lundi 8 septembre 2014

Ivan Farron – Un après-midi avec Wackernagel

Cartographie inquiète

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Ivan Farron – Un après-midi avec Wackernagel [ZOE, 2014]




Article écrit pour Le Matricule des Anges

Qui est Wackernagel ? Cette question d’allure très simple constitue pourtant le nœud complexe autour duquel ne cesse de se tramer et détramer ce court récit, publié une première fois en 1995 et aujourd’hui réédité. Un texte écrit dans une langue cyclique, dont la puissance hypnotique, alliée une approche particulièrement désenchantée du réel ne sera pas sans évoquer Thomas Bernhard.
Wackernagel est l’ami du narrateur, qui ne l’a pas vu depuis six mois, moment où son ami a dû être interné derrière les inquiétants murs d’une clinique « psychiatrique et universitaire » de laquelle il s’apprête à sortir. Un Wackernagel qui, à la limite, pourrait ne pas exister sans que cela ne perturbe outre mesure la réalité de cet après-midi passé en sa compagnie, où paradoxalement il brillera par son absence. Cette histoire, en effet, est celle d’un rendez-vous manqué, et l’on comprendra, étant donné la nature des personnages, que celui-ci ne saurait avoir lieu. Le récit se construit dès lors sur une absence. Le narrateur, seul à se présenter en temps et en heure au lieu dudit rendez-vous, la petite terrasse à côté de la cathédrale que le texte ne quittera plus, va combler ladite absence par un monologue où le lecteur ne connaitra de l’ami que ce que l’on voudra bien lui en dire.
La subjectivité, en ces pages, est reine. Et double de surcroit, l’une semblant contenir l’autre. Si le narrateur – qui, ce n’est pas un hasard, n’a pas de nom - passe son temps à parler de son ami, de ses qualités (grandes) et de ses défauts (abyssaux), de son admiration pour lui, le dessinant par moment sous des traits douteusement héroïques, il en passe autant à s’attarder sur sa crainte des retrouvailles, une crainte mêlée de culpabilité, celle de ne pas lui avoir rendu une seule fois visite lors de son internement. Le Wackernagel qu’il nous décrit a beau être d’une culture et d’une intelligence remarquable, il n’en reste pas moins la proie récurrente de crises à chaque fois plus violentes. Il semble qu’il incarne l’idée d’une subjectivité pure, exacerbée jusqu’à l’aporie, et par là - dans la façon qu’il a d’affronter le vide - romantique. Le narrateur, quant-à-lui, dans un contraste que le texte n’a nullement besoin d’expliciter, semble quelque peu mesquin.
Wackernagel pourrait ne pas exister, ce qui ne fait pas du narrateur un délirant en quête d’amis imaginaires (il arbore au contraire et jusqu’à l’excès tous les atours de la logique la plus sensée) mais nous indique que dans ce monologue il n’y a pas de place pour deux. Le seul et véritable personnage ici, de toute façon, c’est la raison. Ou encore : la dialectique entre raison et déraison. Le narrateur, bien sûr pencherait du côté le plus équilibré de la balance tandis que Wackernagel, lui, serait celui qui s’accroche coûte que coûte au plus instable. Mais la balance, nous dit Farron, n’est jamais très équilibrée. Vu sous cet angle, nos deux personnages semblent partager plus d’un point commun.
La ville - Bâle, qui dans ces pages partage l’anonymat du narrateur - fuyante tout en étant d’une présence insistante, est le lieu du déséquilibre. Un territoire chargé d’histoire – pesante, comme chez Bernhard - et qui à en croire Wackernagel condense sa négativité en un « épicentre morbide et délétère ». Une polis dont les méandres semblent déployer en trois dimensions l’univers mental de notre personnage, jusqu’à ce qu’ils se confondent l’un l’autre. On comprend des lors pourquoi le narrateur n’a de cesse que de s’inquiéter du chemin choisit par Wackernagel pour arriver de la clinique jusqu’à lui : la ville et l’ami, eux aussi, se fondent en une seule et même entité.

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