mercredi 20 juillet 2016

Hanns Zischler - La fille aux papiers d’agrumes


Un apprentissage délicat

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Hanns Zischler - La fille aux papiers d’agrumes [Traduit de l’allemand par Jean Torrent – Bourgois, 2016]





Article écrit pour Le Matricule des anges

La fille aux papiers d’agrumes se construit discrètement, presque délicatement, autour d’un centre fragile. Une métaphore prête à s’envoler à la première brise (pas de grandes bourrasques ici, même si les cicatrices de l’histoire ont laissé leur marque) : celle de ces papiers d’agrumes que collectionne la jeune Elsa. Colorés, attirants, presque allégoriques, ils scandent les noms de lieux exotiques qui vus d’Allemagne fleurent bon le bain de soleil (un soleil sicilien, espagnol). Des langues mystérieuses s’y égrènent autour de figures mythologiques, telle cette centauresse à trompette qui orne la couverture, muse secrète d’un récit impressionniste qui préfère suggérer plutôt qu’asséner.

C’est d’abord une affaire de regard, d’où ces descriptions minimalistes et rêveuses du réel : « L’air frais pénétrant de la nuit. Dans son ample balancement, le croissant de la lune s’est arrêté à l’aplomb de Vénus. Des nuages passent en filant devant le satellite, une écharpe après l’autre. À peine pris, déjà l’astre leur a échappé ». C’est Elsa qui regarde le monde nouveau et pas très confortable où elle évolue. Elle a dû quitter avec son père sa Dresde natale pour une petite ville de Bavière, Marstein. Là-bas est restée sa mère, morte de maladie (et non lors du bombardement de 1945 ; l’histoire est là, mais jamais écrasante, ce qui irait à l’encontre d’un texte qui travaille la profondeur avec l’élégance de la légèreté). Nous sommes, selon ce que l’auteur nous laisse entrevoir par la bande – tout se présente au lecteur sans précipitation ni insistance – à la fin des années 50 et Elsa a la vie devant elle. C’est donc à un roman d’initiation qu’on nous convie, fragmentaire, d’un court chapitre à l’autre. Autant de vignettes où appréhender un monde qui se laisse deviner plus qu’il ne s’énonce. Un roman métaphorique qui ne fait pas du lyrisme son étendard.

Les épisodes se succèdent, se mélangent, se croisent : le trajet buissonnier jusqu’à l’école ; un vieux professeur, M. Kapuste, qui tient lieu de guide bon enfant ; les montagnes étouffantes qui entourent la petite ville ; l’amitié qui dérive en amour ; la radio américaine et Eddie Cochran ; un voyage en ballon ; le kiosque à musique où M. Weiss joue du piano et Elsa, qui l’écoute, « ne pouvait s’empêcher de penser à des feuilles qui volètent encore, indécises, jusqu’à terre, alors que le vent est déjà tombé ». Autant de petits riens qui font des grands touts, décrits dans un style sans apprêts, à la poésie contenue. Une discrétion dans l’écriture dont – nous dit avec justesse J.C. Bailly dans sa postface – « les papiers d’agrumes sont en quelque sorte les modèles, et si le livre est écrit dans leur sillage, c’est aussi parce qu’il y a dans leur existence, leur légèreté et la franchise de leur imagerie une sorte d’esthétique de la précaution ».

C’est bien avec précaution qu’avance Elsa. Littéralement, d’ailleurs, puisqu’elle souffre d’un mal de hanches. Mais cette précaution n’empêche pas les découvertes, l’apprentissage. Elsa est une jeune fille vaillante qui, tel Robinson Crusoé dont elle lit les aventures, doit s’approprier un réel nouveau qui lui demande de se définir, de tracer des frontières mobiles où circuler, afin de contourner de potentielles hostilités. Les papiers d’agrumes, protagonistes essentiels mais discrets, réapparaissent régulièrement, à des moments clés. Entre les mains d’un adulte peu sensible, ils ne sont que déchet à froisser ; éparpillés sur le lit, ils sont les compagnons de la découverte de la sexualité. Ainsi, Elsa avance vers l’âge adulte.

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