vendredi 8 janvier 2016

Lectures portègnes #1

Je profite d'un séjour à Buenos Aires pour initier une série de posts où j'évoquerais succinctement quelques livres en v.o. qui valent la peine. Contre toute logique, je commence par deux auteurs chiliens, suivis quand même d'un argentin qui m'est cher.

Enrique Lihn – La orquesta de cristal [Santiago du Chili, Hueders, 2013]


Peut-on écrire un essai entier à partir d’un objet si fuyant que son étude relève de l’impossible, ou ne saurait se transformer qu’en blague de haute volée ? Il y a de ça dans La orquesta de cristal [L’orchestre de verre] un des rares « romans » écrits par le grand poète chilien Enrique Lihn (oubliez Neruda, les enfants, lisez plutôt Lihn ou Nicanor Parra).
A partir de la compilation douteuse (qui parle ? avec quelle autorité ?) d’écrits critiques et autres témoignages de deuxième voire troisième main prétendant rendre compte de l’expérience fuyante jusqu’à l’évanescence du concert d’un orchestre composé d’instruments en verre dont la fragilité empêche l’exécution correcte d’une œuvre composée pour l’occasion par un obscur compositeur français, Lihn écrit la magistrale parodie d’un discours qui tourne à vide à force d’être amphigourique. Se moquant d’une certaine tendance provinciale des lettres chiliennes de son époque (le livre date de 1976), de son afrancesamiento, de sa capacité semble-t-il infinie à déblatérer dans une langue inutilement compliquée, il propose au lecteur de faire l’expérience par l’absurde de la vanité intrinsèque de tout discours critique. Inépuisable galerie de fat qui se contestent et se plagient les uns les autres, La orquesta de cristal se lit entre éclats de rires et agacement face à un objet aussi saugrenu qu’insaisissable.


Sebastian Olivero – Un año en el budismo tibetano [Buenos Aires, Mansalva, 2014]


Un autre chilien, contemporain celui-ci (né en 1982), qui dresse le récit parfaitement autobiographique de son initiation au bouddhisme, thème qu’il aborde avec une liberté qui fait plaisir et non sans humour, démontrant ce qu’a d’irrémédiablement factice la prétention occidentale à s’approprier ce qui lui est fondamentalement étranger. Abondant en détails quotidiens, nous décrivant par le menu chacune des phases de son initiation et de son avancé dans la hiérarchie complexe du bouddhisme, pas avare en explications sur les cérémonies, méditations, etc, Olivero construit un récit d’apparence aussi prosaïque que son sujet est sacré, l’exercice difficile de la religion. N’hésitant pas à confesser tant son incapacité à supprimer une certaine distance qui le sépare irrémédiablement du fait religieux malgré ses efforts, reconnaissant également les effets positifs de cette conversion quand ils ont lieux (d’ordres sexuels généralement ; comme si la transcendance recherchée devait malgré tout se manifester d’une façon ou d’une autre ; dans le cas de l’auteur sous la forme d’une érection), Olivero propose un texte ironique mais jamais moqueur, fondamentalement sincère alors même que le questionnement de cette sincérité est au cœur du livre (pourquoi se convertir, etc).


Sergio Bizzio – En el bosque del somnambulismo sexual [Buenos Aires, Mansalva, 2013]



J’ai déjà parlé de Bizzio sur ce blog, un des meilleurs narrateurs des lettres argentines contemporaines (la lecture des trois romans disponibles en vf chez Bourgois est indispensable). Avec ce petit recueil de « nouvelles » au titre improbable, il se propose de pousser dans ses derniers retranchements la liberté de ton et la fantaisie qui sont les marques de fabrique de son œuvre. Ici, le récit semble capable de commencer n’importe où et de s’interrompre quand ça lui chante, on passe de la Russie enneigée à un bar portègne en un clignement de cil. Le narrateur peut changer de sexe en plein milieu du récit, la temporalité n’en fait qu’à sa tête, un personnage qui « sort du tapis comme un insecte » finit par se lancer dans une joute de haïkus avec un gaucho ombrageux avant de disparaître du récit pour laisser la place à la trace qu’à laissé derrière lui un adolescent qui a pris feu. Le style aussi fluide qu’élégant de Bizzio, la fausse candeur (matinée de perversité) de son écriture, lui permettent toutes les extravagances et les blagues les plus potaches sans jamais agacer ni perdre le lecteur. D’une certaine manière, ces exercices - qui pourraient relever sous une plume moins habile de la pire complaisance - s’avèrent au contraire la plus belle des démonstrations de maturité. Il faut avoir écrit beaucoup et bien pour se permettre ce genre de chose sans se vautrer.

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