vendredi 18 mai 2018

João Gilberto Noll - La brave bête du coin


Une errance en fragments

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João Gilberto Noll - La brave bête du coin [Traduit du brésilien par Dominique Nédellec – Éditions Do, 2018]







Article écrit pour Le Matricule des anges


Les voies de l’édition ont beau être impénétrables, elles nous laissent parfois perplexe. Ainsi, on serait en droit de s’interroger sur le temps qu’il aura fallu attendre pour que soit enfin traduit en français João Gilberto Noll (1946-2017), un des plus remarquables écrivains brésiliens des 40 dernières années, jouissant depuis longtemps dans son pays natal d’une reconnaissance plus que méritée. Sans doute la rare liberté de l’œuvre d’un auteur qui se définissait avant tout comme un écrivain « instinctif » explique-t-elle en partie l’indifférence d’un paysage éditorial francophone défendant trop souvent une image réductrice, pour ne pas dire conservatrice, du roman.

Noll ne conçoit pas l’écriture romanesque comme le défi de produire un objet scrupuleusement refermé sur un sens ne cessant de revendiquer sa parfaite homogénéité, préférant au contraire l’envisager comme une dérive hasardeuse, contradictoire, fragmentaire, se prolongeant et se multipliant d’un livre à l’autre ; livres le plus souvent courts (les 19 qu’a publié le brésilien dépassent rarement la centaine de pages). Cette dérive, chez Noll est autant celle de l’écriture que des personnages, qui, selon les vœux de l’auteur, sont « tout le monde et personne ». Pas de psychologie ici, mais la proposition de suivre les péripéties mentales (qui sont également réelles, quoique toujours sujettes à caution) d’êtres égarés, jamais à leur place (car dans le monde de Noll, il n’y a de juste place pour personne), qui font face à des situations équivoques se succédant dans des temporalités toujours mobiles. Lire Noll, c’est accepter de se laisser porter par un récit capricieux qui ne concède rien au lecteur. Tout a lieu à travers le filtre de narrateurs inquiets, victimes de désirs incontrôlés, tel le narrateur de La brave bête du coin, jeune poète miséreux qui, dès le début du récit, commet un crime. S’ensuivra pour lui un périple discret, aussi flottant (l’écriture de Noll ne pèse jamais) que perturbant, le faisant passer de la prison à l’asile, avant d’être recueilli, sans que ni lui ni lecteur ne sachent réellement pourquoi et comment, par un mystérieux couple d’allemands.

Ce personnage, comme la plupart de ceux de Noll, est en quête de lui-même, d’un devenir ; ne ressent-il pas au tout début du livre de « l’abattement » en se voyant « dans le miroir d’une pissotière » ? Une quête, naturellement, qui ne pourra déboucher sur rien ; rien d’autre, du moins, que la constatation perplexe du passage du temps : le narrateur, jeune homme d’à peine vingt ans, ne cesse de se surprendre de voir vieillir d’un coup les personnes qui l’entourent, comme si le temps était une entité autonome, s’écoulant à sa guise, sans que ni lui ni personne ne puisse rien y faire, comme s’il suffisait de se retourner un instant pour constater que quelqu’un est déjà au seuil de la mort. Ce déroulement erratique du temps, qui est aussi celui du récit, plein de sursauts et de virages abrupts, est peut-être le signe d’une identité impossible : « je sais que je dois m’annihiler de cette façon, sans souffrir, pour qu’un autre puisse venir et prendre ma place, ici je n’existe plus, je manque », confesse à un moment donné le narrateur. Plus que d’une quête de soi, peut-être vaudrait-il mieux parler ici d’une tentative d’épuisement de soi, de dissolution face à l’impossibilité d’un devenir, comme s’il s’agissait chez Noll de faire passer les personnages directement d’un néant (celui d’où ils aimeraient peut-être sortir) à un autre (celui d’où ils n’auraient jamais dû sortir). La quête de ces êtres désemparés n’est pas existentielle, car il faudrait commencer par exister pour cela, ce qui dans les romans de Noll n’est jamais tout à fait le cas. Le jeune poète observe une vache s’écrouler à terre et entend un « bruit sourd, comme si entre moi et ce que je voyais, il y avait eu une vitre blindée ». Cette apparente séparation d’avec le réel n’empêche pas les personnages d’être capable des pires violences ou des actes sexuels les plus frénétiques. Paradoxalement (ou pas), cette sorte de vie diffuse, où le narrateur semble ne jamais avoir de prise sur rien, accorde une place fondamentale au corps.

Les personnages de Noll sont toujours victimes de leurs pulsions, on pourrait même dire que la pulsion est l’unique moteur du récit. Mais ce serait faire peu de cas de la dimension poétique de l’écriture du brésilien, dont la simplicité et la spontanéité de ton permet justement de tout raconter sans jamais tomber dans la vulgarité, la grandiloquence ou la gratuité. « Pour moi, la littérature a largement partie liée avec l’amoralité », affirme Noll dans une postface signée du traducteur Dominique Nédellec, avant d’ajouter que, selon lui, la seule éthique qui vaille, c’est celle « d’une canine fidélité à ce qui est, à l’ontologiquement irréfrénable ». Cet irréfrénable est certainement le signe de la beauté aussi fragile qu’envoutante de ses romans, dont La brave bête du coin est un magnifique exemple.


jeudi 17 mai 2018

Didier da Silva – Toutes les pierres


Vies de poètes

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Didier da Silva – Toutes les pierres [L’arbre Vengeur, 2018]







Article écrit pour Le Matricule des anges

Un homme regarde danser une feuille ballotée par le vent, suspendue au fil d’une araignée. Dans cette scène d’ouverture éphémère, fragile, le presque rien d’une magie à peine entraperçue, déjà envolée, observée en passant au lendemain d’une nuit de « petits verres » dont les effets se font encore sentir, sont concentrés tous les enjeux de l’ambitieux et délicat roman du marseillais Didier da Silva. Un écrivain qui, certainement, a compris que la vie n’est pas tant une succession d’épisodes que d’impressions fugitives, au-delà des réussites passagères et des ambitions frustrées. Une série d’impressions dont le couronnement fatal est couru d’avance, tant raconter l’histoire d’une vie, c’est aussi raconter celle d’une mort ; un regard rétrospectif qui porte le nom de biographie.

L’homme qui observe ce spectacle aussi minimal qu’enchanteur, c’est Li Baï, plus connu sous le nom de Li Po, poète taoïste chinois du VIIIème siècle, auteur de poèmes classiques, fatalement intraduisibles, où la lumière de la lune baigne la nostalgie du présent. Un poète capable « d’improviser du tac au tac un quatrain, une chanson, incomparable évidemment, aussitôt dignes de traverser, sinon la barrière de la langue, ils n’y pensent même pas, mais les siècles, un jeu pour lui. » Ce chinois presque mythologique dans un pays trop grand pour nous n’est que l’une des deux principales pierres rassemblées dans Toutes les pierres. L’autre, c’est Heinrich von Kleist, allemand romantique et suicidaire, génial auteur (entre autres) de Michael Kohlhaas (1810). Deux figures aux antipodes, donc, tant esthétiques que géographiques et temporels, mais deux figures, avant tout, de poètes – deux sensibilités – et c’est bien là ce qui intéresse Didier da Silva. Deux destinées qu’il décide de raconter intégralement, tout en y ajoutant tardivement, en point de fuite, une troisième, celle du compositeur espagnol Enrique Granados, comme pour mieux suggérer l’idée d’un livre infini où les biographies ne cesseraient de se croiser, de se dire et de se contredire, de se refléter. Il est vrai, d’ailleurs, que le lecteur souhaiterait qu’il le soit, infini, ce roman, tant les dons de narrateur et la finesse de l’écriture du marseillais, une élégante nonchalance, lui permettent d’éviter tous les écueils du genre biographique quand il prétend au romanesque.

Quand bien même les vies de ses deux personnages ne vont pas sans heurts, sans hauts (Li Baï, surtout, qui tutoya le pouvoir et aimait les sommets de montagne perdus dans la brume) et bas (Kleist, principalement, à court d’argent et mâchouillant ses humeurs noires dans des chambres mal ventilées), da Silva garde toujours la bonne distance, respectueuse, voire admirative, mais aussi moqueuse quand il le faut des travers pas toujours pardonnables de ses héros. Tout ce qui commence en tragédie se répète en comédie et vice-versa, ce que l’on vérifiera ici, dans ce livre où l’humour (un humour d’équilibriste) n’est jamais loin, mais jamais trop proche non plus, à bonne distance (une des leçons que da Silva semble avoir retenu de sa lecture certainement attentive d’Echenoz). Les péripéties de nos deux poètes voyageurs (par goût, par instabilité, par nature, comme si le poète était forcément voyageur) sont également celles de deux êtres ballotés, comme on dit, par les vents de l’histoire, comme s’ils étaient eux aussi cette feuille d’arbre sur laquelle s’ouvre le livre. L’histoire, ils la subissent, la regarde passer et essaient d’y prendre part. Ainsi, Kleist, frustré de ne pouvoir s’engager dans l’armée française, va-t-il plus tard observer les troupes napoléoniennes fondre sur l’Autriche. Là, « il se rassasie de visions infernales, de cervelles à l’air libre ». Entretemps, Li Baï devient le poète favori de l’Empereur, avant que ce dernier ne soit déchu, dans les couloirs d’un palais où l’on pratique « l’éviscération entre intimes ».

Les deux poètes sont, dans Toutes les pierres (tous ces petits cailloux ramassés et perdus le long des chemins de la vie), « à l’aise avec l’idée de génie », ce qui les rends aussi antipathiques que touchants, tant ils sont porteurs de cette conviction absolue du propre talent face aux vicissitudes. Kleist, surtout (Li Baï, en raison peut-être de la distance culturelle, semble prendre les choses avec davantage de philosophie), qui porte cette conviction à bouts de bras, comme un souffreteux, se mettant Goethe à dos tout en rêvant au succès jamais confirmé de ses éphémères revues, le soufflé retombant toujours très vite, les idées de suicide en profitant pour revenir à la charge. Tandis que Li Baï « s’occupe à vieillir et l’Empire à se déliter », Kleist ne cesse de se battre contre les moulins, contre lui-même, contre sa famille. Puis l’élégant contrepoint de ces deux destins finit par tisser sa dernière maille et tout est enfin consommé.

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