jeudi 7 janvier 2016

Kenneth Bernard – La femme qui pensait être belle


L’envers et l’endroit

***
Kenneth Bernard – La femme qui pensait être belle [Traduction de l’américain par Sholby – Le tripode, 2015]





Article écrit pour Le Matricule des anges

Il y a des auteurs qui n’en font qu’à leur tête, et le new yorkais Kenneth Bernard est certainement de ceux-là. Encore faudrait-il, bien sûr, clarifier le sens de l’expression « n’en faire qu’à sa tête » : certainement pas écrire au fil de la plume en suivant l’humeur du moment ou produire n’importe quel salmigondis en le présentant comme artistique, non. Assumer plutôt comme seul point de départ valable et comme seule réalité de l’écriture la plus complète subjectivité. Bernard serait ainsi, pour faire court, un auteur kafkaïen : celui qui regarde le monde depuis une curieuse lorgnette lui permettant de voir ce qui échapperait aux autres, ceux qui ne portent que des banales lunettes où le monde ne se reflète que sous une forme tautologique. Et pour donner sa pleine mesure, l’acuité de cette perception n’a nul besoin de créer de toute pièce des univers abracadabrantesques, le quotidien est au contraire sa seule matière, car le quotidien est – justement – fantastique, et n’importe quel détail est à même d’en révéler la surprenante nature : un tour en métro ; une femme que l’on croisera quelques rares fois au cours de sa vie ; le chant d’un oiseau ; les films de King Kong et les romans d’E.R. Burroughs, l’auteur de Tarzan.

Les nouvelles réunies dans La femme qui pensait être belle démontrent amplement la pertinence de cette démarche. Encore que de parler de nouvelles soit peut-être réducteur, car ici les catégories soit disant hermétique de fiction, d’autobiographie et d’essai se mélangent allègrement, de même que celles de réalisme et d’invention, qui se plient l’une sur l’autre. L’univers de l’américain est éminemment poreux, car son regard l’est aussi. Le récit des ballades quotidiennes de l’auteur avec sa femme devient celui de deux « vitesses » et « métaphysiques » « inconciliables », entre ceux qui veulent « couvrir du terrain » et ceux qui veulent « observer ». On aura compris où se situe l’auteur dans cette affaire ; mais peut-être l’art de l’observation est-elle une autre façon de couvrir du terrain, plus métaphorique. « Personne n’observe de façon aussi gourmande que moi », dit l’auteur au détour d’une page.

L’éternelle problématique du téléphone qui sonne quand on est sous la douche se transforme chez Bernard en méditation sur la mort comme possibilité et comme irruption et sur notre capacité de réaction. Ailleurs, la tragédie du stalinisme devient affaire de Fox-Trot et la distinction entre note de bas de page et de fin de texte une question éthique où tout un rapport au réel est en jeu. Kenneth Bernard, l’air de rien, nous met face à nos vérités et nos angoisses, en révèle la grandeur et la petitesse, fait de l’abstrait du concret et inversement, le tout sur un ton presque badin. Il nous renvoie encore à nos désirs plus ou moins indicibles, et pour se faire ne s’encombre pas de pudeurs inutiles. À l’instar de ce qui sont peut-être les plus belles pages du livre, où l’auteur est hypnotisé par le spectacle d’un « vieux dégoutant » qui glisse sa main dans la culotte d’une belle jeune fille, et où il devient difficile de contenir son envie d’être à la place de ce vieux ayant osé franchir une frontière que l’on avait pas osé franchir. Car tout est affaire de frontières, d’envers que ce livre mettra à l’endroit.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Paperblog