lundi 18 avril 2016

Rayas Richa - Les Jeunes Constellations


Les milles routes de l'orient

***
Rayas Richa - Les Jeunes Constellations [L'arbre Vengeur, 2016]






Quelquefois, les premiers romans sont des promesses réalisées. Les jeunes constellations, par exemple. Un récit d'initiation à l'humour élastique, potache et de haute volée, antique et postmoderne, cuisinant le latin avec quelques incursions bouffonnes de sauce anglaise entre deux archaïsmes bien sentis. L'espace de la page y est une cour de récréation pour les glissements d'une langue malléable à merci (où le fantôme d'Arno Schmidt exécute quelques pirouettes). Et ce sans trébucher sur l’écueil de la virtuosité, partie parader un peu plus loin.

On y parcourt - accompagné d'un âne comme Stevenson - un drôle de moyen âge alémanique avant de débarquer dans une Venise aux vapeurs captieuses, où les reflets de l'eau sont les miroirs déformants de la fiction. Au bout du chemin, si celui-ci avait un bout dans un roman qui pourrait s'étendre encore et encore, telle la carte d'un monde en devenir, ce serait l'orient, ce vieux rêve où naissent et meurent tant de fictions. Les odeurs d'encens que l'on sent monter, attirantes, depuis les impossibles méandres de lointaines routes soyeuses.

En attendant, celle du livre sont plutôt caillouteuses, ce qui permet à la fiction de se maintenir vive, sans doute parce que chemin faisant elle ouvre plus de possibilités qu'elle n'en ferme. L'orient y reste ce qu'il doit être : un improbable point de fuite quand tout, au fond, ici, n'est que fuite. "Des chemins comme des points de suspension. Qu'il dure toujours le voyage..." Des traces du père qu'il faudrait y rejoindre (un être que sans trop d'efforts - les extraits de son journal sont là pour ça - l'on devine veule et libidineux, libertin pas forcément gracieux) il n'y aura pas grand chose, si ce n'est sous la forme négative de ce qu'il faut malgré tout tuer, même absent. « Ah, ce qu’il faut détruire et déconstruire en nous pour vivre », s’exclame le narrateur. « Voyager, mon enfant, ce n’est rien d’autre », lui répond-on. Détruire, construite et reconstruire, passer d'une illusion à une autre et grandir ou pas. Un roman d'apprentissage, disions-nous...

Le jeune narrateur, de toute façon, il ne saurait en être autrement, a un père de substitution, Pelleas, vieux fornicateur joyeux, amène roublard qui semble toujours avoir un coup d'avance. Et c'est bien d'avancer qu'il s'agit dans ce livre des pérégrinations où le regard du narrateur jette une saine ironie sur la scène changeante - et sordide, souvent - du monde. La médiocrité règne dans ce moyen âge douteux qui joue parfois à ressembler à notre présent sans tomber dans le clin d’œil grossier (l’auteur est trop malin pour ça). Un moyen âge qui semble reconstruit depuis le mythe ou les traces à demi effacés que le mythe nous a laissé. Les jeunes constellations n'est pas un roman historique, on s’en serait douté. C'est au contraire un objet merveilleusement littéraire, ou tout, comme souvent dans les bons livres, est affaire de regard. Et la langue, frivole ou âpre, qu'importe, en est l'instrument. Les arbres le long des tristes chemins d'Allemagne deviennent des créatures fantastiques, inquiétantes ou grotesques selon l'humeur de qui regarde et raconte. Venise est un labyrinthe, comme il se doit, mais dans lequel on lit surtout les traits d’un narrateur qui apprend, découvre et se découvre. On y croise la faune et la flore de cette époque de l'improbable sur lequel le rideau d'un monde fini et bien ordonné n'était pas encore tombé. Brigands aux détours des chemins et vieilles sorcières, marchands âpres au gain et curés fantoches. Récit d'apprentissage dans un monde violent qui semble s'apprendre lui-même.

L’improbable commence dès l’auteur, un certain Rayas Richa, écrivain français d'origine libanaise et d’ascendance maronito-mathématico-arménienne, à en croire l’éditeur. Comme si à force de sortir d’ailleurs, il sortait de nulle part. Mais on aimerait croire que sortir de nulle part soit justement la condition par antonomase de la bonne littérature. Elle pioche là où elle le veut sans chichis et sans vantardises inutiles (comme quoi elle ne sort pas de nulle part). Tout ce qui ici pourrait être recyclage ne l'est pas. L'exercice de style y est plutôt un exercice du style. Rien n'est sérieux, mais c’est un moindre mal quand les sentiments sont forts. Les croisés sont d'opérette et les croisades une vieille blague remastiquée. On rit d'un air aussi réjoui que les prostitués au grand cœur qui ne manquent pas. Les curetons sont ridicules et les anachronismes passent comme lettre à la poste. « Un livre pour lecteurs dignes de ce nom », annonce la quatrième de couverture. Sans doute parce que comme tout bon texte, Les jeunes constellations invente des règles que l’on apprend peu à peu à jouer. Et nous voici avec l’envie d’en lire plus.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire

Paperblog