jeudi 2 août 2018

Pierre Barrault – Clonck et ses dysfonctionnements


Surimpressions fractales

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Pierre Barrault – Clonck et ses dysfonctionnements [illustrations de Claire Morel - Louise Bottu, 2018]





Article écrit pour Le Matricule des anges

Dans ce livre réjouissant, plein de surprises jamais vaines, qui fait de l’humour une arme létale contre le cliché, la couleur est vite annoncée (elle n’en mute pas moins constamment). Dès la première scène, par exemple, où les personnages franchissent un mur sans même l’avoir vu (s’ils en avaient remarqué l’existence, tout eût sans doute été fort différent). Ou, sans aller plus loin, dès le quatrième de couverture que, toute honte bue, nous recopions partiellement : « Clonck est un volume délimité, et la réalité de Clonck est entièrement contenue à l’intérieur de ce volume dont on ne voit que la surface, laquelle ne permet d’observer qu’une projection en trois dimensions de la réalité de Clonck. »

Tout ici tient de la construction paradoxale d’un univers « romanesque » qui, pas un instant, ne cesse d’affirmer tout et son contraire (surtout son contraire, avec une constance digne du meilleur des objets : l’absurde). Un jeu d’inclusions et d’exclusions conçu comme une série de fractales entremêlées, qui ne cherchent pas tant à faire éclater le fragile jouet de la fiction qu’à l’éparpiller ou le démultiplier façon puzzle. Un récit à tiroirs – à « géométrie variable », plutôt – dans lequel la réalité n’est jamais celle que l’on croit et n’est jamais là où on voudrait la trouver. Comme un perpétuel recommencement (comme si recommencer et recommencer encore permettait d’épuiser le rubik’s cube infini du récit combinatoire). La réalité, ici, ne se contente jamais de faire un simple pas de côté : elle traverse les frontières de la vraisemblance à grandes enjambées, pour mieux planer au-dessus de la linéarité ou en-dessous du sens (qui fluctue, comme le cours de la bourse). La fiction ne cesse d’y jouer au chat et à la souris dans des plis qu’elle déploie comme autant de possibilités supplémentaires n’ayant aucune raison d’être passées sous silence ou de ne pas se superposer sans pour autant s’annuler.

La simplicité de la trame est de celles qui permettent justement les plus périlleux exercices : deux personnages aux noms douteux (Aughrim et Podostrog, comme égarés dans le mauvais livre) sont envoyés en mission dans la ville de Clonck, à la recherche d’un certain Perstop. Ils attendent des instructions qui n’arrivent pas toujours, à moins qu’elles ne glissent sur une peau de banane ou tombent dans l’oreille d’un sourd. Ils mènent leur petite enquête, non sans heurts et fausses pistes, interrogeant un voisinage pas toujours complaisant. Un dénommé Logstor en sait peut-être un peu plus, mais cela reste à voir. Il pourrait très bien en savoir moins que tout le monde, à l’instar du lecteur, qui erre dans ce monde de délicates dyssimétries, où la puissance du comique n’est pas un vain mot (un comique qui tient autant d’un absurde beckettien voire kafkaïen que de la mécanique précise du slapstick).

À Clonck, ville qui « dysfonctionne » – ce dont tout le monde ne cesse de se plaindre (sauf l’auteur et le lecteur) – « un homme se tient debout sur le trottoir, immobile et silencieux, puis il est remplacé par un lampadaire ». Plus loin, ou à côté (voire en surimpression), quelqu’un d’autre est remplacé par « une jardinière en terre cuite 50x50 », puis on croise une petite fille à la voix de vieillard, des taxis rouges « la plupart du temps » (ils peuvent virer au violet ou au vert pomme quand ça leur chante), on mange au restaurant des « phrynosomes à plumes saignants », « un salsifis tient désormais lieu de tête » à un jeune homme très calme, et Podostrog se permet une « réflexion très élaborée sur le grand mystère de l’existence ».

Car, au-delà de son apparente fantaisie (comique, comme il fut dit, mais aussi poétique, puisqu’une telle liberté narrative demande un grand sens de l’image et de la concision), cet univers qui renvoie aussi bien aux bandes-dessinées de F’murrr et Fred qu’à l’écrivain suisse Robert Pinget, est avant tout métaphysique.

Un groupe restreint, indubitablement savant, de professeurs émérites (un certain Böotner ; un certain Nightingal) ne cesse d’ailleurs de tenter de déchiffrer le sens de tout cela, en vain certainement. « Prudence », conseille l’un d’eux. Prudence, oui, face à l’absurde : il aurait tôt fait de nous avaler tout cru. Mais peut-être pourrait-il justement nous révéler, ne serait-ce que partiellement, une partie de ce grand tout incompréhensible qui nous échappera toujours. L’absurde est toujours une question de sens, mais ce sens nous glisse entre les doigts. Dès lors, « nous pouvons commencer n’importe où », comme ne manque pas de le constater un personnage.


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