mercredi 26 juillet 2017

Pedro Mairal – Supermarket spring


La poésie dans l’ascenseur

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Pedro Mairal – Supermarket spring
[Traduit de l’espagnol (Argentine) par Julia Azaretto – L’Atelier du tilde, 2017]






Article écrit pour Le Matricule des anges

Supermarket spring réunit dans une belle édition bilingue deux recueils poétiques d’un écrivain que l’on connaît surtout pour ses romans, publiés en France chez Rivages. Écrits entre 1997 et 2002, Tous les jours et Consommateur final racontent à leur façon – déviée, métaphorique, jamais précieuse ni affectée – les effets des politiques ultra-libérales dans l’Argentine des années 90 et de la crise économique qui s’ensuivit, fin 2001. Autrement dit, le schisme qui s’opéra entre un avant peu reluisant et un après encore pire ; un monde où vie et survie se confondent parfois jusqu’à former une pâte indistincte, dans l’absence de tout souffle épique. Un souffle que la poésie, malgré tout, peut réinventer, ce qu’elle ne se prive pas de faire ici, dans une sorte de lyrisme contenu, presque négatif, puisant aux registres les plus divers, faisant se télescoper les classiques grecs et la télévision poubelle.

Il s’agit de parler, si l’on peut dire, à hauteur d’homme. Car nous avons affaire à une poésie essentiellement urbaine écrite par un « poète d’ascenseur » : « j’étais – je voulais être – poète bucolique, poète cosmique / mais je suis un poète d’immeuble. » Il ne s’agit donc pas d’élaborer de grandes théories sur l’économie, mais d’être au plus près du quotidien brinquebalant d’une réalité faite de bouts de chandelles, dont la médiocrité est moins une condamnation qu’un simple état de fait : « des gens qui se douchent entourés de carrelage, / ouvrent les yeux, / et se réveillent soudain emprisonnés dans le métro. » Un monde où « l’hiver se met à briller / adossé aux trottoirs de l’après-midi », jusqu’à ce que « la déroute du feu et du silence / éteignent à jamais cette journée. » Une réalité dont l’élan ne peut être que tronqué, même le plus désespéré : « Il mit le feu à son appartement / et sortit sur le balcon pour se tirer une balle. / Mais l’arme ne marchait pas : / les balles étaient trop vieilles. »

Une réalité comme prise sur le vif, suivant les contours des taches d’humidités aux murs vétustes d’appartements mal aérés. Une réalité qui se perd parmi les papiers gras incrustés dans le bitume des rues. Pour reprendre les mots de Julia Azaretto, qui signe une traduction subtile, « Pedro Mairal sort dans la ville saisir des instantanés de cet effritement invraisemblable ». Un effritement que la crise, au fond, n’aura fait que précipiter. Comme s’il était déjà implicite. Ne reste alors qu’à contempler le « feu bleu » de la gazinière : « petit feu urbain / comprimé / vie minimale / foyer / veilleur de solitude [...] dernière braise du monde / ce qui est resté du feu / fatigué sacré ».

Ce sont bien les destinées creuses de nos voisins de palier qui s’exposent ici, celles de tant de messieurs tout-le-monde. Et puisque ces destinées sont aussi les nôtres, on peut se tutoyer : « Argentin, tu es né dans une file d’attente, / né tributaire et déduit / par de grands hommes, fantômes de billets, né non transférable, mortel et semblable, / fidèle contribuable de l’État, / la banque a régulé ton cœur / administré ton sang et tes battements [...] les enfants des classes dirigeantes / ont vidé ton frigo, / avalé tes cotisations, éructé / des discours retransmis en boucle[...] » Oui, toi, éternelle victime de la brutalité libérale, « la sueur de ton front / a servi à nettoyer le pare-brise / de cinq députés ».

Le poète bucolique repassera, certainement. Encore que l’on puisse se prendre à rêver, même quand le quotidien poisseux colle aux basques, et glisser en contrebande du cosmique, du légendaire, lorsqu’il vient à manquer : « il paraît qu’ulysse est vivant / ulysse le navigateur le bourlingueur [...] à buenos aires oui il habite floresta [...] un mercredi on a sonné au 14 G / une infirmière en tongues à ouvert la porte / vous voulez voir don ulysse ? » Car dans ce portrait sans concession d’une réalité amère, le poète n’oublie pas que « cette étoile ronde que nous habitons / n’a pas encore fini de s’éteindre. »

samedi 22 juillet 2017

Nicanor Parra – Poèmes et Antipoèmes / Anthologie 1937-2014


Loin de l’Olympe

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Nicanor Parra – Poèmes et Antipoèmes / Anthologie 1937-2014
[Traduit de l’espagnol par Bernard Pautrat, édité par Felipe Tupper – Le Seuil, 2017]






Article écrit pour Le Matricule des anges

« Mesdames et messieurs / Voici notre dernier mot / – Notre premier et dernier mot – : / Les poètes sont descendus de l'Olympe. » S’il en est un, de poète, qui s’est chargé de les faire descendre, et manu militari, c’est bien Nicanor Parra (103 ans cette année ; au Chili, plus qu’ailleurs peut-être, la poésie conserve), dont le premier recueil fut et est encore un pavé dans la mare du lyrisme ronflant et des avant-gardes poétiques fatiguées. S’il y eut en vérité un premier livre en 1937 – trop inspiré par García Lorca – son auteur ne pourra ensuite que le renier. Car il visait plus haut. Ou visait autre chose. Celui que Bolaño considérait comme son maître prendra donc le temps de fourbir ses armes avant de lancer son pavé en plein dans la cible de la déjà prodigieuse poésie chilienne (Vicente Huidobro, Gabriela Mistral, etc.) ; un objet non identifié portant le nom de Poèmes et Antipoèmes, dont on peut dire sans exagérer que sa publication en 1954 changera pour longtemps la poésie non seulement hispanophone mais de tout le continent américain. Il sera en effet traduit dès 1960 en anglais et Parra se liera d’amitié avec Ferlinghetti et Ginsberg qui le liront avec le plus grand intérêt. Dans un étonnant paradoxe, tant leurs esthétiques sont opposées, le livre fut présenté par Pablo Neruda (son texte disparaîtra cependant des éditions suivantes et les deux poètes auront toujours une relation entre respect mutuel et conflit). Un Neruda qui s’écria, lors d’une des premières lectures publique des futurs antipoèmes, que si Parra escomptait faire un livre entier de la sorte, « rien ne resterait debout ».

« Pendant un demi-siècle / La poésie a été / Le paradis de l’idiot solennel. / Jusqu’à ce que j’arrive / Et m’installe avec ma montagne russe. » Dans cette montagne russe, le poète ne répond de rien, tant pis pour ceux qui saignent du nez : « le lecteur devra se donner toujours pour satisfait », affirme-t-il au détour d’un vers, dans une ces bravades apparentes dont il est coutumier ; bravades qui cachent un monde de nuances. Le premier degré n’est pas le fort de Parra, la bêtise non plus. L’héritage moderniste en prend un sacré coup, tous les romantismes et symbolismes partent avec l’eau du bain ; la métaphore n’intéresse pas Parra (il lui déclare la guerre dès les années 30), les jeux de mots non plus : « Selon les docteurs de la loi on ne devrait pas publier ce livre : / Le mot arc-en-ciel n’y figure nulle part, / Le mot douleur encore moins [...] Des tables et des chaises, ça oui, à gogo, / Cercueils ! articles de bureau ! / Et cela me remplit d’orgueil / Car, selon ma façon de voir, le ciel est en train de tomber en ruines. », peut-on lire dans Avertissement au lecteur.


Comme ne manque pas de le signaler dans sa postface Felipe Tupper, qui s’est également chargé de la généreuse et pertinente sélection des textes, brillamment traduits par Bernard Pautrat, Parra se plait à user avant tout de la « langue de la tribu ». Soit un chilien parlé, quotidien, qui puise à tous les contextes et manipule leur charge implicite comme si c’était de la dynamite, sans se soucier des chocs, les cherchant plutôt à coups de dangereuses équations (la métaphore scientifique n’est pas gratuite, Parra enseigna longtemps les mathématiques et à la physique à l’université). Le comptoir du bar trébuche sur le slogan politique, le titre de presse s’écrase dans la salle de classe (une salle qui est le sujet d’un de ses plus remarquables poèmes, Les professeurs). Autant d’éléments qu’il plonge dans le bain acide d’une ironie jubilatoire. Car s’il y a bien une émotion qui emporte le lecteur de Parra, c’est le rire ; un rire généreux qui se fie avant tout à l’intelligence du lecteur, mais un rire âpre également ; un rire destiné à faire un croc-en-jambe à tous les « idiots solennels » du monde. Pas étonnant de la part d’un poète qui revendique les influences de Dada, de Kafka ou Chaplin, voire – ou surtout – de Marcel Duchamp, particulièrement quand celui-ci dessine des moustaches à une Joconde qui a chaud aux fesses : « Regardez bien et vous verrez / Que je suis en train de rire aux éclats. » Regarder bien, oui, car les apparences sont trompeuses, toujours. Le chilien joue de l’ambiguïté du sens, des doubles lectures, feint les tons doctes et moralisateurs pour mieux déboulonner les discours d’autorité, ses vers sont rarement à prendre pour argent comptant. Une forme d’humour cinglant, pince sans rire, parfois très noir, qui pourrait bien être une marque forte de la « chilénité ». Lui que la poésie de Whitman fascina, fut forcé de s’en éloigner le jour où il comprit que quelque chose n’allait pas : il manquait d’humour.

Dans un Acte d’indépendance, il se déclare « Extraordinairement heureux / À la lumière de ces papillons phosphorescents / Qu’on dirait découpés aux ciseaux / Faits à la mesure de mon âme. » Le « je » lyrique traditionnel devient chez Nicanor une entité plus incertaine, dont la subjectivité est comme rongée, corrompue ; elle bave sur les bords. Une subjectivité qui devient forcément multiple et la mesure de l’âme se fait toujours douteuse ou équivoque : « Je parle d’une ombre, / De ce bout d’être que tu traînes / Comme une bête à qui il faut donner à manger et à boire. » La voix qui parle ne sait pas nécessairement où elle met les pieds et ne dispose pas d’une assise claire d’où proférer sa parole. Elle soliloque, quoi qu’il en soit. Ainsi lit-on dans Souvenirs de jeunesse : « Je m’enfonçais de plus en plus dans une espèce de gelée ; / Les gens riaient de mes fureurs, / Les individus s’agitaient dans leurs fauteuils comme des algues remuées par les vagues [...] / De tout ça résulta un sentiment de dégoût / Résulta une tempête de phrases incohérentes [...] / Résultèrent d’épuisants mouvements de hanches, / Ces bals funèbres / Qui me laissaient hors d’haleine / [...] C’est vrai, j’allai dans tous les sens / Mon âme flottait dans les rues [...] » Cette multiplicité, cette incertitude est non seulement la seule mesure possible de l’âme, mais encore du monde, qui serait ainsi fait de couches et d’autres couches. Difficile de ne pas s’y sentir isolé, de ne pas s’y dissoudre : « Je pensais à un bout d’oignon vu pendant le diner / Et à l’abîme qui nous sépare des autres abîmes. » De toute façon, « en prenant une feuille pour une feuille / en prenant une branche pour une branche / en confondant une forêt avec une forêt / nous faisons preuve de frivolité. »


Alors bien sûr, il y a Dieu. Mais quand il lui adresse une prière dans Notre Père, il ne manque pas de faire remarquer que Dieu a le « sourcil froncé », comme s’il était « un vulgaire homme ordinaire », et s’il lui parle, c’est pour lui faire savoir « que les dieux ne sont pas infaillibles ». Ailleurs, il lui demande de le nommer « Ambassadeur n’importe où », « Président du corps de Pompiers », ou « dans le pire des cas » « Directeur du cimetière ». Dans sa série des Artefacts (1972), un coffret de cartes postales où sa poésie devient visuelle et se réduit à des slogans moqueurs et toujours riches de sens, sous l’image de ce qui pourrait bien être Notre Dame, on lit : « Nous, on en a rien à foutre que la cathédrale soit en bois, en briques ou en pierres, ce qui compte c’est que le seigneur soit dedans. » Mais voici encore les Sermons et Prêches du Christ d’Elqui (1977), un christ de retour « après 1977 ans de religieux silence » : « y’en a-t-il un qui est capable / d’arracher une feuille à la bible / parce qu’il n’y a plus de papier hygiénique ? [...] ma tête à couper qu’il y’en a pas un / qui rie comme moi / quand les philistins le torturent. »

On l’aura compris, l’humour chez Parra est d’abord métaphysique. Son rire est tout sauf démagogique, de même son usage de la langue de tous les jours, des proverbes et autres lieux communs qu’il détourne pour en tirer toujours le meilleur profit. Une stratégie du détournement qui au tournant des années 2000 prendra la forme des ready-mades de la série des Travaux Publics, une poésie non seulement visuelle mais tridimensionnelle, soit de simples objets accompagnés d’un bref commentaire toujours ironique (un crucifix, où Jésus, absent, est remplacé par cette simple pancarte : « Je reviens de suite »).

Parra ne cherche pas la complicité, le clin d’œil, mais d’abord à incommoder (« Tu bâilles, canaille / parce que je te dis la vérité »). S’il défend des causes, comme l’écologie, qui sera très tôt l’une de ses préoccupations, c’est selon ses propres mots en « franc-tireur, pas en militant ». Sa relation avec les « écrivains engagés » de la gauche latino-américaine sera toujours conflictuelle, car ce qui l’intéresse en premier lieu, c’est de « rompre avec tout ». Les rieurs peuvent bien se croire de son côté, mais ce serait faire peu de cas de la trappe qui ne tardera pas à s’ouvrir sous leurs pieds. Car après tout, comme on peut le lire dans un autre de ses Artefacts (qu’on se permettra de citer bien qu’il ne soit pas inclus dans cette superbe anthologie) : « Le poète est un simple porte-parole, il ne répond pas des mauvaises nouvelles. »


mercredi 21 juin 2017

Claudio Morandini - Le chien, la neige, un pied


Métaphysique montagnarde

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Claudio Morandini - Le chien, la neige, un pied [Traduit de l’italien par Laura Brignon – Anarchasis, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges

« Des monstres plus minéraux qu’animaux », c’est ainsi que Claudio Morandini, dans un épilogue en guise de postface, décrit les ermites des montagnes. Des êtres dépenaillés, hiératiques, que l’on peut encore parfois croiser au détour d’un chemin dans quelque vallée perdue et décidément caillouteuse des Alpes, loin de toute ambiance bucolique. Comme s’ils pouvaient, par pur mimétisme, se confondre avec la roche qui les entoure.

C’est ce qui est arrivé à l’écrivain italien et ce qui l’a poussé à écrire ce roman subtil. Un drôle de type accompagné d’un chien galeux lui a jeté des cailloux pour l’éloigner. Encore qu’il soit difficile de ne pas trouver un peu superflue cette explication finale de texte. À quoi bon tout réduire à une petite anecdote, quand l’auteur démontre amplement qu’il n’en a nul besoin ? Car Le chien, la neige, un pied a d’abord l’autonomie d’une fable, dont tous les éléments sont à la fois définis et génériques : ce chien y est tous les chiens, cette neige toutes les neiges, et ce pied – quand bien même macabre, puisque c’est celui d’un mort – vaut pour tant d’autres pieds. D’ailleurs, le défunt propriétaire de ce pied n’est pas forcément celui que l’on croit ; du moins, pas celui qu’Adelmo Farandola, l’ermite de notre fable, s’imagine qu’il est. Mais il a la mémoire qui flanche et vit dans une brume où le temps s’effiloche et se retourne sur lui-même. Il n’est guère lucide, mais la lucidité, dans son monde, n’a pas cours. Passé et présent se confondent ; les temps lointains de la guerre – où il fallait fuir jusqu’au fond des grottes les plus étroites la menace des hommes armés qui prétendaient nous tuer – s’avachissent parfois de tout leur poids sur l’instant présent. Pris dans cette nature à la fois encaissée et trop grande pour l’homme, il se laisse aller au vertige : « Il a toujours aimé se pencher au-dessus des précipices et éprouver la sensation d’être soudain vidé que procure le vertige. Surtout, il aime sentit le vide qui s’ouvre devant lui écraser ses testicules, les sentir aspirées par ce gouffre d’air, par les lignes de fuite effarantes qui se précipitent vers les vallées. »

Tant ou plus que la décision de s’isoler de la rumeur du monde, l’ermite incarne un idéal d’affranchissement du temps, ou un aplanissement de celui-ci, dans une perpétuation du même, rythmé par la répétition inébranlable des saisons. Ce qui, dans un milieu austère et par nature hostile, prend une importance déterminante. Et de toutes les saisons, c’est bien entendu l’hiver qui règne en maître et assied son pouvoir, représenté par une dense couche de neige. Ainsi ne reste-t-il à Adelmo d’autre option que de se cloitrer des mois durant dans son très inconfortable chalet en grosses pierres qui, à quelques mètres près – n’était la sagesse ancienne de ceux qui le construisirent –, serait facilement emporté par une avalanche. Ce genre d’avalanche qui, précisément, fera surgir, une fois le printemps venu, ce pied sans vie, bleui de froid, émergeant de la glace. Un pied qui pourrait bien pousser notre ermite à rechercher un isolement encore plus drastique, jusqu’au point, peut-être, de non retour.

En attendant, Adelmo a rencontré un chien qui l’accompagnera tout l’hiver, enfermé avec lui entre quatre murs, partageant ses maigres et douteuses provisions, jusqu’à leur épuisement prématuré. Notre homme, c’était fatal, a fini par s’attacher à « ce bâtard ». Et lorsque le chien n’est pas là, « il sent mourir quelque chose en lui » et « l’espace de cette cuvette étroite s’étendre jusqu’à devenir un désert immense et sa personne rapetisser dans ce désert jusqu’à devenir une fourmi, un ver. » Comme dans les contes métaphysiques, l’homme et le chien ne cessent d’échanger. Leurs dialogues, vifs et concis, simulent la surdité mutuelle pour mieux s’envoyer des piques, des saillies qui font mouche. S’y résument les qualités de ce livre drôle et profond, dont la simplicité n’est qu’apparente.


mardi 20 juin 2017

Sergueï Dovlatov – Le journal invisible / Le livre invisible


Entre l’esclavage et la liberté

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Sergueï Dovlatov – Le journal invisible Le livre invisible
[Traduit du russe par Christine Zetounian-Beloüs – LaBaconnière, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges

« C’est avec inquiétude que je prends la plume », nous dit Dovlatov en commençant son « journal invisible » écrit à Leningrad en 1976, quelques années avant qu’il n’émigre à New York. Un ville où il décèdera en 1990, non sans y avoir écrit auparavant un « livre invisible » qui complète ce volume ; non sans y avoir encore publié ses nouvelles dans le prestigieux New Yorker. Mais l’inquiétude, chez lui, n’est pas celle que l’on croit, et cet introït ne fait qu’annoncer la distance bouffonne qui le sépare de l’exercice pompeux et auto-célébratoire qui caractérise trop souvent l’autobiographie. Ne se moque-t-il pas d’un de ses collègues écrivain qui, à en croire ses mémoires, aurait été l’intime de Nabokov, de Rachmaninov et j’en passe ? La médiocrité – la sienne et celle des autres dans un système qui n’encourage rien d’autre – est une cible de choix.

Même si ce qu’il nous raconte n’a rien de folichon, le ton auquel il a recours est celui d’une ironie acerbe et d’un humour qui non seulement ne cède jamais face à l’absurde, mais s’en trouve souvent renforcé. Ainsi, cette inquiétude annoncée dans les premières pages a-t-elle quelque chose d’un paradoxe, puisque elle serait celle de quelqu’un manquant « d’attributs tragiques ». Mais il faut dire que le paradoxe semble être le signe sous lequel s’est déroulée la vie pétersbourgeoise (sans oublier un détour par Tallin, en Estonie) de Dovlatov. Paradoxe de ne jamais parvenir à publier ses nouvelles et romans, tout en vivant comme journaliste de sa plume, finissant même par devenir un de ces fonctionnaires qui dans les revues décident qui doit publier quoi, se convertissant autrement dit en son propre ennemi. Mais comment ne pas finir par devenir fonctionnaire dans un état qui contrôle jusqu’à l’encre que contiennent les stylos des journalistes ? Le paradoxe, de toute façon, semble consubstantiel au régime ubuesque que nous décrit l’auteur ; un Dovlatov qui sur un air apparemment badin l’observe avec une loupe qui grossit méchamment les moindres aspérités. Car l’ironie, quand elle est exercée avec talent, est d’abord le signe d’une lucidité brutale. Et notre auteur n’est pas du genre à prendre des gants. D’où également un style concis, sans effets. D’où le refus du tragique, la broyeuse étatique ayant sous sa plume de traits presque comiques (un comique kafkaïen, forcément), tant elle se montre à la fois très efficace et terriblement contre productive.
Dans sa description maniaque des rouages du monde éditorial soviétique, où toute trace d’originalité est bannie, on en vient à se demander qui pourrait trouver intérêt à lire ce qui est vraiment publié. Les bonnes volontés ne manquent pas, pourtant, mais que peuvent-elles faire dans un système où tout doit être lu, contrôlé et validé par des instances supérieures. Où tout le monde s’autocensure. « C’est tellement original... », confie une rédactrice à la lecture d’un manuscrit de l’auteur, et dans ces quelques mots se lit l’immensité de son désarroi. « Le rédacteur en chef voit le titre et aussitôt prend un air chagrin. Il attendait quelque chose du genre Les héros sont avec nous, ou au minimum Le cœur à l’ouvrage. Et voilà qu’il se retrouve avec un étrange et nébuleux Cinq coins. »

Mais le paradoxe ne s’arrête pas à la Russie soviétique, il poursuit également l’émigré jusqu’en Amérique. Car le pays autoproclamé de la liberté pourrait bien n’être qu’une déception. La liberté, d’ailleurs, « peut se comparer à la lune qui éclaire la route au prédateur comme à sa proie. » Le regard implacable de Dovlatov ne cède pas d’un pouce, une fois rejoint l’Eldorado américain. Au contraire. Que faire de cette liberté ? L’écrivain russe, dont l’existence artistique était niée en ses propres terres, acceptera-t-il le défit consistant à passer du statu de génie méconnu à celui d’écrivain quelconque dans un pays où l’expression est libre ? Mais ce qui enrage l’auteur, c’est aussi de constater que la médiocrité qu’il a trop connue en URSS semble s’être bien exportée parmi la communauté russe de New York. Ce dont il nous fera la démonstration à travers l’hilarante histoire des déboires du journal qu’il monte avec des collègues, dont la liberté de ton semble fort mal reçue par certains. Car au fond, « choisir entre l’esclavage et la liberté » n’est pas si facile.


samedi 27 mai 2017

Gabriel Josipovici – Dans le jardin d’un hôtel


Les jardins du passé

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Gabriel Josipovici – Dans le jardin d’un hôtel [Traduit de l’anglais par Vanessa Guignery – Quidam 2017]





Articlé écrit pour Le Matricule des anges

Un homme, Ben, raconte à ses amis sa rencontre dans un hôtel des Dolomites avec une juive qui l’intrigue. Elle lui explique l’étrange raison de son séjour en Italie, pour visiter le jardin d’un hôtel de Sienne où sa grand-mère aurait vu pour la dernière fois un homme qui sera ensuite, avec toute sa famille, exterminé par les Nazis. Avec l’élégance habituelle de sa prose diaphane, ni pesante ni banale, toujours fluide, Gabriel Josipovici construit un récit délicat sur le thème de la mémoire familiale, du passé et de la construction de l’identité. L’histoire de cette femme qui va jusqu’en Italie pour s’asseoir dans un jardin dont lui avait si souvent parlé sa grand-mère (à propos d’un jeune homme qui, dans un de ces vies alternatives toujours possibles mais jamais réalisées, aurait pu être son grand-père) et « sentir le lieu », « sentir comment ça avait dû être toutes ces années auparavant », et « sentir d’une certaine manière le temps s’arrêter avant de recommencer à s’écouler », cette histoire est d’abord celle des contradictions qui nous enserrent, des difficultés à construire une certitude sur notre identité et, partant, sur notre capacité à décider qui nous sommes et les décisions que nous voulons prendre. Ben est un personnage indécis, malheureux en amour car incapable « de s’engager ». Ainsi ne sait-il pas s’il est amoureux de cette femme rencontré dans un hôtel, tandis que son couple part en miettes, ou s’il n’est qu’intrigué par elle et son étrange histoire. Le roman, presque entièrement dialogué se construit ainsi par circonvolutions, dans une série d’échanges baignés de quotidien, faisant surgir la métaphysique, la grande et la petite histoire au détour d’une promenade avec un chien agité ou d’un repas avec un enfant qui ne veut pas finir son assiette. Entre deux interruptions du quotidien (le chien, l’enfant), l’on essaie de comprendre la raison de ses actes et de ceux des autres. Par petites touches, Josipovici réussit de nouveau un livre profond et sensible.

mardi 23 mai 2017

Mika Biermann – Sangs

Une histoire de famille

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Mika Biermann – Sangs [POL - 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges


La famille est un cauchemar permanent dont on peu rire (souvent jaune), surtout si elle est américaine. Un véritable nid à traumas qu’on se refile de père en fils. L’occasion de la faire tourner en bourrique est alors trop belle, encore faut-il que le mouvement giratoire possède une certaine élégance et ne trébuche pas sur les nombreux clichés qui ne sauraient manquer de paver le chemin. Les sagas familiales, d’autres part (et ce livre, à sa façon, en est une), ont une fâcheuse tendance à donner lieu à des livres indigestes d’au moins 600 pages. Mais elles peuvent très bien baisser en calories et n’en faire que 150, lorsqu’on les confie à des mains habiles. Habiles, celles de l’allemand francophone Mika Biermann le sont certainement. Dans Sangs, sous titré comme il se doit « roman américain », l’on retrouve l’écriture concentrée et fine qui faisait déjà les joies du lecteur lors de son précédent opus d’inspiration yankee, Booming (un western aux tendances fractales). Un titre simple, un seul mot, mais dont le « s » du pluriel lui permet d’évoquer aussi bien l’idée de liens (ceux, naturellement, du sang) que celle d’une violence qui voit rouge, une violence rouge-sang. Car le roman de Biermann est doublement américain : d’une part, dans sa récupération moqueuse (une moquerie subtile, qui n’est jamais simple parodie) de la famille, cette valeur douteuse ostensiblement brandie à longueur de larmoyants navets hollywoodiens ; de l’autre, dans son approche de ce qui représente l’inévitable envers de l’american way of life, la violence, en s’appropriant la figure qui la synthétise et ne cesse elle aussi de s’exporter à travers films et best-sellers, celle du serial killer. La comparaison avec le cinéma n’est pas gratuite, tout comme dans Booming, l’Amérique de Biermann est un artefact entièrement construit par « l’usine à rêve » de Los Angeles, un objet de deuxième main, malléable à l’envie, puisque faisant appel à un bagage partagé (bon gré, mal gré) par tous les lecteurs. Autant ou plus que l’Amérique, ce qui semble intéresser ici l’auteur – et c’était déjà le cas dans Booming – c’est d’abord un certain imaginaire cinématographique. La puissance de l’image, convertie en mots, permet un usage restreint de ceux-ci : inutile de s’encombrer de descriptions, elles sont déjà présentes dans l’imaginaire farci de films du lecteur. Mais ce n’est pas pour autant de chercher une complicité facile qu’il s’agit. L’ironie que pratique Biermann ne se contente pas de nous adresser quelques clins d’œil, elle lui permet d’abord d’inventer des personnages à la fois touchant et grotesques, du père vendeur de voitures d’occasions, séquestré par un fou tortionnaire et méthodique duquel il ne réchappe qu’in extremis (et plutôt bien amoché), en passant par la fille folle et pyromane, le fils nommé Elvis bien qu’il ne ressemble guère au chanteur et qui « fabrique des bombes », la mère qui vire hippie avant de finir embaumé en Inde, etc. Il y a dans ce livre un goût du délire tempéré par l’acuité du style de l’auteur, qui n’en fait jamais trop, s’approchant parfois de l’aphorisme, se permettant de glisser l’air de rien des formules qui font mouches (« C’est comment d’être morte ? Comme d’être rassasié à un buffet à volonté »). Un univers qui, ici, renvoie parfois à celui des frères Cohen, une Amérique de ploucs un peu largués, de pick-up qui avancent cahin-caha dans des chemins boueux, de zone commerciales sans âmes et de grosses caissières à l’air déprimé. Si l’histoire qu’il nous raconte – car Biermann, ce n’est pas si fréquent, est un excellent conteur – à tout pour être sordide (et elle l’est), elle n’en fait pas moins en permanence preuve d’une grande fantaisie ; fantaisie où s’exprime certainement le goût de l’auteur pour aborder les choses avec une certaine légèreté. Car rien ne pèse, ici, dans ce roman choral miniature où l’on passe, en une poignée de pages, à travers les points de vue de pas moins de 5 personnages. On ne peut cesser de rire devant l’enchaînement des dialogues à la mécanique millimétré, tout en ne pouvant malgré tout s’empêcher de s’identifier aux malheurs de cette famille dysfonctionnelle par essence, où chacun ne cesse de se renvoyer la balle de traumatismes trop lourds pour tous.

lundi 22 mai 2017

Vladimir Maïakovski – Ma découverte de l’Amérique


Lettres américaines

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Vladimir Maïakovski – Ma découverte de l’Amérique [Traduit du russe par Laurence Foulon - Les éditions du Sonneur, 2017]





Article écrit pour Le Matricule des anges

En 1925, Vladimir Maïakovski est invité à donner une série de conférences en Amérique, voyage qui commence par Cuba, où il débarque pour une brève visite de La Havane, avant de passer au Mexique, où il fait un séjour plus important (l’occasion de connaître, entre autre, le peintre muraliste Diego Rivera et de s’intéresser à la réalité de la militance communiste dans un pays aussi chaotique et socialement injuste que le Mexique). Ensuite, il franchit la frontière américaine et visite New York, Chicago, Detroit. De ce long séjour, il tire à son retour des articles pour la presse russe.

Ma découverte de l’Amérique est ainsi un objet littéraire curieux, à mi chemin du carnet de voyage et du journalisme subjectif. Si, comme le souligne Colum McCann dans sa préface, on est en droit de regretter qu’ici Maïakovski « ne fasse pas montre dans sa prose d’autant de force et d’ampleur que dans sa poésie », ce serait malgré tout passer à côté de l’intelligence, la clairvoyance et la fine ironie dont il ne cesse de faire preuve dans ces pages. Une intelligence et une clairvoyance auxquelles il conviendrait, pour ne pas manquer à la vérité, d’ajouter une bonne dose de mauvaise foi. Car d’une certaine façon – une façon subtile, parfois décalée – sa lecture du réel américain est idéologique. Le poète futuriste observe le pays du grand capital à partir de la grille de l’encore jeune mouvement révolutionnaire de son pays, dont il est alors le chantre. Mais ce qui pourrait donner lieu à une vision binaire des choses se présente le plus souvent au contraire comme une sorte d’intuition – quand bien même parfois légèrement caricaturale – de ce qu’étaient (et que sont toujours en grande partie) les États-Unis. Aujourd’hui comme hier, il est difficile de contester la justesse d’une phrase telle que celle-ci : « aucun pays ne profère autant d’âneries moralisatrices, arrogantes, idéalistes et hypocrites que les États-Unis », ce qui était vrai pour l’Amérique de Coolidge, l’est toujours pour celle de Bush Jr et de Trump.

L’économie de mots d’une prose qui prétend à la concision journalistique devient ici un style incisif qui sert au mieux son propos : dessiner à grand traits une interprétation synthétique des grandes forces à l’œuvre dans la société américaine. Maïakovski observe tout ce qui l’entoure avec l’œil goguenard et amusé de quelque personnage exotique envoyé en mission par un philosophe moraliste dans le but de dénoncer les travers d’une société. Il y a quelque chose des Lettres persanes dans Ma découverte de l’Amérique. « La description de Chicago par le guide de voyage est exacte mais guère ressemblante », dit-il. La sienne par contre, confesse-t-il, « est inexacte, mais ressemblante. » Car naturellement, pour lui, une description adéquate est une description qui prend d’abord en compte la réalité d’une société de classe profondément inégalitaire et qui ne voit, derrière toute cette débauche architecturale et technologique, qu’une seule et même course au profit, la volonté de réussir coûte que coûte au détriment des autres. « La foule se déverse et inonde les bouches de métro », « la masse ouvrière s’éparpille dans les usines de confection » : c’est d’abord une agitation incessante qu’observe Maïakovski. Une symphonie volontariste, millimétrée, de mouvements humains continuels, d’un train ultra rapide à l’autre, avant de se précipiter dans un ascenseur qui l’est encore plus, pour mieux escalader au plus vite l’imposant gratte-ciel. Et pendant ce temps (qui est, naturellement, de l’argent), « les machines crépitent ». Et tout cela dans un univers où la lumière électrique est reine, dans une frénésie de consommation énergétique dont le poète se moque : « De la lumière, de la lumière, de la lumière ! », s’exclame-t-il. Ce qui ne l’empêche pas de remarquer que « toute l’électricité appartient à la bourgeoisie », qui en a « une peur inconsciente ». Le Russe semble osciller entre la difficulté à prendre au sérieux un pays dont le pragmatisme vulgaire lui paraît immature et sa conscience très aiguë du danger que représente pour lui ce pays qui « engraisse ». Se penchant sur son économie, il en arrive à une conclusion on ne peut plus actuelle : « L’Amérique va devenir un pays de finance et d’usure uniquement. »


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