samedi 11 avril 2015

Monique Rivet – Le cahier d’Alberto

Le lieu du délit

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Monique Rivet – Le cahier d’Alberto [Quidam - 2015]




Article écrit pour Le Matricule des anges

Après avoir publiés trois romans dans les années 50-60 chez Flammarion puis Gallimard, Monique Rivet a disparue de la carte littéraire jusqu’à faire un retour inattendu en 2012, lors de la publication remarquée d’un roman pourtant écrit 50 ans plus tôt, Le glacis. Voici que paraît la suite des aventures littéraire de cette « jeune » écrivaine de plus de 80 ans, et le recourt au terme « jeune » pour la qualifier n’est pas que simple formule. Il y a, en effet, dans ce Cahier d’Alberto une fraicheur, une évidence propre à la meilleure littérature, celle qui depuis une apparente simplicité – une forme d’élégante modestie au service d’une trame parfaitement menée – est capable sans ventriloquisme inutile d’aborder des questions complexes.

Dans un village du sud de la France, non loin de la lagune de Villeneuve-lès-Maguelone et de sa cathédrale romane – dont le fronton est un personnage symbolique de quelque importance dans un livre qui tient d’un jeu où les pistes se falsifient les unes les autres – un jeune couple franco-italien s’installe dans une des vieilles maisons du centre. Abandonnées en faveur des faubourgs résidentiels par les autochtones, elles sont réinvesties par des nouveaux venus qui ne font souvent qu’y passer quelques années avant d’en repartir. Notre couple, lui, reste. Sans doute est-ce parce qu’un de leurs voisins, le père Leleu – un des rares habitants « de souche » n’ayant pas déserté le vieux centre – a su petit à petit créer chez Sandro l’italien un fort et bientôt obsessionnel intérêt pour l’histoire de la maison qu’ils ont achetée, ou plus exactement pour l’histoire d’une certaine famille – elle aussi d’origine transalpine - y aillant vécu pendant et après la guerre.

Monique Rivet donne habillement une allure policière à son récit, distillant goutte par goutte un mystère romanesque qui n’a de cesse que de se densifier autour du mystérieux Alberto et de son cahier – qu’à part le père Leleu, personne n’a lu, à se demander s’il existe vraiment. Un crime incertain y serait confessé, celui d’un jeune pêcheur tué à bout portant sur la plage de Maguelone par un soldat allemand. À moins que ledit Alberto n’ait rien à voir avec ce meurtre, rapporté dans un livre d’histoire que Sandro est occupé à traduire, et que ce soit lui, Sandro, qui se persuade que l’autre n’a pu qu’être le témoin muet de cet acte. Devenu ensuite à son tour un assassin, Alberto sera alors obligé de se cacher des années durant dans la maison.

L’histoire s’invite donc en finesse dans le récit, grande ou petite, intime ou tragique. Elle y creuse un sillon dont l’objectivité est fortement sujette à caution, car passant toujours par le prisme de Sandro, le narrateur, qui lui-même extrapole à partir de ce que veut bien lui transmettre sous ses faux airs bonhommes le père Leleu. La guerre, l’immigration, l’histoire d’un village et aussi – voire surtout – celle du lieu où l’on vit qui tout à coup semble se réincarner en nous. C’est ce qui arrive à Sandro, qui non content de s’en laisser « posséder », choisit de la réinventer, de réécrire – au moins dans sa tête – ce cahier d’Alberto qu’il n’a pas lu (et même pas vu). De la même façon, il croit voir le corps mort de Maria-Pia, la sœur d’Alberto, encombrer les escaliers comme un caillou en travers de son chemin, le forçant à chercher une vérité insaisissable qui ne cesse de se métamorphoser, de réarticuler les pièces de son puzzle.

Dans ce récit stratigraphique, il est difficile de savoir qui la détient cette vérité, et même s’il y en a une. Peut-être sont-elles plusieurs, parfois contradictoires, déteignant les unes sur les autres jusqu’à se faire fictions. Ainsi, le rapport de domination malsain qu’entretenait Alberto avec son frère Fernand, ne trouverait-il pas quelque écho dans la propre histoire familiale de Sandro ? Le texte – version aberrante du livre qu’il a traduit – que celui-ci ne cesse de reprendre et compléter et qu’il nomme à juste titre le Monstre (« étrange monument, sorte de pendant littéraire au palais du facteur cheval ») pourrait bien être cette incarnation d’une vérité polyphonique ou encore – ce qui revient sans doute au même – le renoncement à celle-ci, au profit d’une confession cachée au cœur de sa trame. De toute façon, comme le souligne l’incipit mallarméen, dans cette enquête pleine de chausses trappes où Alberto et le narrateur finissent par se confondre, « rien n’aura eu lieu que le lieu », soit la maison, le village, la garrigue alentour, seules réalités intangibles sans doute, qui renferment et suscitent toutes les autres.

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