lundi 15 septembre 2014

Antoine Brea - Méduses & Roman Dormant


Le style + la poésie

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Antoine Brea - Méduses & Roman Dormant [Le Quartanier - 2007 & 2014]





La première chose qui frappe à lire Méduses c’est le style ; mais pas le style entendu comme un machin ronflant, un truc qui te tisse de la belle phrase en veux-tu en voilà en mode automatique, non, n’allez pas croire. Ce qui frappe c’est le style, car il s’agit d’un style poétique, ce qui n’en fait pas pour autant de la prose poétique, cet autre vieux machin ronflant. Ce qui frappe tout simplement c’est le style + la poésie parce que l’auteur, Antoine Brea, est poète et se définit – mais je peux me tromper – comme tel. Il a en tout cas publié un certain nombre d’opuscules poétiques du genre plaquettes chez Derrière la salle de bain ainsi qu’un petit livre intriguant chez Le grand os, Simon le mage, dont je ne vous dirait rien car je ne l’ai pas lu.

Sur la couverture on lit la mention « roman », mais on se pose évidemment assez vite la question de savoir si oui ou non c’en est un, jusqu’au moment où on se rend compte qu’après tout on s’en tamponne un peu. Disons que puisqu’on s’est posé la question, ça veut certainement dire que ce n’est pas exactement de ça qu'il s'agit. Il n’empêche, ça raconte quand même un peu quelque chose, il y a un type qui parle (qui ? difficile à dire), il rencontre des femmes/a des copines/se fait plaquer/fait un tour en enfer ou dans un endroit qui pourrait bien y ressembler, encore que ça dépend/a une mère, qui est peut-être morte ou qui est peut-être la mort, à moins que ce ne soit lui qui soit mort, ou alors sa copine du moment, ou alors l’aide à domicile de sa mère avec laquelle il finit par coucher (ce qui veut dire par ricochet qu’il couche avec la mort). Il a un frère aussi, un certain Jimmy Namiasz, un peu fou visiblement (interné en tout cas). Mais peut-être que le frère c’est lui, du coup tout ce qu’on lit dans ce livre ne serait rien d’autre que les divagations d’un fou ; hypothèse plausible mais, avouons-le, pas très intéressante, le bouquin n’a pas vraiment besoin de ça pour administrer son délire. Il s’administre en vérité très bien tout seul.

Mais nous parlions du style. Antoine Brea semble être d’abord et avant tout un écrivain de phrases. Il en écrit une, ensuite une deuxième, puis une troisième, et puisque le voilà parti, il ne s’arrête pas en si bon chemin. Écrire des phrases et les enchainer, ça parait banal, oui, sauf que lui il en fait une poétique, ce qui n’est pas tout à fait pareil. C’est de ce point de vue d’ailleurs – celui d’écrire à partir d’un centre premier et presque autonome qui serait la phrase, un être glissant et mystérieux – que l’on peut vraiment parler ici d’une écriture poétique.

S’il n’y a pas stricto sensu de vers (et la traditionnelle coupure pour passer à la ligne suivante), il y a bien des phrases, et elles ont beau s’enchaîner qu’elles n’en gardent pas moins, parfois furieusement, une certaine indépendance. D’où le fait que d’un point de vue narratif ce soit parfois troublant. Quelque chose est dit, et phrase suivante voilà que c’est déjà autre chose/plus tout à fait pareil.

La situation dramatique (car il y en a une) n’avance pas en ligne droite, ni même en zigzags. Elle se donne toute entière dès le départ, comme si toutes les facettes d’une boule à facettes gisaient là, sous nos yeux, dans toute leur béance. La partie et le tout ; tout est là, devant nous. On en fait quoi ? Eh bien, on se démerde, on lit, on fait ce qu’on peut. Chaque chapitre semble remettre les compteurs à zéro, mais pas complètement.

Donc : phrases en général courtes et précises avec très souvent le goût du décalage. Le mot que l’on attendait, que l’on a même cru lire dans un moment d’égarement n’est pas là ou il devrait être. Car entretemps Antoine Brea l’a subtilisé pour glisser en contrebande un autre mot à sa place. Il s’agit souvent d’une simple mais réjouissante inversion (les drogues dures deviennent ainsi par exemple des « drogues souples »), mais il y a aussi des fois ou c’est plus compliqué/surprenant/obscur. Que veux-tu, lecteur, c’est de la poésie. Et c’est aussi – il faut quand même le dire, malgré un fond qui gratte – souvent drôle.

Avec tout ça, on n’a rien dit de la syntaxe, qui subit à son tour quelques (petites et subtiles) violences. Autant d’opérations qui se font en douceur, l’air de rien, on n’est pas là pour faire du démonstratif. Quand bien même on parle de mort, de viol, de trucs qui grincent. Pour tout dire, ce qui frappe dans le style de Brea, ce n’est pas tant le style que l’évidence de ce style. Ça doit être ça, écrire bien.


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Quelques méduses, extraites au petit bonheur la chance :

« La mort a sonnée à la porte et je suis allé ouvrir. Je lui ai ouvert, on s’est regardé droit dans les châsses, on s’est reconnu tout de suite, elle et moi ».
(87)

« Elle prétendait ne pas croire en l’amour, que les manifestations liquides et les corps extatiques ne la concernaient pas. Son travail, de toute façon, ne lui donnait pas le temps d’avoir une folie privée. Elle était bien toute seule, préférait rester propre et n’était pas intéressée. Évidemment elle me mentait, le sexe trempé par d’autres vérités ». (78)

« Le train finit par venir, dans un chahut de tous les temps. Dans le train, la chaleur est à rendre. Étrangement, le train contient beaucoup de prostituées, quelques travestis à l’air paterne et un seul Jimmy Namiasz. Jimmy est accroupi dans un coin. Jimmy paraît mort avec des dents d’acier. Son corps gît là intact, ses yeux blancs mangés de taies. Tout le monde me regarde, lui seul feint de ne pas me reconnaître. Les putains me dévisagent, font claquer leurs strings et leurs mâchoires ». (82)

« Plus tard, je sors de l’hôpital. Oui. L’hôpital. Raillant la charité. A moins que ce ne soit avant. Plus tard, je refais surface, je ne suis que sang et plaies, trimbalant sous ma peau quantité d’ossature. Je tâche de m’en sortir, de tenir perpendiculaire, je me donne du mal mais ça vient. Dans la rue, c’est le désert, les temps de pose sont longs. Les maisons basses. Plus tard, je reviens, rené d’une longue nuit (ou alors c’était avant), orné d’une gueule en chêne ». (101)


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Parlons quand même un peu, à y être, de son dernier livre en date, qui fut celui par lequel nous eûmes l’heur et la joie de découvrir son travail.
Également publié par la décidément recommandable maison montréalaise Le Quartanier, il s’agit du bien nommé Roman dormant.
On y retrouve ce style que nous évoquions, que l’on reconnaît d’emblée, bien que dans un contexte tant narratif, formel que – soyons fous – « allégorique » des plus différents.

Roman dormant « est le nom d’un livre (…) car il est d’or mais par endroit il ment ». Au-delà du goût indéniable de l’auteur pour le jeu de mot (palpable également dans Méduses), voici qui nous mets sur la piste de l’exercice stylé plus qu’exercice de style qu’est ce texte étrange et encore une fois très drôle (plus que l'autre à vrai dire). Inspiré des écrits d’un certain Muhammad Ibn Sîrîn, spécialiste musulman de l’interprétation et de l'analyse des rêves mort en 700 et des bananes selon Wikipedia, il s’agit rien moins que d’un guide de lecture et d’analyse de notre vie onirique, écrit dans une langue faussement archaïsante qui fait son beurre de tous les subtils décalages et autres irruptions pas piquées des vers qu’elle sera à même de provoquer. C’est un boucher/imam de la rue des Couronnes à Belleville (Paris) qui reçoit de nos jours la dictée de notre saint musulman. Et c’est ce texte que nous lisons.

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« Et celui qui voit la nuit un ange qui s’approche pour lui enlever de l’oreille son couteau orné d’une croix celui-là risque de perdre une fiancée. C’est signe que les anges ont la main chaude. Ne dispute pas à l’ange le couteau tu en achèteras un autre sur le marché tandis que l’ange aura du mal à en trouver au ciel. De plus c’est signe qu’une fiancée a la jupe chaude. Or on ne doit contrarier un tissu. Ecoute l’ange. Laisse filer la fiancée. Et si l’ange du rêve se met soudainement à te susurrer dans l’oreille d’une voix de fausset relève donc sa jupe et fait ce qu’il commande. Car Dieu a dit que les anges sont Ses filles et que celui qui les exauce ne commet pas de rêve atroce. Mais au contraire il réalise ce qui est gravé dans Livre des Tissus. » [43-44]

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