mardi 12 mars 2019

D'une case à l'autre


Article écrit pour le numéro 200 du Matricule des anges






Je ne saurais dire jusqu’à quel point un livre laisse une trace, si celle-ci est durable ou ne saurait être, tout au plus, que l’impression d’une impression. J’aurais tendance à croire que les livres qui comptent évoluent et changent avec le temps, que les marques qu’ils laissent sont toujours relatives et s’inscrivent dans un tissu plus large dont l’emmaillotage complexe renvoie aussi bien à l’enfance et l’adolescence (là où, peut-être, ont lieu les vraies lectures marquantes) qu’à un futur fait de lectures s’enchaînant dans une spirale infinie (la bibliothèque babélienne de tout ce qu’on voudrait ou devrait lire, de tout ce qui passera trop souvent entre les mailles du filet de notre attention, comme si le grand livre fondateur était toujours le livre à venir, celui qu’on ne lira peut-être jamais).

Mes livres importants d’aujourd’hui ne sont donc pas forcément ceux d’hier et les livres qui m’auront semblé importants voire fondamentaux hier ou avant-hier se révèlent parfois sans intérêt et même honteux à mes yeux d’aujourd’hui, forcément plus exigeants (d’autres, en revanche, ressurgissent avec une vigueur insoupçonnée, comme si nous étions passés complètement à côté la première fois, les ayant alors moins lus qu’effleurés). Notre sensibilité, versatile et capricieuse, évolue et se modifie, s’édifiant pour ainsi dire en couches stratigraphiques qui sont celles de l’avancée – contradictoire, pleine de culs-de-sac et de crocs-en-jambe – de ce qu’à défaut d’un meilleur terme on nommera le goût.

Plutôt que citer un nom plus en accord avec mes actuelles prétentions de lecteur, il me faudra donc parler d’un livre et d’un auteur que je ne fréquente plus depuis longtemps, que je n’aurais d’ailleurs côtoyé que sur une période relativement courte, mais dont la lecture aura eu des conséquences à long terme sur ma vie, au point que la littérature finisse par y occuper une place non négligeable.

J’aurais bien du mal à situer l’année exacte de ma lecture du Marelle de Julio Cortázar, au début des années 2000 certainement, à une époque où la littérature était pour moi une activité intermittente, comme des îlots textuels flottants à la dérive dans une grande mare musicale (j’étudiais la composition électroacoustique au conservatoire après avoir maltraité divers instruments dans un groupe de rock). La date importe peu, même si je revois encore avec précision le moment et la librairie où je l’ai acheté (le livre était à la fois caché et offert sur un présentoir à l’écart dédié à la collection L’imaginaire), sans rien savoir de l’auteur, en suivant mon intuition, cette dernière me disant que ce pavé de 600 pages qui, avant même l’incipit, ne craignait pas d’affirmer « à sa façon, ce livre est plusieurs livres » ; que ce pavé présenté comme un objet interactif nous proposant un parcours allant du chapitre 73 au chapitre 1, puis du chapitre 2 au chapitre 116, etc., avant de finir en une boucle infinie (131, 58, 131) comme le sillon bouclé sur lui-même de la chanson A day in the life des Beatles ; que ce livre où il s’agissait de glisser depuis l’autre côté (Paris) vers ce côté-ci (Buenos Aires) en passant par Tous les côtés (les fameux « chapitres dont on peut se passer »), en suivant le parcours d’un certain Horacio, de sa fiancée la Sybille et de leurs amis bohèmes, tous aussi cultivés que pédants (émaillant leurs discours d’expressions anglaises ou italiennes, de citations latines et d’une ribambelle de noms de jazzmans) ; que ce livre dont la saveur semblait fort différente de ce qu’il m’arrivait de lire à l’époque (au compte-goutte), une saveur et un certain goût de la liberté et du jeu qui n’était pas sans entretenir de liens avec mes intérêts musicaux « avant-gardistes » ; que ce livre, disais-je, s’était présenté comme étant fait pour moi, délibérément fait pour moi, non pas parce qu’il se contenterait benoîtement de me plaire (d’autres livres auraient parfaitement pu remplir cette mission), mais parce qu’il comptait bien modifier mes goûts et mon idée du littéraire en profondeur.

Que me reste-t-il de ce livre aujourd’hui ? Pas grand-chose s’agissant du texte lui-même (de fait, je ne l’ai jamais relu), mais énormément en termes des conséquences résultant de cette lecture. Sans aller plus loin, une langue. Si j’ai lu Marelle dans la traduction de Laure Bataillon, c’est bien, me semble-t-il, cette lecture-là qui m’a conduit quelques années plus tard à apprendre l’espagnol (et à le faire d’abord dans les livres, souvent argentins, il n’y a pas de hasards) et, par voie de conséquence, à écrire sur les livres puis à traduire des livres et même à écrire des livres (en français comme en castillan). C’est en apprenant l’espagnol que je suis devenu grand lecteur et mon activité de « littérateur » est un éternel balancement entre deux langues. Cela, je le dois en partie à Cortázar, même si, bien sûr, il ne saurait en porter l’entière responsabilité, car, pour paraphraser la citation de Jacques Vaché qui sert d’épigraphe à Marelle, rien ne vous tue un homme comme d’être obligé de représenter une entrée en littérature.

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