fragile équilibre. Il semble que nous soyons en Roumanie, on aperçoit au loin la Transylvanie. Adam fait d’ailleurs la lecture en hongrois – langue à laquelle il ne comprend rien – à une dame qui n’y comprend rien non plus et attend depuis des années la venue d’un soi-disant soldat de cette nationalité qui viendrait l’arracher à cette morne vie.

Les épisodes s’entremêlent plutôt qu’ils ne se suivent, parfois truculents, le plus souvent glauques, tandis qu’on ne cesse de boire le même vin de prune. Il y a une tension permanente que l’indéfinition, qui est aussi celle de l’époque où se déroulent les évènements (le XXIème siècle, vraiment ?), ne cesse d’amplifier. Un monde entre ruralité et grotesque, que Bodor distille au compte goutte avec un grand sens du détail.

mardi 22 novembre 2016

Sergio Aquindo & Pierre Senges – Cendre des hommes et des bulletins


Des princes détrônés

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Sergio Aquindo & Pierre Senges – Cendre des hommes et des bulletins [Le tripode, 2016]







Article écrit pour Le Matricule des anges

La cendre des hommes et des bulletins semble directement se répandre sur les six personnages mystérieux et difformes d’un tableau de Bruegel dont on ne sait pas grand-chose. Un titre, au moins, « Les mendiants », suffisamment vague pour offrir l’interprétation comme sur un plateau. Plateau dans lequel Aquindo et Senges, l’un dessinant, l’autre écrivant, viennent piocher les mains avides, y trouvant le plus riche des mets, l’imprécision. Puisqu’on ne sait pas qui sont ces gens peints sur ce petit rectangle d’un grand artiste, l’envie est grande d’en faire un peu ce qu’on veut : les voici professeurs de la Sorbonne, prophètes sur la place du marché ou commanditaires de l’œuvre. L’improbable est toujours bienvenu, à condition de l’étayer de la plus solide - et partant, fantaisiste - impression de véracité.

Senges, écrivain borgésien à ses heures, ne serait-ce que dans la retenue ironique de sa langue aux mots toujours choisis, a le goût de l’attribution erronée. En feront les frais ici quelques papes, antipapes, rois, reines et sultans. Ainsi qu’une bibliographie invérifiable. Il a aussi, naturellement, le goût de la variation. Variations doubles en l’occurrence, puisque les siennes dialoguent (un dialogue parfois poli, parfois conflictuel, parfois de sourds, qu’il revient au lecteur de compléter) avec celles, graphiques, d'Aquindo. Celui-ci, dans un noir et blanc forcément cendreux, évide, empli, coupe, découpe, place et déplace les gueux bruegéliens. Il leur attribue des objets qu’ils n’ont pas mais qu’on croisera peut-être dans ce qu’écrit Senges (une mitre, par exemple). Il les numérote comme s’il cherchait à les faire entrer dans quelque improbable classification. Il durcit le trait ou le rend vaporeux jusqu’à l’évanescence. Parfois même, l’un a un drôle d’air chinois. Pourtant, avec une remarquable fidélité, il ne s’éloigne jamais trop de sa source. Ses ébauches de mille tableaux possibles gardent une âme bruegélienne. Senges, par contre, prend le large, profitant de l’occasion qui lui est offerte de coudre un moyen âge à son goût.

De même qu’il l’avait fait avec Lichtenberg et le capitaine Achab, Senges considère le tableau comme la source de toutes les éventualités. La variation devient ainsi un art de l’expansion. D’où ces « versions de la toile » qui ponctuent le livre comme autant de retours vers la case d’un trouble départ. Mais il y a d’abord un « écho », celui de la fête des fous, première interprétation et matrice de tout le reste, occasion unique de se situer « à mi-distance entre la vérité et le mensonge ». En ce jour où le pouvoir simule son renversement pour mieux maintenir son joug le reste du temps, tout est possible, les singes récitent la messe et l’on « joue aux dés sur la sainte table, pariant la chair du christ ou la virginité de Marie à 100 contre 1 ». De la même façon, comme si la papauté n’était après tout qu’une permanente singerie, une simple erreur d’orthographe sur un bulletin fait élire un idiot à la place du favori. D’où la naissance d’un antipape et d’un livre qui se fait le « parcours des princes usurpés en direction du trône ». Car l’infortuné antipape n’est pas seul, l’accompagne une brochette de bras cassés qui tous auraient dû se faire calife à la place du calife. Philippe VII, roi de France ou Jacinta 1ère reine d’Angleterre, une sorte de turc encore, Alaeddin sans lampe magique, et même un banquier anversois ruiné.

Avec leurs « têtes d’imbéciles qui donnent l’hospitalité à toutes les mouches dont Belzebuth ne veut pas », ils parcourent l’Europe du sud au nord et du nord au sud, formant une drôle de caravane sale et fourbue. Des mendiants magnifiques en vérité, qui ne mendient rien d’autre qu’un peu de considération, celle d’êtres pris pour ce qu’ils croient être, des monarques. Il suffit après tout d’être coiffé des signes du pouvoir pour commencer aussitôt « à jongler avec les concepts ». Mais les déboires ne manquent pas. Ils auront beau essayer de convaincre ceux pour qui le pouvoir est une réalité et pas un fantasme, rien à faire : le pouvoir est ailleurs, et eux restent « collés au sol », tandis que les puissants « font les funambules ». Des silhouettes qu’il faut se contenter de voir au loin, comme le confie l’antipape dans son journal : « cheminer en majesté si loin de la terre les rend immortelles, irréfutables aussi ; leur illégitimité prend alors allure, même à nos yeux, de Vérité et de justice, la Vérité et la Justice menant grand train, sans nous regarder ».

samedi 22 octobre 2016

Sergio Delgado - Al fin


Petit traité des sensations

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Sergio Delgado - Al fin [Beatriz Viterbo Editora - 2005]






Il y a des romans qui couvrent une vie entière. D’autres qui, ne se satisfaisant pas de si peu, balayent des générations, embrassant l’histoire d’une famille, d’un pays, d’un continent, d’une civilisation. Plus modestement (en apparence, du moins), il y a ceux qui choisissent de ne se concentrer que sur une semaine, un jour, une heure, un instant. Car s’il est vrai que l’univers contient tous les atomes, chaque atome contient à son tour une portion du tout. Depuis cette portion, il est loisible de déplier la carte et redessiner le monde. Cette portion offre peut-être également l’opportunité d’un regard plus modeste, plus intime.

Al fin ["Enfin", "Finalement"], second roman de l’argentin Sergio Delgado (Sante Fe, 1961), appartient à la catégorie de ceux qui font d’un simple et banal atome un univers entier, qui pour être bien délimité temporellement comme géographiquement, permet d’autant plus des échappées. Il renferme en ses pages le récit d’une seule nuit, du crépuscule à l’aube ; nuit faite d’alcool et d’amitié, de grandes discussions et de blagues potaches, de reflets de lune sur l’eau du fleuve, de contemplation, d’ennui. Mais une nuit qui pourrait bien n’être qu’un prétexte, celui de ne conter en vérité qu’une poignée de secondes cruciales autour desquelles on ne cessera de zigzaguer. Surtout, il tente une approche à la fois concentrique (de cercle en cercle on se rapproche du cœur des choses, de ce qui importe) et digressive du réel. Ou, plutôt que du réel, de la perception tronquée, fuyante, toujours remise en question, que nous en avons. S’il y a un ton qui définit le style de ce livre, ce serait celui d’une hésitation méditative, presque analytique. Les sentiments, les évènements, les variations du climat, du jour et de la nuit, sont autant d’éléments instables qu’on ne peut saisir (approximativement) qu’en se laissant porter par une rêverie qui cherche à en éclairer les nuances tout en admettant d’emblée l’échec de cette tentative. Un empirisme mélancolique, non dénué d’humour.

« Il est très difficile de travailler sur notre propre expérience. La vie, la matière la plus immédiate pour tous, est en même temps la plus incompréhensible. La description d’une minute peut demander la durée d’une journée. Et quelques mots suffisent parfois pour faire défiler des années », lit-on vers la fin d’un autre (très bon) roman de Delgado, Estela en el monte.

Puisque nous en sommes déjà aux citations, faisons donc de même et in extenso s’agissant du texte de quatrième qui, une fois n’est pas coutume, dépasse la simple volonté promotionnelle (« Achète ce livre, lecteur ! ») pour se faire objet poétique et donner sous forme de liste un résumé fiable, bien qu’elliptique, du livre :

« Un coup de fil, le tunnel sous le fleuve, les rues de la ville de Paraná, quelques poèmes, un saule, une bergère, un ex-notaire, plusieurs Renault (12, 6, 5, 4), un gramme de chlorhydrate de cocaïne, la statue de Condillac, une veillée funèbre, un anniversaire, deux fûts de bière, le fleuve Paraná, un ballon en plastique, six bouteilles de champagne, un noyé, une version de la fable du renard et du raisin, un baiser, un incendie forestier, une fin. Tout cela et quelques ingrédients de plus, combinés sous la forme comme toujours énigmatique du roman, pour faire ici, simplement, le récit d’une nuit. »


Ainsi, c’est sur un appel téléphonique que s’ouvre Al fin. Appel qui dans les premières pages semble osciller entre passé et présent. Un début aux faux airs d’indécision qui annonce un certain rapport au réel et à la mémoire que le livre – qui pour l’essentiel consiste en un grand flash back - ne cessera de développer. Le narrateur, Horacio (nom que nous n’apprendrons qu’en passant, comme si sa subjectivité de narrateur n’en avait pas besoin puisqu’elle est au cœur du récit ; une subjectivité qu’il assume jusque dans ses contradictions, les soulignant plus que les effaçant), le narrateur, disions-nous, reçoit ou évoque le coup de fil d’un vieil ami, noceur notoire dont l’énergie aussi communicative qu’autodestructive en fait le centre de fêtes interminables et concourues, et cela le ramène dix ans en arrière.

« J’essaie de m’imaginer tel que j’étais il y a dix ans. C’était il n’y a pas si longtemps, et pourtant l’image est imprécise. C’est un être changeant que j’évoque, quelqu’un par moments complètement différent de moi (de celui que je crois être maintenant) et qui à d’autres s’avère un être attendrissant, intime, que j’aimerais abriter comme un enfant sans protection. »


Dix ans auparavant, 1989, le même ami, León, au milieu de la friture téléphonique, invite le narrateur à une soirée et prononce ou ne prononce pas un nom, selon que le narrateur l’a entendu ou n’a fait que le croire. « Fiela est là », dit-il (ou pas). Fiela, c’est une jeune fille, un peu poète, un peu perdue, dont Horacio, le narrateur, s’est énamouré la seule fois où il l’a croisé, lors d’une fête précédente. Des extraits de ses poèmes, concentrés jusqu’à la miniature phonétique, empreints d’un « désespoir passif », ponctuent le récit, comme des objets trouvés venant éclairer ou assombrir (finesse du clair-obscur) le roman. Le double doute qui s’installe (sommes-nous en 1999 – présent du narrateur – ou en 1989, époque du fameux coup de fil ; le nom de Fiela a-t-il ou n’a-t-il pas été prononcé ?) est une manière délicate, comme en marchant sur des œufs, de rentrer dans le récit, de plus en plus détaillé, de cette nuit passée par le narrateur dans la ville de Paraná avec León et ses amis. Sans jamais abandonner pour autant, loin s’en faut, le goût des digressions et des escapades hors terrains qui en font non seulement le sel mais en sont également la secrète armature.

À sa façon, dans cette structure narrative faussement hésitante (l'auteur sait très bien où il va), un suspens se crée. Peu à peu, des clés nous sont dévoilées pour comprendre les vrais enjeux - qui renvoient tant au passe qu’au futur - de cette nuit où l'on ne fait en apparence que boire et discuter d’un bout à l’autre de la ville. Dans des lieux parfois incongrus, comme la veillée mortuaire de la grand mère d’un membre du groupe d’amis ; grand mère morte à quelques jours de ses 80 ans et dont les jeunes fêtent, sous la férule de León, grand organisateur de bacchanales devant l’éternel, l’anniversaire posthume, à quelques mètres à peine de l’endroit où se réunit la famille endeuillé.

Cette approche du récit ne répond certainement pas à un désir d'effet facile et ne prétend pas non plus singer l'enquête policière. Elle chercherait plutôt à refléter dans la construction – la forme du livre – l’empirisme qui anime le narrateur, cette façon d’approcher choses et évènements pas à pas plutôt que de se ruer dessus, afin de mieux saisir les contours d’une impression, d’une émotion. On ne s’étonnera pas d’apprendre qu’Horacio s’intéresse à Condillac, un philosophe empiriste français du XVIIème siècle, auteur d’un Traité des sensations.

Si mystère à résoudre il y a dans Al fin, c'est dans la tête du narrateur, qui cherche à comprendre les effets, la valeur, les conséquences d'un simple instant, aussi crucial pour lui qu'éphémère. Un baiser de Fiela, une poignée de secondes qui deviennent une éternité de possibles avortés pour ce grand timide.

« Cette histoire est l’histoire d’un baiser, ou pour mieux dire d’un frôlement, et je crains que nous n’ayons qu’à peine commencé à la raconter. Confession maladroite et peut-être injuste à ce niveau du chemin parcouru ensemble, qui n’a pas été court », confesse le narrateur à la page 90. Avant d’ajouter : « Je dois vous dire, et vous jugerez si c’est avec raison, que la mesure d’un événement de cette nature est toujours rétive à l’observation extérieure. Il n’aura pas complètement tort celui qui avancera l’opinion qu’ici il y a beaucoup de sparadrap pour une bien petite blessure, et de fait le frôlement en question, dans son déroulé en temps réel, n’a pas dû dépasser la brassée de secondes (si je dis dix, j’exagère sûrement). Mais selon quelle mesure évaluer la justesse du sentiment ? Comme le dit bien Condillac, en de telles circonstances, des années entières se perdent dans le moment présent ».

La sensation pourrait bien être le maître mot ici, thème impossible à cerner s’il en est. La sensation du temps qui passe ou pas ; d’un baiser plus rêvé que vécu et quand même vécu ; de ce qu’on a voulu ou pas voulu pour soi ou pour les autres (le contraste des destins, entre Horacio qui vit dans la grisaille de son cabinet d’Avocat et León, qui n’en fini plus de végéter chez ses parents). Mais la sensation peut aussi cacher la présence incertaine, inquiète, d’un mal qui rode : une maladie, le sida, comme un spectre dont on ne parle qu’à demi mots, autre signe de ce que le réel – ce tout que l’on cherche à attraper sans jamais le pouvoir – a de fugitif.

"Le monde appartient aux audacieux, la vérité aux timides. Seuls nous, les timides, sommes qualifiés pour comprendre la fugacité des choses. À force de récriminations et d’échecs, le présent, cours constant vers le passé et le futur, pour le timide, ne cesse jamais de montrer ses arêtes infinies, polyèdre exalté qui perd et récupère son centre instant après instant, fleur qui n’arrête jamais de fleurir et de nous offrir son plus intime et inaccessible parfum."



[Extraits traduits par votre serviteur]



samedi 1 octobre 2016

Arthur Bernard – Tout est à moi, dit la poussière


Une identité en sursis

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Arthur Bernard – Tout est à moi, dit la poussière [Champ Vallon, 2016]






Article écrit pour Le Matricule des anges

Ce qui commence comme l’autofiction d’un narrateur/auteur qui se perd en pseudonymes devient la fiction de la vie réelle d’un autre. Qu’importent les rouages de cette vie vraie et fausse, puisque dès le titre la poussière nous fait savoir que tout cela lui appartient. Nul avertissement biblique, mais l’évocation plus prosaïque, plus poétique, des œuvres du temps. Il tisse son oubli et le dépose en couches sur des vieux papiers jaunis. Un temps que l’on peut réécrire, voire écrire tout court, substituant aux éléments qui nous manquent d’autres qui nous plaisent. Retourner la poussière, la rêver, la contredire plutôt que d’y retourner.

C’est bien dans des vieux papiers, ceux d’une justice et d’une France d’un autre temps, qu’Arthur Bernard trouve la matière de son roman ; matière née d’un désir d’homonymies. Un nom qui ressemble au sien, mais évoque aussi Rimbaud et Céline, bref un nom qui fait littérature. Et mythologie même, puisque le fantôme d’Ulysse, de son odyssée, traine ses guêtres tout au long du livre.

Un certain Arthur Ferdinand Bernard. Nom très vite raccourci en AFB, puisqu’ici les appellations sont malléables, toujours. L’identité n’est jamais acquise, mais une construction permanente. Tout comme le récit, fait de conjectures, d’extrapolations, de tâtonnements, de parallélismes. Condamné à mort à 18 ans en 1890 pour tentative de meurtre, la peine d’AFB sera commuée par la grâce d’un président en un séjour à la Nouvelle Calédonie. Un séjour long, voire définitif.

Très vite, l’auteur épuise les quelques documents officiels dont il dispose (procès verbaux couverts d’une graphie toute de fioritures ; signatures de fonctionnaires longues comme le bras). Quelques années seulement après avoir traversé les océans vers sa prison à ciel ouvert, on perd la trace d’AFB. Qu’en est-il ? On peut aller au plus simple, au plus court, au plus pauvre : il est victime de la vie brève des forçats. Mais l’imagination peut aussi faire son travail, celui de ce que l’auteur appelle « l’art-roman », et botter en touche en inventant autre chose que l’évidence (« Tout est possible, puisque j’ignore tout », résume le narrateur). Faire de son personnage – simple objet trouvé dans des replis administratifs obsolète – un négatif rimbaldien, un Ulysse immobile et raconter quarante ans de vie insulaire. Un mythe miniature, sans faits d’arme (« sans pedigree d’héroïsme »). AFB, tout comme le poète, est celui qui disparaît loin, en terres exotiques, à peine sorti de l’adolescence. Mais contrairement à Ulysse, personne ne l’attend plus.

AFB - que l’on nomme également par son matricule, « plus éloquent et précis que les trois prénoms de son nom entier » ; une éloquence où l’identité se dissout pour de bon - vit dans ces pages une vie plus intéressante que celle qu’il a peut-être vécue. Il est au service de familles de militaires, de fonctionnaires expatriés et se fait peu à peu une place, discrète. Un métier l’attend, celui de relieur, vaguement étudié dans sa jeunesse parisienne et populaire. Dans une précaire cabane soumise aux assauts d’un climat hostile (chaleur, humidité, bestioles), il relie en beau volumes Homère et Rimbaud (ses doubles), les protège, les contient.

Les années passent. La guerre, lointaine (pas celle de Troie, mais la grande, de 14 à 18), emporte son seul ami, grand admirateur d’Homère. Avec l’âge, AFB devient à sa façon une figure de l’île. Ainsi, lorsqu’il se prend de passion pour les cerfs-volants suite à la lecture d’un manuel dont on lui a confié la reliure, il y aura du monde pour l’aider à en construire un géant, avec lequel il pourrait bien s’envoler et disparaître, rejoignant le néant de son identité fluctuante.

dimanche 25 septembre 2016

Frédéric Fiolof - La magie dans les villes


Littérature et hoquets de l'âme

Frédéric Fiolof - La magie dans les villes [Quidam, 2016]







Le quotidien est un matériau littéraire, on le sait. L'extraordinaire également, et l'un comme l'autre peuvent faire bon ménage, à condition de bien agiter. Si quotidien est un mot sur lequel on ne débattra pas, peut-être celui d'extraordinaire posera-t-il question. L'extraordinaire, quand il devient l'ordinaire du fait littéraire, perd sa qualité « d'extra », d'invité surprise au banquet du livre.

Il ne s'agit pas de prêcher pour la banalité ou le lieu commun, ennemis traditionnels du littérateur, mais de voir ce que le non romanesque - matériau triste de nos jours mais pas de nos lectures - aurait à nous offrir, sans se mettre pour autant à décrire une tomate pendant 50 pages. Une madeleine, tient, qu'on tremperait et dont le goût éveillerait en nous d'autres fragrances plus anciennes, etc. Mais tout le monde ne s’appelle pas Marcel et où que l'on se tourne, la balance ne penche pas du côté de chez Swann. Qu'importe, le velouté de poireaux à la table de la duchesse de Guermantes attendra.

Mais le quotidien, disions nous. Peut-être peut on y trouver, au cœur même de ce qu'il a de prévisible, la matière d'un enchantement. Le titre, beau et simple, du premier « roman » de Frédéric Fiolof est un indice : La magie dans les villes. Un titre certainement programmatique, où se lit une intention claire : dans « les villes » - pluriel généralisateur où toutes les villes sont la ville, toutes les rues sont la notre, aussi modiquement asphaltée, sale et bruyante que celle du voisin - quelque chose peut se lire sous la trame répétitive et sans surprise des jours.

La magie dont il est question - quand bien même on y croise une fée - est une affaire de regard. Le prisme qui permet de considérer sous un autre jour - plus juste parce qu'à priori plus artificiel - le passage du temps, et ce qui le compose, la famille (n'importe laquelle, qui n'a pas prétention à se faire l'étendard de quelques douteuses valeurs), le travail, la flânerie, les amis, les morts, la boulangère (« beau temps pour votre âge », commente-t-elle). Un regard, oui. Presque naïf, ou plutôt, ingénu : celui, pourrait-on dire sans intention péjorative, bien au contraire, du simple d'esprit. Un regard d'enfant. Ou comme le proposait l'auteur lui-même pendant la présentation de son livre l'autre jour dans une fort recommandable librairie parisienne : une littérature infantile pour adultes. Simple d'esprit non comme idiot, mais comme esprit simple : celui qui n'a pas perdu sa capacité d'étonnement ; celui qui sait encore accueillir l'impression - positive, négative ou plus incertaine - que le monde opère sur lui et en lui. Et qui simplement - difficile simplicité - trouve comment l'exprimer, c'est a dire sans se faire éblouir par le mensonge du style et ses ronflements amphigouriques. Les plaisirs, les déplaisirs, et les jours. Comme du Proust, mais en moins démonstratif. En plus modeste. Une modestie à la Walser - qu'on retrouve d'ailleurs, comment faire autrement, dans ce livre, perdu dans la neige - ou à la Felisberto Hernández, cet autre Proust, mais uruguayen et sans apprêts.

Ce regard est intrinsèquement lié à la délicatesse, à la fragilité. Le quotidien, que l'on considère en général d'abord sous l'angle morne de la routine - ce qui se répète et donc, dans un certain sens, perdure - ne serait-il pas plutôt le signe invincible de l'éphémère ? Dès lors, sa fugacité appelle l'étonnement, le regard écarquillé de celui qui saura en attraper un bout, vague et frémissant papillon dans son filet. L'auteur parle à un moment de « hoquet de l'âme » et il y a de ça : une sensation que l'on ne saurait préciser, mélancolique parce que fragile, pendouillant gracile ou pâteuse à notre finitude, et que l'on tentera de décrire en prenant un chemin d'écolier, en ravivant la flamme de la métaphore avec un lyrisme retenu, non dénué d'humour (synonyme comme souvent de cette mélancolie qui nous prend et nous contient).

On en revient à l'extraordinaire, l'âme hoquette et que voit elle entre deux soubresauts ? Un ange, mes amis, un ange qui n'apparaît que quand on tousse. Couplé à une fée sans le sou, ça nous fait un merveilleux tronqué. Mais à quoi prétendiez vous ? À la complétude ? Soyons sérieux. Le réel est une vibration douteuse et nous y nageons sans compteur Geiger. Fiolof construit sa perception (et nous invite à en suivre les méandres) par fragments. Bouts narratifs, contemplatifs ; scénettes au jour le jour où personne n'a de nom (à quoi bon), construites depuis la subjectivité d'un homme sans autres qualités qu'une candeur finement entretenue, comme un outil pour surfer les vagues (quand bien même, vues d'avion comme il ne manque pas de l'observer, elles semblent immobiles). Un type par ailleurs conventionnel (marié, travail, enfants), mais c'est bien là l'idée : pas de chercher une vaine identification du lecteur à force de points communs surlignés (ce personnage sans nom serait-il l'homme de la rue ? Oui, mais quelle rue ?), mais de créer une transparence par où passerait ce regard, pour que nous puissions pourquoi pas le faire notre depuis l'autre côté de la page. Mais il nous faudrait aiguiser notre regard, ne pas craindre les fantaisies qu'il pourrait nous susurrer à l'oreille, tandis que d'une brèche quelconque nous parvenons tout d'un coup à tirer d'insoupçonnées conclusions. Mais on lit peut-être aussi pour que quelqu'un nous fasse voir ce que nous voyons sans le voir.

« Il est l'enfant blême, le crétin crépusculaire », lit-on quelque part comme une définition possible du personnage de ce roman qui n'en est pas un mais sait pourtant comme personne romancer la réalité. Pas pour en faire une saga ou une comédie humaine, pas pour nous torturer de mauvaise psychologie, pas pour mettre une agréable couche de verni sur l'âpreté des jours, simplement pour laisser filtrer un peu de lumière sous la porte. C'est un livre mélancolique, on l'a dit - c'est pourquoi l'enfant est blême (il faut dire, hélas, qu'il n'en est plus vraiment un), c'est pourquoi le crétin est crépusculaire - parce qu'on aura beau faire passer le jour sous la porte, ce n'est jamais complètement suffisant.

Le personnage lit sur les lèvres de la réalité (il apprend d’ailleurs – de la bouche de sa femme – à le faire vraiment et pas seulement métaphoriquement). C’est un peu comme s’il cherchait par là à l’étendre ; il avoue d’ailleurs « avoir si peu de place pour de si longues histoires ». Si peu de place mais une petite centaine de pages où la grâce et la fantaisie touchent une corde que nous laissons parfois trop rouiller.

samedi 10 septembre 2016

Rodolfo Fogwill – Sous terre


Une guerre souterraine

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Rodolfo Fogwill – Sous terre
[Traduit de l’espagnol (Argentine) par Séverine Rosset – Denoël, 2016]




Article écrit pour Le Matricule des anges

Il y a des textes qui s’écrivent collés au réel pour mieux s’en distancier. Ainsi de Sous terre, qui sortait de presse alors que les braises de la guerre des Malouines rougissaient encore. Des soldats las d’un conflit perdu d’avance décident d’y déserter pour se planquer dans l’abri souterrain qu’ils ont construit. S’auto-dénominant « Tatous », ils organisent une petite société parallèle. Le roman s’inquiète dès lors de leur quotidien : comment s’approvisionner et survivre en milieu hostile, comment ne pas mourir de froid. Pas de récit de guerre ici, nuls faits d’armes héroïques ou désespérés, mais la constatation en direct de l’irréalité d’un conflit dépourvu de sens.

De cette mauvaise blague qui signera la fin de la dictature, Fogwill tire un premier roman concentré. Virulence et ironie servent une écriture qui possède l’intensité d’une réaction à chaud et la distanciation de celui qui ne voit dans cette guerre que la perpétuation d’un vieux rapport de classe. Car qui sont ces Tatous ? Des gamins d’à peine vingt ans, issus des faubourgs des provinces de l’Argentine, pauvres gosses qu’une junte oligarchique envoie au casse-pipe au nom d’un patriotisme auquel personne ne croit.

La langue s’y affirme comme un personnage central. Une langue vernaculaire, celle de nos Tatous égarés sur une île glaciale ; le meilleur outil pour souligner le sentiment d’inadéquation qui se dégage du conflit. Sortie du contexte naturel où elle s’exerce, leur langue est comme déplacée ; elle ne peut fonctionner qu’en autarcie, dans l'abri que se sont construits ces déserteurs. Elle se fait langue étrangère, comme si elle ne correspondait plus à quelque territoire que ce soit. Elle n’est d’ailleurs – à l’intérieur même de la communauté – pas vraiment unifiée. Dans un des dialogues décousus qui permettent à ces jeunes soldats désemparés de tromper l’attente et l’angoisse, il s’avère que chacun, selon sa province, a en référence un nom différent pour désigner l’animal qui leur sert de totem : « mulita », « peludo », etc. Manière de souligner l’impossible cohérence d’une guerre prétendument levée au nom des valeurs nationales, alors que 25 soldats réfugiés sous terre ne peuvent se mettre d’accord sur la taxinomie d’une simple bestiole.

Les Malouines devient un territoire sans identité ; insulaire par sa géographie, mais aussi parce qu’il se convertit en lieu qu’il faut s’approprier coûte que coûte. Il convient d'y récréer d’autres limites. Ces nouvelles frontières, qui tentent de définir un monde vivable, ce sont les espaces que parcourent les Tatous, ceux de la survie. Leur terrier, qu’il faut sans cesse améliorer ; mais aussi les missions à l’extérieur pour le ravitaillement ou pour s’assurer du soutient des anglais (moyennant une aide logistique pour saper un peu plus une armée argentine déjà exsangue) et de certains membres des troupes argentines (moyennant le troc de denrées diverses). Un monde où seule compte une opposition binaire : ceux qui savent se démerder et les autres. Les Tatous sont loin d’être politisés. S’ils décident de se cacher, ce n’est pas par conviction pacifiste ou franche opposition à la dictature, mais parce que la nécessité les a forcé à opérer un renversement des valeurs habituelles : les lâches ne sont plus ceux qui désertent, mais bien ceux qui restent à « combattre ». La réalité du régime politique de leur pays, de toute façon, paraît bien floue. Ainsi du nombre des victimes de la dictature, 30 000 selon l’un, 15 000 ou 5000 pour l’autre ; personne au fond ne semblant croire à la réalité de ces disparus. Leur conscience politique se construit à mesure que se développent les stratégies de survie.

Sous terre
ne cesse de déguiser la fiction en reportage vérité. Le texte passe ainsi du statut de roman à celui de témoignage recueilli par un douteux double de l’auteur. Un récit de seconde voire de troisième main, une subjectivité qui modifie l’exposition des faits. Ce qui n’empêche pas Fogwill de ne pas avoir mis les pieds sur l'île durant le conflit, quand bien même il clamera avoir tout écrit très vite, avant la fin des hostilités. Il ne s'agit pas d'effectuer un travail d'investigation, mais de réagir avec les outils de la fiction, voire de la farce. Une farce tragique, aux puissants effets de réel.

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