mercredi 31 janvier 2018

Carlos Gamerro – Le rêve de monsieur le juge


Grande mascarade

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Carlos Gamerro – Le rêve de monsieur le juge [Édition bilingue - Traduit de l’espagnol (Argentine) par Aurélie Bartolo – Presses Universitaires de Lyon, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges


La Pampa est une étendue infinie dont la platitude donne le tournis. Une telle uniformité ne l’empêche pas d’avoir une histoire et, partant, une mythologie. Au XIXème siècle en Argentine, cette histoire c’est celle de la « conquête du désert », direction Patagonie. Celle-ci a principalement consisté à massacrer les Indiens pour s’approprier leurs terres, les rendre productives et permettre à une élite de s’enrichir rapidement, tandis que le gros des troupes continuait de patauger dans la misère. Un « gros » de la population d’ailleurs relatif, la grande vague d’immigration européenne n’étant qu’à peine entamée.

Il n’empêche, le pays a beau être à moitié vide, les Indiens gênent. Il faut dire que leurs coutumes, particulièrement celle du malón, ces attaques surprises de villages, fortins et autres fermes isolées, ont de quoi agacer les partisans de la rationalité économique. D’autant que ceux-ci ne détestent pas emmener une captive blanche, tel l’un de personnages du roman, une actrice en pleine tournée latino-américaine qui se retrouve bientôt à vivre dans leurs tentes crasseuses, au point d’ailleurs de ne plus désirer retourner à la « civilisation ». Cette conquête du sud aura aussi, paradoxalement, sonné le glas du gaucho, sorte de mythe au carré. Un être sans foi ni loi, ombrageux, au gin mauvais et aux manières pires encore, prompt à sortir le couteau. La littérature locale en a fait une de ses figures centrales, que ce soit dans les vers du poème national, le Martín Fierro, que dans quelques trop fameuses nouvelles de Borges.

Voilà qui sert de cadre historique, spatial et symbolique au roman de Gamerro, Le rêve de monsieur le juge, son deuxième traduit en français. Malihuel est l’un de ces typiques petits villages perdus dans l’immense plaine, à proximité de ce qui est encore la frontière avec la partie sauvage (en plein déclin) du pays. Le juge de paix y est un tyran mégalomane qui rêve de faire de cet amas de cahuttes une vraie localité. Elle porterait son nom et se trouverait dotée d’une grande place au centre de laquelle trônerait une statue équestre à son effigie. En attendant, il espère la venue d’un arpenteur qui, comme chez Kafka, n’arrive jamais. Ce juge a pour ainsi dire tendance à confondre ses rêves avec la réalité. Pour preuve : il se met à faire comparaître ses administrés pour des crimes que ceux-ci auraient commis dans ses rêves. L’affaire devient vite sérieuse et les habitants ne tardent pas à se lasser de la question. De fil en aiguille, suite à un détour de l’autre côté de la frontière, chez des indiens qui ressemblent plus à des fantômes qu’à une menace (le grand malón annoncé n’aura certainement pas lieu), le récit devient celui d’un interminable cauchemar ou le pauvre juge en prend à son tour pour son grade. Un cauchemar qui pourrait bien être réel. Grand connaisseur de la tradition baroque du siècle d’or, Gamerro n’oublie pas que la vie est d’abord un songe.

Cette base narrative aussi simple que délirante permet à l’auteur d’offrir un roman subtil où la langue, sa verve bien pendue, n’est pas le moindre des personnages (on saluera le travail ambitieux de la traductrice Aurélie Bartolo). L’humour omniprésent y est une arme à double tranchant, oscillant entre la satire des mythes nationaux et l’hommage passionné à la tradition littéraire qui en découle, la gauchesca. Tour à tour métaphysique et scabreux, jamais vulgaire même dans ses pires grands-écarts scatologiques, le roman est d’abord un récit picaresque. Comme dans les caricatures, les personnages sont définis à gros traits, sortes de gauchos rabelaisiens, ce qui ne fait que renforcer la puissance du récit. Ces demi-brutes roublardes et tire-au-flanc, qui se demandent un peu ce qu’il font dans ce bled paumé (ont les y a souvent amené de force), pourraient bien, malgré leurs airs mal dégrossis, ne pas être les simples dindons de la farce du juge. Dans une société encore en construction, les limites entre civilisation et barbarie sont mouvantes et les étiquettes changeante. Comme au carnaval, les masques virevoltent et parfois tombent.


mardi 30 janvier 2018

A.L. Snijders – N’écrire pour personne


Peaux de bananes métaphysiques

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A.L. Snijders – N’écrire pour personne [Traduit du néerlandais par Guillaume Deneufbourg – Editions de L’observatoire 2017]






Article écrit pour Le Matricule des anges

N’écrire pour personne, c’est un peu écrire pour tout le monde. C’est fuir la posture de l’homme de lettre et s’offrir une rare liberté, comme s’il était possible d’écrire avec désintéressement. C’est en tout cas suivre son bon vouloir, sa fantaisie et n’avoir pas peur de mettre un doigt ironique sur les apories qui nous soutiennent. Se pencher avec un regard amusé sur tout ce dont nous nous servons trop souvent comme d’un bien pratique bâton où prendre appuis. C’est aller à rebours des évidences trop facilement acquises et de faire ainsi, l’air de rien, feu de tout bois.

A.L. Snijders, la soixantaine venue, après une carrière d’enseignant et de journaliste, s’est mis à écrire quotidiennement ce qu’il nomme des « toutes petites histoires » et à les envoyer par mail a ses amis. De là est né le fascinant projet de ce livre. Snijders s’y montre joueur et comme tout bon joueur, il joue sur tous les plans, d’une miniature à l’autre qui sont autant de bananes sous nos pieds conformistes. Ses textes tiennent de l’exercice autobiographique et de la réflexion métaphysique, de la farce et du koan zen, de l’exercice délibérément contradictoire et de l’anecdote faussement cryptique. Tel un philosophe modeste à la justesse implacable, qui depuis son quartier paisible observe le réel avec l'exactitude que lui donne sa position marginale, il prend les objets du monde – des objets qu’il tire de son passé, de son présent, de ses lectures, de ses observations – et les pétrit, les tord, les fait rentrer dans des cases qui n’étaient certainement pas celles prévues à l’origine. Qu’il parle d’un épisode de son enfance, de membres de sa famille ou de lieux anonymes, il garde toujours un grand sens de l’économie narrative, ce qui ne l’empêche de se permettre les plus surprenants virages, faisant de l’association d’idées (faussement arbitraire) une de ses technique fétiche. Entourloupe plus que technique, d’ailleurs, chez quelqu’un qui semble chercher à nous mener en bateau pour mieux nous aider à penser, mais sans jamais donner de solutions trop évidentes. Snijders n’est pas là pour résoudre les paradoxes qui s’offrent à nous, mais pour nous faire apprécier au contraire la richesse de leurs frottements. Il se fait ainsi maître de l’aphorisme déstabilisateur : « un souvenir n’est que l’enfant de putain du tripot qu’est notre cerveau » ; « je vois avant tout la mort comme une bête tranquille qui attend son heure, sans s’intéresser aux variations de nos pas de danses ». Ailleurs, il tire de la vision d’une performance artistique une morale inattendue, relit Pouchkine dans le sens contraire du poil, raconte une anecdote où « un professeur de tennis révolutionne la psychiatrie », cite le haïku d’un Kawabata dubitatif au lendemain du Nobel, fait de l’échec d’un rapport avec une prostitué une réflexion sur le sens du mot « délicatesse », s’interroge sur l’attribution peut-être erronée du génie en se moquant gentiment de « l’homme de culture », se fait parfois conciliant pour mieux asséner les coups ensuite. « Même si je ne crois que ce je vois, je tiens compte des autres points de vue », dit-il ainsi dans une de ces phrases à double-tranchant qu’il affectionne particulièrement. Son aisance dans l’écriture, qui l’amène à mélanger avec une facilité déconcertante les concepts philosophiques, les anecdotes quotidiennes et les grands évènements historiques sur un ton badin ne se fait pas sans une certaine méfiance face à ses propres dons. La rigueur de son regard ironique est une sorte de constante chez lui, une éthique peut-être. Ainsi finit-il par dire, tandis qu’il évoque une relation amoureuse : « l’amour est une femme excessivement distinguée et, à côté d’elle, les mots ne sont qu’une serveuse toute en vulgarité. »

lundi 29 janvier 2018

Soth Polin – Génial et génital


Dans l’antichambre de l’idéal

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Soth Polin – Génial et génital [Traduit du khmer et présenté par Christophe Macquet – Le Grand Os, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges


Communiquer ! Communiquer à tout prix ! Même si communiquer, c’est ça : « Ce rien ! Ce vide ! » Qu’importe, communiquer bien, communiquer mieux ! Épuiser comme il faut les sujets les plus ineptes, les épuiser à fond et ne surtout rien dire d’important. Rien qui fâche, rien qui, justement, dise quelque chose. Que la communication ne rompe surtout pas la solitude et l’insatisfaction. Ou alors recevoir des ordres, n’importe lesquels ! Des ordres plutôt que rien ! Aller vider le pot de chambre de madame, faire de cette opération un délice pervers, s’y vautrer ! Ruminer de sombres pensées dans une chambre d’hôtel, tandis que dans le lit juste à côté la femme qui ne nous aime plus attend son amant. Une femme dont le nom, ce n’est pas un hasard, signifie destin. Son visage « rayonnait de beauté et irradiait ma cervelle plus crûment qu’une divinité », confesse le narrateur. Frémir d’avance de l’humiliation annoncée, l’humiliation quasi divine. S’élever dans l’humiliation tout en restant si possible au plus près du sol, bien écrasé. Et content, surtout, très content ! Réjouis !

Les personnages des quatre nouvelles du Cambodgien Soth Polin (1943), réunies dans ce recueil aussi bref que puissant, n’en mènent pas large. Mais du fond de leur misère (sociale et affective, mais certainement pas intellectuelle, car la misère intellectuelle ici, c’est plutôt celle des autres) ils trouvent une forme de grandeur. Il n’y a pas de liberté, c’est entendu, mais il y a peut-être quelque chose de soi à sauver dans la bassesse, à condition d’accueillir celle-ci à bras ouverts. Ces personnages ne sont pas tant des cyniques que des idéalistes, même si les deux choses semblent se confondre parfois, comme si l’idéalisme, toujours trahi par la réalité impie était la voie la plus courte vers le cynisme. Mais le cynisme peut fort heureusement se résoudre dans le rire, par le rire, et l’on rit beaucoup en lisant Soth Polin. Les circonstances sont toujours adverses, les relations sociales pleines de conventions risibles, mais elles sont aussi banales et c’est dans cette adversité banale – cette médiocrité – que cet humour (noir, acerbe, décidément grinçant) trouve à s’exprimer. « Et moi, tenez, moi qui vous parle. Regardez le tableau. Fringant jeune homme, hier. Aujourd’hui, six gosses sur les bras, deux filles et quatre garçons. C’est effroyable. En un clin d’œil, je me suis retrouvé avec une ribambelle de gamins. Tout ça parce que ma femme est une pondeuse de concours. GÉNIAL ! Vous ne trouvez pas ? GÉNIAL et GÉNITAL ! »

Ailleurs, le narrateur est condamné à camper dans « l’antichambre de [s]on idéal », un idéal fait de vision colorées, très colorées, trop colorées, excessives, délirantes, de la grandeur passé du peuple Khmer. Grandeur quelque part invérifiable et d’autant plus sublime, d’autant plus frustrante face au présent morne. Soth Polin est, c’est entendu, « un bel ‘anar de droite’, bien cabossé, bien crucifié (...) plongé dans les affres de la décadence », comme le précise avec justesse son traducteur, le poète Christophe Macquet, dans une préface généreuse. Traducteur dont le rôle ici n’est certainement pas mineur, face aux « fascinants labyrinthes » de la « très physique » langue khmère, qui « hache menu la colonne d’air » ; traduction qu’il définit sans faux-semblants comme un « pis-aller ». Sans faux-semblants, mais avec beaucoup de trouvailles certainement, tant il sait reconstruire la langue libre, orale, provocante, sexuée et pleine de finesses de Polin. Une traduction qui serait aussi un juste retour des choses, puisque l’exil du Cambodgien – qui vit aujourd’hui de peu quelque part en Californie – a commencé par la France, où il a publié en 1979 un roman culte écrit directement en français, L’anarchiste. Il était donc temps que nous parviennent ces nouvelles écrites à la fin des années soixante ; nouvelles qui ne seraient que la pointe d’un fascinant iceberg. Mais Soth Polin, dans la nature même de son œuvre, semble de ces auteurs forcément en marge de l’idée même de carrière littéraire, de ceux dont les brillants manuscrits ont trop tendance à s’égarer. Quoi qu’il en soit, cette petite centaine de pages est plus que bonne à prendre.

samedi 27 janvier 2018

Michel Jullien – Les Combarelles


Balade dans les creux de la paroi

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Michel Jullien – Les Combarelles [L’écarquillé – 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges

Le mystère de l’art pariétal est inépuisable, certainement. Voilà qui semble une lapalissade, et pourtant : comment s’imaginer la surprise de ceux qui les premiers mirent les pieds dans ces grottes fermées (la grotte, un endroit de lui-même mystérieux, inépuisable) et découvrirent sur leurs parois des dessins aussi frustres que sophistiqués ? Leur découverte fut tardive (Altamira, fin XIXème, puis très vite d’autres), comme ne manque pas de le rappeler Michel Jullien dans cet essai rêveur. Plus qu’un essai, une dérive, le goût de se laisser porter par l’enchantement, la fascination ; se laisser porter, pour tout dire, par le désir. Un désir qui associe, qui digresse, qui tourne autour du pot, qui n’en fait qu’à sa tête, qui moque un peu parfois (Sarkozy à Lascaux, ce n’est pas exactement Malraux, et ses propos eurent le mérite de la confusion). Les Combarelles n’est pas une tentative d’épuiser la grotte du même nom ; c’est plutôt une tentative d’épuiser un imaginaire fuyant (que sait-on de source sûre à propos de l’art pariétal ? à peu près rien) sans s’épuiser dans l’imaginaire. De tourner autour de la question sans en faire le tour. De jouer de la surimpression, comme le faisaient dans leur art ces hommes qu’on dit « des cavernes » alors même que ces cavernes n’étaient certainement pas leurs lieux de vie. Des lieux où ils firent œuvre, des lieux « façonnés de longtemps » qui restèrent scellés à l’abri pendant des millénaires, qu’on rouvrit soudain avant de les refermer presque aussitôt. « Le temps des Combarelles coiffe de beaucoup nos origines », dit encore l’auteur, manière de ne pas se laisser impressionner par l’étrange impression de continuité discontinue que provoque en nous la contemplation des ces peintures. Celles d’une époque si lointaine, faites par des hommes qui ne sont pas nous, mais sont aussi des hommes.

Jullien parle en amateur, s’éclairant parmi les boyaux à la lanterne de son bon vouloir et de ses connaissances, glanées le long du chemin, mais certainement pas pauvres. La lumière soudain brutale de la lanterne éclaire une portion de paroi, mais celle-ci, forcément, ne se défait pas si facilement de sa part d’ombre (« J’aime ce qui m’éblouit puis accentue l’obscur à l’intérieur de moi », scande l’épigraphe de René Char). Il regarde ces bisons, ces chevaux enchevêtrés, ces rares figures humaines, ces mains qui ont posées leurs contours en des temps antédiluviens et il s’interroge, parfois perplexe, le plus souvent joueur ; il compare, recoupe, sans rigidité théorique ; il s’éloigne, part, revient, affine ou grossit le trait. Il ne cherche pas à recoller les morceaux d’un puzzle impossible, préférant suivre une découpe personnelle, comme ces « tracés rapportés » qui aident à mieux discerner les courbes d’un mammouth dans l’embrouillamini des graphies creusées à même la paroi, se confondant avec elle.

Une grotte, c’est un peu comme la haute montagne, dit-il, image à l’appui ; une image en appelant toujours une autre (Pompéi, Hiroshima, un film de Fellini...). Une grotte, c’est un peu une capsule temporelle, dit-il encore, l’occasion de digresser sur la sonde Voyager, autre personnage fondamental de ce texte, et son disque en or où sont gravés les mille manières de dire bonjour en une infinité de langue (et où s’entassent aussi, comme dans son livre, une infinité d’image ; un casse-tête, un caléidoscope). Les êtres improbables qui un jour (quand ? jamais certainement) découvriront cette documentation, ces traces contradictoires d’une civilisation, seront-ils semblables à l’abbé Breuil, à Leroi-Gourhan, à ces pionniers dans la découverte et l’interprétation (forcément douteuse, forcément partiale, l’impossible rêve de la classification) d’un art pariétal que nous ne comprenons ni ne pourrons jamais comprendre ? Mais l’important, ici, n’est pas de comprendre. D’enrichir, plutôt, chemin faisant. Point chez Jullien de salmigondis mystiques autour d’invérifiables rites chamaniques. Son rapport à la « panoplie pariétale » est à la fois plus terre-à-terre en ce qu’il ne se prétend pas ventriloque et plus poétique en ce qu’il suit des lois d’association qui font le sel du travail littéraire. Un travail sur la sensation plus que sur le fait ; une sorte d’autobiographie en creux du regard, celui de l’auteur sur un art insaisissable.

mardi 12 décembre 2017

Sara Mesa - Cicatrice


Un prêté pour un rendu

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Sara Mesa - Cicatrice [Traduit de l’espagnol par Delphine Valentin – Rivages 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges

Cicatrice est de ces récits qui décident de réduire l’espace à l’essentiel : les lieux et les évènements importent peu (ici, une petite ville de province et une capitale au nom fictif), comme si c’était d’abord dans la tête des protagonistes que tout devait se passer ; têtes desquelles le lecteur ne saurait sortir. Seul importe l’échange introspectif entre deux personnages, leurs doutes, leurs certitudes branlantes, leurs élans bravaches et surtout leurs mensonges, leurs emportements et leurs mesquineries. Pour résumer très grossièrement, le deuxième roman traduit en français de l’écrivaine espagnole Sara Mesa (1976) appartient d’une façon biaisée au genre épistolaire et dresse le portrait angoissant d’un vide sentimental impossible à combler dans un monde régi par l’injonction consommatrice.

Tout y est centré autour des échanges entre la jeune Sonia et un certain Knut. Échanges qui naissent sur un forum Internet avant de se poursuivre par mail, par sms puis, paradoxalement ou ironiquement, par lettres. Le forum en question est consacré à la littérature, d’où le pseudonyme de l’homme, en référence à l’écrivain norvégien Knut Hamsun ; pseudonyme qui, il ne saurait en être autrement dans un livre à la mécanique narrative aussi précise qu’étouffante, n’est pas choisi au hasard : le « Knut » du roman, dont nous ne connaîtrons jamais le nom, comme s’il devait absolument rester à la dangereuse lisière de la fiction, est un misanthrope. Un être revenu de tout, aussi cynique que lucide, qui rejette la compagnie des hommes car il ne saurait leur pardonner leur veulerie ; un être qui se cache derrière ce qu’il définit comme une « vision stoïque de la vie » et qui ne saurait voir les choses que sous le jour d’une éthique implacable, en quête d’un absolu impossible. Un absolu que Sonia est appelé malgré elle à représenter.

Cicatrice
raconte de façon non linéaire, sous forme d’aller et retour soulignant la complexité des enjeux d’une relation toujours prête à s’effondrer (« Trois mois plus tôt », « quatre mois plus tard », « à la même époque », tels sont les titres des chapitres), l’histoire chahutée, indocile, perversement complémentaire, d’une relation amoureuse platonique. Peut-être plus platonique qu’amoureuse et plus fétichiste que platonique. D’ailleurs, au long des années, les deux « amants » ne passeront en tout et pour tout qu’une seule journée ensemble.

Sonia est une jeune femme aux vagues ambitions littéraires et très vite Kurt va chercher à devenir son mentor, l’encourageant à insister dans l’écriture tout en se montrant un critique sans pitié, lui envoyant d’épais colis emplis de livres qu’il vole (« acquiert », selon ses termes) dans des centres commerciaux. Il y a chez lui quelque chose de despotique et chez elle le désir de suivre un jeu auquel elle ne croit qu’à moitié. Ce qui commence comme un simple échange pour tromper la solitude et l’ennui d’une vie morne autour d’un intérêt commun – la littérature – dépasse vite ce cadre pour virer au flirt puis au chantage affectif voire à la lutte pour le pouvoir. Tout s’organise sous le signe de la transaction, c’est du moins ainsi que l’envisage Knut, dont les colis contiendront bientôt des parfums de luxes et autres vêtements hors de prix (les étiquettes qu’il ne retire pas laissent ostensiblement voir les prix astronomiques de ces « cadeaux » volés). Qu’importe si Sonia essaie d’avoir une vie conventionnelle (elle se marie, a un enfant), qu’importe si ces porte-jarretelles ou ces chaussures à talons de prétentieuses marques italiennes ne sont pas à son goût, pour Knut il s’agit de maintenir à tout prix l’élan de cette relation à laquelle la jeune femme ne saurait échapper, qui pourrait même se transformer en prison. Car tel est le prix des sentiments dans un siècle désenchanté.


mardi 14 novembre 2017

Marie Berne – Le grand amour de la pieuvre


Marie Berne – Le grand amour de la pieuvre [L’arbre Vengeur, 2017]

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Article écrit pour Le Matricule des anges


« Quand on s’adresse à une bête comme l’homme, il faut s’adapter. » Ainsi s’exprime la pieuvre, « monarque femelle du royaume d’en dessous », « vedette interloquante », muse et amoureuse secrète, pour tout dire, d’un étrange personnage, cinéaste pionnier du film scientifique qui sera paradoxalement, son goût des inventions poétiques y étant peut-être pour quelque chose, d’abord reconnu par les surréalistes. Le grand amour de la pieuvre, premier roman de Marie Berne, serait ainsi une sorte de biographie par la bande, fragmentaire, vue par des yeux qui ne sont pas les nôtres, habitués à se glisser entre deux eaux, de Jean Painlevé. Un cinéaste qui, dès les années vingt, ne cessa de filmer, outre sa pieuvre énamourée, des Bernard-l’Ermites, des Hippocampes ou, histoire de sortir un peu de l’eau, des chauves-souris vampires. L’amour, en vérité, ne cesse d’aller et venir entre la pieuvre et son filmeur venu la tirer de sa tranquille sieste sous-marine. Ainsi, dit-elle, « il caresse tous mes œufs avec son objectif », se faufilant où il peut avec « un bric-à-brac défaillant, inadapté, capricieux ». Le voici maintenant qui « jubile » au milieu de l’eau. « Son art de raconter qui ensorcelle et qui me ressemble », dit encore la pieuvre. Mais il est pudique quand il découvre le cinéma et se laisse porter par l’émotion. « Très tôt », dit la pieuvre, « il a choisi le mimétisme de mon apathie d’apparat ». À propos de mimétisme, évidemment, Marie Berne fait ici le pari d’une sorte d’identification contrariée, entre la regardeuse (la pieuvre) et le regardé (le cinéaste ; l’artiste). Pour ce faire, elle a recours à une prose à la poésie fine, construisant peu à peu un récit qui avance et revient sur ces pas, concentrique, digressif, métaphorique. On suit cette pieuvre et cette prose aquatique, plus amoureuse des mots peut-être que de son sujet, qui nous guide, nous perd et nous reprend.

lundi 13 novembre 2017

Mika Biermann – Roi.


Une antiquité à double-fond

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Mika Biermann – Roi. [Anacharsis, 2017 – 180 pages, 17 euros]





Article écrit pour Le Matricule des anges

« Elle est belle la mappemonde », s'exclame vers la fin du livre le narrateur de Roi., sixième roman de Mika Biermann. Un narrateur à l’omniscience joueuse pour qui l’antiquité est comme une carte étendue qu’il aime plier, déplier et replier à sa guise jusqu’à en faire une sorte d’origami. Un narrateur qui, dès lors, en sait trop, puisqu’il regarde ce monde quelques deux mille ans plus tard (ce qui lui permet de belles sorties de route). Et c’est bien pour cela qu’il raconte car, paradoxalement, cette distance permet qu’aucun détail ne lui échappe. Et les détails, ici, importent autant que le plan général (le monde vu du ciel, depuis lequel on zoome). Ils se font même joyeusement superfétatoires. Tout en restant fidèle à cette légèreté qui semble être sa marque de fabrique, l’Allemand n’a que faire de la véracité historique ou de la vraisemblance. Roi., s’il est, c’est entendu, une sorte de péplum, est d’abord un exercice d’équilibriste qui reconstruit une antiquité certes improbable mais qui sait se faire hautement crédible.

Ici, l’ironie volage, exercice coutumier pour Biermann, se double d'une écriture dont la finesse poétique, si elle était déjà à l'œuvre dans les livres précédents, se voit pleinement réalisée. Dès lors, tout lui est permis et la liberté créative n’est pas un vain mot. L’humour, omniprésent, se paie le luxe de n’être jamais ni racoleur ni téléphoné, alors que Biermann ne cesse de jouer à l’élastique avec les registres et qu’il fait des écarts toujours plus grands sans rien se rompre. Il faut de l’entraînement pour cela, un entraînement qu’il possède, ce qui lui permet d’offrir son livre le plus abouti. La langue y est un terrain de jeu permettant toutes les collisions, les appelant même de ses vœux. Ainsi d’une encyclopédie imaginaire que l’auteur ouvrirait à pleines mains, si l’on peut dire ; une encyclopédie nullement avare en noms de casques, d’armures, de plats, de dieux, de rituels, aussi précis que fumeux pour les lecteurs ignares que nous sommes. Des noms exotiques parce qu’anciens, d’autant plus vraisemblables qu’appartenant à une antiquité sur laquelle nous ne pouvons poser qu’un doigt hésitant. Cette abondance de détails (parfois directement sous forme d’énumérations, voire de listes) crée l’atmosphère délicieusement rococo où baigne les lieux-décors et les personnages de Roi. (qu’ils soient hommes ou dieux ; maîtres ou esclaves). Comme si nous aussi, lecteurs-haruspices, nous lisions le destin misérable, futile, des personnages dans un foie de génisse. Un foie qui n’aurait pas peur des anachronismes délicats et des incursions vernaculaires.

Il faut dire qu’elle est belle, son Étrurie Technicolor. Turpidum y est la dernière ville échappant encore (pour peu, très peu de temps) au joug de Rome la toute puissante. Comme sur ces mappemondes d’antan évoquées plus haut où la mer laisse entrevoir les monstres qui la peuplent et où les terres se voient parsemées des monuments symbolisant des villes qui sont autant de mondes autonomes et contradictoires, lieux de faits d'armes aussi légendaires qu’invérifiables, Roi. se propose de déployer une antiquité où la fiction s’immisce dans le réel jusqu’à se confondre avec lui. Une antiquité non pas tant fictionnelle que construite depuis toutes les fictions qui l’ont modelées dans et pour notre imaginaire (Quo vadis, Astérix ou Hollywood). Le trop jeune roi Larth, gringalet traumatisé par le poids aussi réel que métaphorique d’un père mort en héros pour l’éternelle gloire des batailles perdues d’avance, s’apprête à imiter cette lamentable tradition, défiant le sénateur romain venu le prier de rejoindre l’effort de guerre du grand Empire. Roi. serait ainsi un drame, c’est-à-dire, comme le savait déjà les anciens, une comédie. Dans ces pages, « la nuit reste calme et sereine malgré les facéties de l’homme en son sein. »

samedi 7 octobre 2017

Leonard Wibberley - La souris qui rugissait


La souris plus forte que le bœuf

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Leonard Wibberley - La souris qui rugissait [Traduit de l’anglais par J. M. Daillet – Héros-Limite, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges


« Le duché du Grand Fenwick se cache au fond d’une dépression des Alpes du Nord et réunit, en un paysage accidenté, trois fins de vallées, une rivière, une montagne de sept cent mètres et un château fort. » Ce roman, originellement publié en français en 1955 à l’enseigne Fasquelle et aujourd’hui réédité à l’initiative des pertinentes éditions Héros-Limite (qui ont également repris les illustrations de Siné), est le premier – et faut-il croire, le meilleur – d’une série à succès centrée sur le même petit pays imaginaire coincé entre la Suisse et la France. Un pays dont le goût pour la pompe est inversement proportionnel à la taille ; une pompe à la fois ridicule et attachante, où la belle Duchesse qui régente cet imperturbable royaume miniature passe sans anicroches d’un cérémonial guindé dans son château à une conversation informelle chez l’un de ses administrés, et ce en quelques brefs tours de pédales. La souris qui rugissait reprend la tradition des contes philosophiques et joue du décalage, construisant à sa façon légère une fable politique et bouffonne qui, bien qu’ancrée dans son époque (la Guerre Froide), n’a pas pris de rides. L’auteur, le prolifique Irlandais Leonard Wibberley (1915-1983), le dédie d’ailleurs « à toutes les petites nations qui, au cours des siècles ont fait de leur mieux pour obtenir et sauvegarder leur liberté ».

Par certains aspects, les rares habitants du Grand Fenwick semblent encore vivre au moyen-âge, époque où fut fondé le Duché par un mercenaire anglais en rupture de ban. La soldatesque arbore fièrement boucliers et côtes de mailles tout en brandissant l’étendard national où un aigle à deux têtes dit « Yea d’un bec et Nay de l’autre ». Le pays vit dans une autarcie quasi complète et ne semble pas avoir connu l’industrialisation ; son seul produit d’exportation, et partant sa seule source de revenus sur le marché international, est un pinot noir très recherché des amateurs, issu des vignes qui poussent sur l’un des versants des montagnes environnantes. Seulement, un cuistre californien s’est mis en tête d’en produire une imitation.

D’une certaine manière, cette mauvaise nouvelle en est aussi une bonne, car elle pourrait bien leur apporter la solution à la préoccupante crise qui couve. Le pays a de plus en plus de mal à couvrir les besoins de ses habitants, il va falloir importer. Oui, mais comment, sans argent ? En déclarant la guerre aux Etats-Unis ! Et, surtout, en la perdant presque aussitôt, afin de pouvoir profiter de la manne que la grande puissance ne manquera pas d’offrir au pays vaincu. Devenir, autrement dit, l’objet d’un nouveau Plan Marshal, un bon moyen de garder sa souveraineté et ne pas perdre la face. La petite souris rusée envisage donc de grogner face à l’éléphant, histoire de profiter de lui.

Naturellement, les choses ne se passeront pas telles que planifiées par la Duchesse et ses ministres. Contre toutes attentes et suite à un improbable concours de circonstances et une série de quiproquos, la petite armée fenwickienne, une trentaine de soldats armés d’arcs et de flèches, réussit à s’emparer de New York, à y planter son drapeau, puis à revenir au pays avec en otage un scientifique et la terrible bombe nucléaire qu’il vient d’inventer, dont l’explosion pourrait détruire la planète entière. Et cela, sans que les Etats-Unis ne se soient même rendus compte qu’ils étaient entrés en guerre ! L’affaire ne tardera pas à prendre une tournure mondiale, plaçant le petit Duché au centre de toutes les attentions, devenu soudain garant de la paix, faisant ainsi la nique aux Américains et, tant qu’à faire, aux Russes également.
Les épisodes hilarants ne manquent pas et Wibberley tourne avec finesse en bourrique les prétentions des puissants et leurs bonnes intentions, toujours douteuses. Le genre de livres qu’on ne saurait lire que d’une traite.

mercredi 26 juillet 2017

Pedro Mairal – Supermarket spring


La poésie dans l’ascenseur

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Pedro Mairal – Supermarket spring
[Traduit de l’espagnol (Argentine) par Julia Azaretto – L’Atelier du tilde, 2017]






Article écrit pour Le Matricule des anges

Supermarket spring réunit dans une belle édition bilingue deux recueils poétiques d’un écrivain que l’on connaît surtout pour ses romans, publiés en France chez Rivages. Écrits entre 1997 et 2002, Tous les jours et Consommateur final racontent à leur façon – déviée, métaphorique, jamais précieuse ni affectée – les effets des politiques ultra-libérales dans l’Argentine des années 90 et de la crise économique qui s’ensuivit, fin 2001. Autrement dit, le schisme qui s’opéra entre un avant peu reluisant et un après encore pire ; un monde où vie et survie se confondent parfois jusqu’à former une pâte indistincte, dans l’absence de tout souffle épique. Un souffle que la poésie, malgré tout, peut réinventer, ce qu’elle ne se prive pas de faire ici, dans une sorte de lyrisme contenu, presque négatif, puisant aux registres les plus divers, faisant se télescoper les classiques grecs et la télévision poubelle.

Il s’agit de parler, si l’on peut dire, à hauteur d’homme. Car nous avons affaire à une poésie essentiellement urbaine écrite par un « poète d’ascenseur » : « j’étais – je voulais être – poète bucolique, poète cosmique / mais je suis un poète d’immeuble. » Il ne s’agit donc pas d’élaborer de grandes théories sur l’économie, mais d’être au plus près du quotidien brinquebalant d’une réalité faite de bouts de chandelles, dont la médiocrité est moins une condamnation qu’un simple état de fait : « des gens qui se douchent entourés de carrelage, / ouvrent les yeux, / et se réveillent soudain emprisonnés dans le métro. » Un monde où « l’hiver se met à briller / adossé aux trottoirs de l’après-midi », jusqu’à ce que « la déroute du feu et du silence / éteignent à jamais cette journée. » Une réalité dont l’élan ne peut être que tronqué, même le plus désespéré : « Il mit le feu à son appartement / et sortit sur le balcon pour se tirer une balle. / Mais l’arme ne marchait pas : / les balles étaient trop vieilles. »

Une réalité comme prise sur le vif, suivant les contours des taches d’humidités aux murs vétustes d’appartements mal aérés. Une réalité qui se perd parmi les papiers gras incrustés dans le bitume des rues. Pour reprendre les mots de Julia Azaretto, qui signe une traduction subtile, « Pedro Mairal sort dans la ville saisir des instantanés de cet effritement invraisemblable ». Un effritement que la crise, au fond, n’aura fait que précipiter. Comme s’il était déjà implicite. Ne reste alors qu’à contempler le « feu bleu » de la gazinière : « petit feu urbain / comprimé / vie minimale / foyer / veilleur de solitude [...] dernière braise du monde / ce qui est resté du feu / fatigué sacré ».

Ce sont bien les destinées creuses de nos voisins de palier qui s’exposent ici, celles de tant de messieurs tout-le-monde. Et puisque ces destinées sont aussi les nôtres, on peut se tutoyer : « Argentin, tu es né dans une file d’attente, / né tributaire et déduit / par de grands hommes, fantômes de billets, né non transférable, mortel et semblable, / fidèle contribuable de l’État, / la banque a régulé ton cœur / administré ton sang et tes battements [...] les enfants des classes dirigeantes / ont vidé ton frigo, / avalé tes cotisations, éructé / des discours retransmis en boucle[...] » Oui, toi, éternelle victime de la brutalité libérale, « la sueur de ton front / a servi à nettoyer le pare-brise / de cinq députés ».

Le poète bucolique repassera, certainement. Encore que l’on puisse se prendre à rêver, même quand le quotidien poisseux colle aux basques, et glisser en contrebande du cosmique, du légendaire, lorsqu’il vient à manquer : « il paraît qu’ulysse est vivant / ulysse le navigateur le bourlingueur [...] à buenos aires oui il habite floresta [...] un mercredi on a sonné au 14 G / une infirmière en tongues à ouvert la porte / vous voulez voir don ulysse ? » Car dans ce portrait sans concession d’une réalité amère, le poète n’oublie pas que « cette étoile ronde que nous habitons / n’a pas encore fini de s’éteindre. »

samedi 22 juillet 2017

Nicanor Parra – Poèmes et Antipoèmes / Anthologie 1937-2014


Loin de l’Olympe

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Nicanor Parra – Poèmes et Antipoèmes / Anthologie 1937-2014
[Traduit de l’espagnol par Bernard Pautrat, édité par Felipe Tupper – Le Seuil, 2017]






Article écrit pour Le Matricule des anges

« Mesdames et messieurs / Voici notre dernier mot / – Notre premier et dernier mot – : / Les poètes sont descendus de l'Olympe. » S’il en est un, de poète, qui s’est chargé de les faire descendre, et manu militari, c’est bien Nicanor Parra (103 ans cette année ; au Chili, plus qu’ailleurs peut-être, la poésie conserve), dont le premier recueil fut et est encore un pavé dans la mare du lyrisme ronflant et des avant-gardes poétiques fatiguées. S’il y eut en vérité un premier livre en 1937 – trop inspiré par García Lorca – son auteur ne pourra ensuite que le renier. Car il visait plus haut. Ou visait autre chose. Celui que Bolaño considérait comme son maître prendra donc le temps de fourbir ses armes avant de lancer son pavé en plein dans la cible de la déjà prodigieuse poésie chilienne (Vicente Huidobro, Gabriela Mistral, etc.) ; un objet non identifié portant le nom de Poèmes et Antipoèmes, dont on peut dire sans exagérer que sa publication en 1954 changera pour longtemps la poésie non seulement hispanophone mais de tout le continent américain. Il sera en effet traduit dès 1960 en anglais et Parra se liera d’amitié avec Ferlinghetti et Ginsberg qui le liront avec le plus grand intérêt. Dans un étonnant paradoxe, tant leurs esthétiques sont opposées, le livre fut présenté par Pablo Neruda (son texte disparaîtra cependant des éditions suivantes et les deux poètes auront toujours une relation entre respect mutuel et conflit). Un Neruda qui s’écria, lors d’une des premières lectures publique des futurs antipoèmes, que si Parra escomptait faire un livre entier de la sorte, « rien ne resterait debout ».

« Pendant un demi-siècle / La poésie a été / Le paradis de l’idiot solennel. / Jusqu’à ce que j’arrive / Et m’installe avec ma montagne russe. » Dans cette montagne russe, le poète ne répond de rien, tant pis pour ceux qui saignent du nez : « le lecteur devra se donner toujours pour satisfait », affirme-t-il au détour d’un vers, dans une ces bravades apparentes dont il est coutumier ; bravades qui cachent un monde de nuances. Le premier degré n’est pas le fort de Parra, la bêtise non plus. L’héritage moderniste en prend un sacré coup, tous les romantismes et symbolismes partent avec l’eau du bain ; la métaphore n’intéresse pas Parra (il lui déclare la guerre dès les années 30), les jeux de mots non plus : « Selon les docteurs de la loi on ne devrait pas publier ce livre : / Le mot arc-en-ciel n’y figure nulle part, / Le mot douleur encore moins [...] Des tables et des chaises, ça oui, à gogo, / Cercueils ! articles de bureau ! / Et cela me remplit d’orgueil / Car, selon ma façon de voir, le ciel est en train de tomber en ruines. », peut-on lire dans Avertissement au lecteur.


Comme ne manque pas de le signaler dans sa postface Felipe Tupper, qui s’est également chargé de la généreuse et pertinente sélection des textes, brillamment traduits par Bernard Pautrat, Parra se plait à user avant tout de la « langue de la tribu ». Soit un chilien parlé, quotidien, qui puise à tous les contextes et manipule leur charge implicite comme si c’était de la dynamite, sans se soucier des chocs, les cherchant plutôt à coups de dangereuses équations (la métaphore scientifique n’est pas gratuite, Parra enseigna longtemps les mathématiques et à la physique à l’université). Le comptoir du bar trébuche sur le slogan politique, le titre de presse s’écrase dans la salle de classe (une salle qui est le sujet d’un de ses plus remarquables poèmes, Les professeurs). Autant d’éléments qu’il plonge dans le bain acide d’une ironie jubilatoire. Car s’il y a bien une émotion qui emporte le lecteur de Parra, c’est le rire ; un rire généreux qui se fie avant tout à l’intelligence du lecteur, mais un rire âpre également ; un rire destiné à faire un croc-en-jambe à tous les « idiots solennels » du monde. Pas étonnant de la part d’un poète qui revendique les influences de Dada, de Kafka ou Chaplin, voire – ou surtout – de Marcel Duchamp, particulièrement quand celui-ci dessine des moustaches à une Joconde qui a chaud aux fesses : « Regardez bien et vous verrez / Que je suis en train de rire aux éclats. » Regarder bien, oui, car les apparences sont trompeuses, toujours. Le chilien joue de l’ambiguïté du sens, des doubles lectures, feint les tons doctes et moralisateurs pour mieux déboulonner les discours d’autorité, ses vers sont rarement à prendre pour argent comptant. Une forme d’humour cinglant, pince sans rire, parfois très noir, qui pourrait bien être une marque forte de la « chilénité ». Lui que la poésie de Whitman fascina, fut forcé de s’en éloigner le jour où il comprit que quelque chose n’allait pas : il manquait d’humour.

Dans un Acte d’indépendance, il se déclare « Extraordinairement heureux / À la lumière de ces papillons phosphorescents / Qu’on dirait découpés aux ciseaux / Faits à la mesure de mon âme. » Le « je » lyrique traditionnel devient chez Nicanor une entité plus incertaine, dont la subjectivité est comme rongée, corrompue ; elle bave sur les bords. Une subjectivité qui devient forcément multiple et la mesure de l’âme se fait toujours douteuse ou équivoque : « Je parle d’une ombre, / De ce bout d’être que tu traînes / Comme une bête à qui il faut donner à manger et à boire. » La voix qui parle ne sait pas nécessairement où elle met les pieds et ne dispose pas d’une assise claire d’où proférer sa parole. Elle soliloque, quoi qu’il en soit. Ainsi lit-on dans Souvenirs de jeunesse : « Je m’enfonçais de plus en plus dans une espèce de gelée ; / Les gens riaient de mes fureurs, / Les individus s’agitaient dans leurs fauteuils comme des algues remuées par les vagues [...] / De tout ça résulta un sentiment de dégoût / Résulta une tempête de phrases incohérentes [...] / Résultèrent d’épuisants mouvements de hanches, / Ces bals funèbres / Qui me laissaient hors d’haleine / [...] C’est vrai, j’allai dans tous les sens / Mon âme flottait dans les rues [...] » Cette multiplicité, cette incertitude est non seulement la seule mesure possible de l’âme, mais encore du monde, qui serait ainsi fait de couches et d’autres couches. Difficile de ne pas s’y sentir isolé, de ne pas s’y dissoudre : « Je pensais à un bout d’oignon vu pendant le diner / Et à l’abîme qui nous sépare des autres abîmes. » De toute façon, « en prenant une feuille pour une feuille / en prenant une branche pour une branche / en confondant une forêt avec une forêt / nous faisons preuve de frivolité. »


Alors bien sûr, il y a Dieu. Mais quand il lui adresse une prière dans Notre Père, il ne manque pas de faire remarquer que Dieu a le « sourcil froncé », comme s’il était « un vulgaire homme ordinaire », et s’il lui parle, c’est pour lui faire savoir « que les dieux ne sont pas infaillibles ». Ailleurs, il lui demande de le nommer « Ambassadeur n’importe où », « Président du corps de Pompiers », ou « dans le pire des cas » « Directeur du cimetière ». Dans sa série des Artefacts (1972), un coffret de cartes postales où sa poésie devient visuelle et se réduit à des slogans moqueurs et toujours riches de sens, sous l’image de ce qui pourrait bien être Notre Dame, on lit : « Nous, on en a rien à foutre que la cathédrale soit en bois, en briques ou en pierres, ce qui compte c’est que le seigneur soit dedans. » Mais voici encore les Sermons et Prêches du Christ d’Elqui (1977), un christ de retour « après 1977 ans de religieux silence » : « y’en a-t-il un qui est capable / d’arracher une feuille à la bible / parce qu’il n’y a plus de papier hygiénique ? [...] ma tête à couper qu’il y’en a pas un / qui rie comme moi / quand les philistins le torturent. »

On l’aura compris, l’humour chez Parra est d’abord métaphysique. Son rire est tout sauf démagogique, de même son usage de la langue de tous les jours, des proverbes et autres lieux communs qu’il détourne pour en tirer toujours le meilleur profit. Une stratégie du détournement qui au tournant des années 2000 prendra la forme des ready-mades de la série des Travaux Publics, une poésie non seulement visuelle mais tridimensionnelle, soit de simples objets accompagnés d’un bref commentaire toujours ironique (un crucifix, où Jésus, absent, est remplacé par cette simple pancarte : « Je reviens de suite »).

Parra ne cherche pas la complicité, le clin d’œil, mais d’abord à incommoder (« Tu bâilles, canaille / parce que je te dis la vérité »). S’il défend des causes, comme l’écologie, qui sera très tôt l’une de ses préoccupations, c’est selon ses propres mots en « franc-tireur, pas en militant ». Sa relation avec les « écrivains engagés » de la gauche latino-américaine sera toujours conflictuelle, car ce qui l’intéresse en premier lieu, c’est de « rompre avec tout ». Les rieurs peuvent bien se croire de son côté, mais ce serait faire peu de cas de la trappe qui ne tardera pas à s’ouvrir sous leurs pieds. Car après tout, comme on peut le lire dans un autre de ses Artefacts (qu’on se permettra de citer bien qu’il ne soit pas inclus dans cette superbe anthologie) : « Le poète est un simple porte-parole, il ne répond pas des mauvaises nouvelles. »


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