lundi 7 septembre 2015

Benjamin Haegel - Tryggve Kottar


L’homme est un élan pour l’homme

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Benjamin Haegel - Tryggve Kottar [Les éditions du Chemin de fer, 2015]




Article écrit pour Le Matricule des anges

« C’était au temps où je me la coulais douce et tranquille ». Ainsi s’ouvre Tryggve Kottar, premier roman du comédien et metteur en scène Benjamin Haegel. Le dénommé Kottar (dont le curieux patronyme est déjà de lui même l’indice d’un incertain exotisme) vit seul en ermite dans une cabane perdue quelque part en un pays où le climat tend à la froideur. Ses journées filent au rythme du travail du potager et de pas grand chose d’autre. Il pense, rêvasse, mange des plats qui ne se renouvellent guère, étant donné que la terre en ces lieux hostiles ne saurait lui fournir une excessive variété de légumes. Il contemple la nature, forcément, empli d’amour pour les arbres qui l’entourent, prolixes. S’il possède bien une voiture, un vieux modèle dont il est même fier, celle-ci sert avant toute chose de demeure à diverses araignées et autres bestioles. Tryggve Kottar nous raconte donc sa vie, faite de grands riens et de petites choses ; une vie finalement monotone. Il s’ennuie d’ailleurs parfois, mais il attend que cela passe. Bien sûr, il y a le village en bas ; néanmoins, hormis de brefs et distants contacts avec le boulanger, chez qui il troque son pain contre les sempiternels choux de son potager, on ne saurait dire qu’il y est très populaire. En attendant, le voici assis dans son fauteuil : « Je suis dedans et je suis bien. Mes pensées errent à droite, à gauche, sans efforts. Les minutes glissent et je suis immobile ».

Voilà donc pour le point de départ. Ensuite, comment faire autrement, le délicat équilibre de cette vie vécue petitement ne tardera pas à se révéler précaire, la coulée se fera moins douce, elle suivra de dangereuses courbes pour bientôt cesser de couler. Cette précarité, comme cela arrive dans bien des romans, prendra la forme d’un intrus qui, sans que personne en vérité ne l’ai sonné, viendra mettre les deux pieds (ou plus exactement, dans le cas qui nous occupe, les quatre sabots) directement au milieu du plat, qui en profitera pour éclater en morceaux affilés et tranchants.
Cet intrus, c’est un élan majestueux qui, en pleine saison des amours, vient bramer à nul autre endroit que sous la fenêtre de la chambre du pauvre Tryggve Kottar, dont le repos ainsi perturbé par si discrète sérénade servira de prélude à une plus complète perturbation.

On l’aura compris sans doute, c’est à une fable que nous convie Benjamin Haegel, celle éternelle de l’homme face à la nature et celle de l’homme face à cet antagoniste insoupçonné : l’animal. « Alors, le grondement recommence ». L’élan approche, il est bientôt là, le voici ; « il allonge le cou, enfle ses naseaux et, plongeant ses yeux dans les miens, pousse un brame à fendre un chêne ». Une femelle ne tarde pas à le rejoindre et, l’inévitable se produit : « ils forniquent ».

L’irruption brute de l’animal tel qu’en lui-même – indomptable et fornicateur -dans une vie minuscule persuadée (ou jouant à se persuader) qu’il suffisait de contempler les arbres et de manger ses propres choux pour s’être fait une place dans la nature ne peut que provoquer des étincelles. Trop grande pour l’homme engoncé dans ses réflexes, la vie sauvage rattrape pourtant notre Kottar. Et cette vie sauvage qui affiche sans pudeur ses ébats sous sa fenêtre lui rappelle cruellement à ses propres pulsions, une part incontrôlée de lui-même que son train-train d’homme bourru a recouverte d’une couche d’habitudes peut-être plus mince qu’attendu. L’élan ne tarde pas, en tant que symbole mais aussi en tant que présence réelle, à prendre toute la place. Que reste-t-il à Tryggve Kottar que d’essayer de la lui prendre ?

À la fois fine dans son écriture, qui a l’élégance d’une simplicité maitrisée et poétique, et quand même un peu naïve dans son fond, en ce qu’elle ne parvient pas entièrement à transcender son sujet, qui consiste à opposer deux visions du conditionnement, celui brutal de l’animalité et celui plein de faux semblants et de fragiles gardes fous de l’être « civilisé », la fable de Benjamin Haegel n’en reste pas moins l’expression d’une voix prometteuse.


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