vendredi 21 août 2015

Mario Cuenca Sandoval - Les hémisphères

Littérature sans saveur

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Mario Cuenca Sandoval - Les hémisphères [Traduction de Isabelle Gugnon - Le Seuil 2015]





Il y a des livres dont on subodore d’avance qu’ils ne seront pas à la hauteur de leurs promesses, surtout quand celles-ci s’affichent avec une évidence qui confine à la pornographie. À tel point qu’ils ne leur restent qu’à se vautrer lamentablement au milieu de l’empilement désordonné de leurs prétendues vertus. Des livres qui ne s’assument pas pour ce qu’ils sont, prétendant à la grandeur du Littéraire avec majuscule tout en ayant largement recours à l’imaginaire lyophilisé et l’efficacité frelatée du best-seller qui ne dit pas son nom. Chaque phrase y vacille dangereusement sur le fil du lieu commun.

Le mieux, à leur sujet, serait sans doute de parler d’une littérature « de qualité », avec toute la distance qu’implique l’usage de guillemets. La notion de qualité étant entendue comme un élément donné d’avance qui clignote en lettres colorées sur la couverture (le livre est bon parce qu’il ne cesse lourdement de clamer, page après page, l’excellence de sa condition, l’ingéniosité de sa construction, la finesse de ses références). On aurait tort, dès lors, de l'envisager comme quelque chose qui dépendrait de l’entreprise hasardeuse, sans garantie de résultat, de la recherche d’une poétique, d’une forme qui ne relèverait pas de la pyrotechnie, ce cache-misère, d’un rapport à la langue établi sur le mode du doute plutôt que sur celui de la certitude d’une maniabilité inéquivoque ; autant de choses qui font l’ordinaire de la littérature (ou, du moins, qui le devraient).

Tel est le cas - pour prendre un exemple parmi d’autres dans les tombereaux de livres qui ne vont pas tarder à nous tomber dessus lors de cette petite sauterie nommée rentrée littéraire - de « l’impressionnant » Les hémisphères, deuxième roman traduit en français du « nouveau prodige » espagnol Mario Cuenca Sandoval.

Le recours aux guillemets est décidément un subterfuge inévitable : ce qui impressionne ici, c’est la taille et le poids de l’opuscule, certainement pas son contenu (près de 600 pages, car un « chef d’œuvre », c’est bien connu, se doit d’être interminable), de même que la seule nouveauté à se mettre sous la dent c’est le nom de l’auteur apposé sur la couverture, et que l’unique prodige que l’on y trouvera, c’est l’obstination à gâcher ce que l’on imagine être de longs mois dans l’écriture d’un bouquin truffé de clichés plus ou moins déguisés ; entreprise aussi fatigante qu’inutile, sauf s’agissant de la carrière de l’auteur (qui sera nécessairement internationale, rythmée par les traductions, les prix et les critiques dithyrambiques, comme autant de jalons sur la voie de la reconnaissance).

La « littérature de qualité » est en soi devenue un genre, aussi codifié voire plus que la littérature – justement – de genre. Pour la produire, il s’agira de raconter une histoire qui combinera les ingrédients flétris d’un romantisme discret, d’un jeu de miroirs prévisible sur les traces d’un passé douloureux qui ne cesse de revenir hanter le présent, d’un peu de philosophie expliquée aux nuls, de références « savantes » joliment saupoudrées entre deux réflexions à la profondeur de surface, d’érotisme prétendument subtil dont les convulsions soft tendent au new-age, d’un peu de blabla technologique 2.0, j’en passe et des pires (j'allais oublier l'absence radicale d'humour et de conscience du ridicule). Bref, de creuser de beaux abimes dans la terre mole tout en prétendant à cette vieille baudruche nommée « roman total » (dans le même genre chez le même éditeur, on avait eu droit il y a quelques années en version catalogue pop post-moderne au boursouflé Les théories sauvages de l’argentine Pola Oloixarac).

Dans Les hémisphères, construit en deux parties symétriques correspondant à chacun des hémisphères du cerveaux où le même récit est censé se réinventer lui-même dans un exercice de jonglage aussi vain que démonstratif (le genre d'idées formelles creuses mais faciles à résumer), on a donc un peu de science fiction de bon ton (pas de martiens, mais l’éventualité de mondes parallèles) ; une femme suicidaire dont le corps couvert de tatouages serait un livre où lire le secret de son mystère de pacotille, femme qui pourrait bien être le double d’une morte dont le souvenir obsède les personnages caricaturaux du livre (un écrivain/critique divorcé et un cinéaste conceptualo-romantique en pleine autodestruction photogénique) ; d’inévitables références à la sainte trinité Barthes - Foucault – Deleuze, ce qui ne mange jamais de pain et fait bien sur la photo ; des réflexions méta-littéraires qui tiennent plutôt des riches heures du développement personnel ; une tentative pénible de se servir d’un film de Hitchcock comme d’un sous texte à partir duquel broder un système de parallélismes mécaniques (ou comment donner une illusion de profondeur sans prendre trop de risques - qui n'aime pas le réalisateur de Sueurs Froides ?); etc.

Je n’ai pas lu le livre en entier, et cette confession honteuse qui devrait désavouer ma critique ne fait au contraire que la renforcer : à quoi bon lire de bout en bout un objet qui dès les premières pages suppure le prévisible, le convenu, la prétention tirée à la règle, le bon goût cultureux (qui n'est après tout qu'une forme sophistiquée de mauvais goût) ? Rien ne déborde ici, ça sonne creux comme tout artefact en plastique. Qu’importe si les coutures ne cessent de nous chatouiller désagréablement. Passer les pages avec les yeux qui pleurent à force de petites poussières devient vite pénible. Et je n’ai rien dis de la prétention qui suinte à toutes les lignes, d’une rhétorique de la souffrance qui croit tenir lieu de poétique dans cette parodie involontaire de roman post boom qui ne fait que singer des techniques fatiguées.

Mais à quoi bon passer pour un râleur, pire, un trouble fête : ce pavé inodore et incolore, ce « roman vertigineux et envoutant » (dixit la quatrième), ne manquera pas d’être fêté par tous et partout, puisqu’il a été pensé pour ça. Mario Cuenca Sandoval, d’ailleurs, « se révèle comme un auteur majeur », dixit, otra vez, la quatrième de couverture, qui ne saurait mentir.

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