mardi 1 septembre 2015

Pablo Katchadjian - Merci

"Plutôt morts qu'esclaves!"

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Pablo Katchadjian - Merci
[Traduction de l'espagnol (Argentine) Guillaume Contré; Editions Vies Parallèles, Bruxelles, 2015]






Depuis le lundi 24 août est disponible en librairie ma première traduction littéraire, Merci, l’extraordinaire second roman de Pablo Katchadjian, jeune écrivain argentin dont on devrait - inutile d’être devin pour cela, il suffit de lire ses livres - continuer d’entendre parler dans les années qui viennent (et dont, c’était fatal, j’ai déjà parlé moi-même ici et ). Il n'est nul besoin de dire ma fierté d’avoir traduit un texte aussi remarquable, et que d’une certaine manière je vois dans cette publication la continuation directe de mon travail sur ce blog et ailleurs.

Roman d’aventure et roman philosophique entre autres choses, qui raconte la tentative de libération de quelques esclaves sur une île, Merci est un texte aussi complexe et subtil que sa forme est diaphane. D’autre part, dans un monde truffé de pavés interminables et boursouflés, il a le mérite de la brièveté ; ses 130 pages en contiennent pourtant bien plus que tant de romans soi-disant « totaux », truffés de cartes, photos, schémas, addendum de l’addendum et autres constructions en miroir. Merci, pour faire court, a le potentiel d’un futur classique.

« On sent chez Katchadjian des dispositions littéraires qui pourraient bien l’approcher de Kafka ou Borges, de ces auteurs capables de concentrer tant de matière dans leurs écrits polysémiques qu’on peut en donner une nouvelle interprétation à chaque lecture. » Ce n’est pas moi qui le dis, mais un libraire de la bonne ville de Liège, dont je ne saurais que conseiller la lecture de l’excellente note qu’il a consacré au roman. Et puisque nous en sommes à évoquer le plat pays, on signalera à toutes fins utiles que l’éditeur est justement belge, la nouvelle maison bruxelloise Vies Parallèles (qui n’est pas sans entretenir de liens avec la fameuse librairie Ptyx), dont c’est le troisième titre au catalogue. L’édition, de plus, est superbe, ce qui ne gâche rien.

Mais plutôt que de gloser inutilement, je ne résiste pas à la tentation de recopier ici le texte de quatrième, signé de l’éditeur, qui résume parfaitement les enjeux du livre et donne une terrible envie de le lire :

« Enfermé dans une cage en bois avec deux cents compagnons d’infortune, un esclave arrive dans une île. De belle constitution, il est rapidement acheté par Hannibal, un maître local. Ce dernier, assez libéral dans sa conception de leurs rapports, semble traiter son nouvel esclave avec la plus profonde humanité. Tout en lui confiant la tâche la plus abjecte à laquelle un être humain puisse être confronté…
Trouvant des appuis auprès d’autres serviteurs, notre esclave deviendra l’artisan d’une révolte dont les conséquences le déborderont rapidement.
Jouissive réécriture de la métaphore hégélienne du Maître et de l’Esclave, Merci déploie l’éventail des questions que soulève celle de la liberté. N’est-elle pas in fine, parfaitement réalisée, qu’un autre pan de la contrainte ? Son principe même ne l’empêche-t-elle pas de prétendre à l’universalité ? Peut-elle être imposée ? Et puis, une fois cette liberté acquise, qu’en faire ?
Mais surtout, se dotant de moyens formels neufs, l’auteur parvient à inclure génialement et en toute simplicité le lecteur dans le foisonnement de celles-ci. Arrêts abrupts de la narration, répétitions de pans entiers du récit, si ces « expédients formels » sont décelables dans le récit et lui donnent bien une « teinte axiomatique », ils n’en sont jamais démonstratifs, car venant en soutien direct de l’efficacité du récit. Ainsi du suspense qu’il parvient à instiller chez le lecteur et qui, résultant de sa propre mise en scène, questionne ainsi directement les rapports que ce suspense suppose entre qui raconte et qui lit. Comme entre qui dirige et qui suit… En contant celle de maîtres et d’esclaves, Pablo Katchadjian, nous livre l’histoire intemporelle de la lecture et nous pose cette question essentielle : « Lecteur, ta lecture est-elle libre ?»


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