mardi 14 novembre 2017

Marie Berne – Le grand amour de la pieuvre


Marie Berne – Le grand amour de la pieuvre [L’arbre Vengeur, 2017]

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Article écrit pour Le Matricule des anges


« Quand on s’adresse à une bête comme l’homme, il faut s’adapter. » Ainsi s’exprime la pieuvre, « monarque femelle du royaume d’en dessous », « vedette interloquante », muse et amoureuse secrète, pour tout dire, d’un étrange personnage, cinéaste pionnier du film scientifique qui sera paradoxalement, son goût des inventions poétiques y étant peut-être pour quelque chose, d’abord reconnu par les surréalistes. Le grand amour de la pieuvre, premier roman de Marie Berne, serait ainsi une sorte de biographie par la bande, fragmentaire, vue par des yeux qui ne sont pas les nôtres, habitués à se glisser entre deux eaux, de Jean Painlevé. Un cinéaste qui, dès les années vingt, ne cessa de filmer, outre sa pieuvre énamourée, des Bernard-l’Ermites, des Hippocampes ou, histoire de sortir un peu de l’eau, des chauves-souris vampires. L’amour, en vérité, ne cesse d’aller et venir entre la pieuvre et son filmeur venu la tirer de sa tranquille sieste sous-marine. Ainsi, dit-elle, « il caresse tous mes œufs avec son objectif », se faufilant où il peut avec « un bric-à-brac défaillant, inadapté, capricieux ». Le voici maintenant qui « jubile » au milieu de l’eau. « Son art de raconter qui ensorcelle et qui me ressemble », dit encore la pieuvre. Mais il est pudique quand il découvre le cinéma et se laisse porter par l’émotion. « Très tôt », dit la pieuvre, « il a choisi le mimétisme de mon apathie d’apparat ». À propos de mimétisme, évidemment, Marie Berne fait ici le pari d’une sorte d’identification contrariée, entre la regardeuse (la pieuvre) et le regardé (le cinéaste ; l’artiste). Pour ce faire, elle a recours à une prose à la poésie fine, construisant peu à peu un récit qui avance et revient sur ces pas, concentrique, digressif, métaphorique. On suit cette pieuvre et cette prose aquatique, plus amoureuse des mots peut-être que de son sujet, qui nous guide, nous perd et nous reprend.

lundi 13 novembre 2017

Mika Biermann – Roi.


Une antiquité à double-fond

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Mika Biermann – Roi. [Anacharsis, 2017 – 180 pages, 17 euros]





Article écrit pour Le Matricule des anges

« Elle est belle la mappemonde », s'exclame vers la fin du livre le narrateur de Roi., sixième roman de Mika Biermann. Un narrateur à l’omniscience joueuse pour qui l’antiquité est comme une carte étendue qu’il aime plier, déplier et replier à sa guise jusqu’à en faire une sorte d’origami. Un narrateur qui, dès lors, en sait trop, puisqu’il regarde ce monde quelques deux mille ans plus tard (ce qui lui permet de belles sorties de route). Et c’est bien pour cela qu’il raconte car, paradoxalement, cette distance permet qu’aucun détail ne lui échappe. Et les détails, ici, importent autant que le plan général (le monde vu du ciel, depuis lequel on zoome). Ils se font même joyeusement superfétatoires. Tout en restant fidèle à cette légèreté qui semble être sa marque de fabrique, l’Allemand n’a que faire de la véracité historique ou de la vraisemblance. Roi., s’il est, c’est entendu, une sorte de péplum, est d’abord un exercice d’équilibriste qui reconstruit une antiquité certes improbable mais qui sait se faire hautement crédible.

Ici, l’ironie volage, exercice coutumier pour Biermann, se double d'une écriture dont la finesse poétique, si elle était déjà à l'œuvre dans les livres précédents, se voit pleinement réalisée. Dès lors, tout lui est permis et la liberté créative n’est pas un vain mot. L’humour, omniprésent, se paie le luxe de n’être jamais ni racoleur ni téléphoné, alors que Biermann ne cesse de jouer à l’élastique avec les registres et qu’il fait des écarts toujours plus grands sans rien se rompre. Il faut de l’entraînement pour cela, un entraînement qu’il possède, ce qui lui permet d’offrir son livre le plus abouti. La langue y est un terrain de jeu permettant toutes les collisions, les appelant même de ses vœux. Ainsi d’une encyclopédie imaginaire que l’auteur ouvrirait à pleines mains, si l’on peut dire ; une encyclopédie nullement avare en noms de casques, d’armures, de plats, de dieux, de rituels, aussi précis que fumeux pour les lecteurs ignares que nous sommes. Des noms exotiques parce qu’anciens, d’autant plus vraisemblables qu’appartenant à une antiquité sur laquelle nous ne pouvons poser qu’un doigt hésitant. Cette abondance de détails (parfois directement sous forme d’énumérations, voire de listes) crée l’atmosphère délicieusement rococo où baigne les lieux-décors et les personnages de Roi. (qu’ils soient hommes ou dieux ; maîtres ou esclaves). Comme si nous aussi, lecteurs-haruspices, nous lisions le destin misérable, futile, des personnages dans un foie de génisse. Un foie qui n’aurait pas peur des anachronismes délicats et des incursions vernaculaires.

Il faut dire qu’elle est belle, son Étrurie Technicolor. Turpidum y est la dernière ville échappant encore (pour peu, très peu de temps) au joug de Rome la toute puissante. Comme sur ces mappemondes d’antan évoquées plus haut où la mer laisse entrevoir les monstres qui la peuplent et où les terres se voient parsemées des monuments symbolisant des villes qui sont autant de mondes autonomes et contradictoires, lieux de faits d'armes aussi légendaires qu’invérifiables, Roi. se propose de déployer une antiquité où la fiction s’immisce dans le réel jusqu’à se confondre avec lui. Une antiquité non pas tant fictionnelle que construite depuis toutes les fictions qui l’ont modelées dans et pour notre imaginaire (Quo vadis, Astérix ou Hollywood). Le trop jeune roi Larth, gringalet traumatisé par le poids aussi réel que métaphorique d’un père mort en héros pour l’éternelle gloire des batailles perdues d’avance, s’apprête à imiter cette lamentable tradition, défiant le sénateur romain venu le prier de rejoindre l’effort de guerre du grand Empire. Roi. serait ainsi un drame, c’est-à-dire, comme le savait déjà les anciens, une comédie. Dans ces pages, « la nuit reste calme et sereine malgré les facéties de l’homme en son sein. »
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