jeudi 18 juin 2015

Pablo Katchadjian - El Aleph engordado


L'écrivain à deux têtes

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Pablo Katchadjian - El Aleph engordado [Impresa Argentina de Poesia, 2009]






« La brulante et humide matinée au cours de laquelle mourut finalement Beatriz Viterbo, après une impérieuse et longue agonie qui pas un seul instant ne se rabaissa au sentimentalisme ni à la peur, mais pas non plus à l’abandon ni à l’indifférence, je remarquai que sur les horribles porte-affiches en fer et plastique de la place de la Constitution, à côté de la bouche du métro, on avait renouvelé je ne sais quelle annonce de cigarettes mentholées de tabac blond ; ou alors si, je sais ou ai su lesquelles, mais je me rappelle m’être efforcé de mépriser le son irritant de la marque ; le fait me peina, car je compris que l’incessant et vaste univers s’éloignait désormais d’elle, Beatriz, et que ce changement était le premier d’une série infinie de changements qui finiraient par me détruire moi aussi. »

Telle est à la fois la première phrase d’une des nouvelles fondamentales du corpus borgésien, L’Aleph – que nous donnons ici dans la version de son traducteur René L.F. Durand – et, contenue dans celle-ci avec des ajouts que j’ai délibérément mis en italique pour plus de visibilité, celle qui ouvre El aleph engordado de Pablo Katchadjian.

Publié en 2009 à tirage réduit par l’auteur pour le compte de sa propre Imprenta Argentina de Poesia, cet Aleph grossi consiste donc – on l’aura compris – en une version augmentée du texte de Borges, et ce sans modifier une seule virgule de l’original.

Il s’agissait pour le futur auteur de Quoi faire [Le grand os, 2014] et de Merci [à paraître au bon soin de l’éditeur bruxellois Vies Parallèles fin aout 2015, traduit par votre serviteur], de la deuxième étape d’une trilogie (finalement avortée puisque le troisième volume ne verra pas le jour) consacrée à un retravail du canon littéraire argentin.

La première étape, très simple d’exécution mais aux résultat complexes, avait constitué en une mise en ordre alphabétique – grâce au logiciel Excel – des vers du fameux Martin Fierro de José Hernandez (1872), poème national argentin et pierre de touche de la tradition littéraire gauchesca. Le résultat – à première vue purement conceptuel, puisque le nouvel ordre donné aux vers n’avait à priori guère de chance de faire sens – n’en permettait pas moins toutes sortes de lectures, au delà du seul geste dadaïste de classement alphabétique. L’écrivain et critique Juan Terranova prendra ainsi le temps dans son recueil d’essais Los gauchos ironicos de faire une analyse complète et subtile du sens nouveau qu’adoptent les vers du classique d’Hernandez ainsi réordonnés.

El aleph engordado, quoi qu’il en soit, durcit nettement l’enjeu pour Katchadjian, puisqu’il ne s’agit plus désormais d’opérer un simple geste sur un classique, mais d’intervenir directement dans le corps du texte lui-même en le rallongeant, en y ajoutant des phrases de son propre cru, le texte de Borges passant ainsi des 4600 mots de l’original à plus de 9000. L’auteur confessera dans une interview que l’exercice ne fut pas de tout repos. Et s’il ne le fut pas, c’est probablement parce que l’entreprise visait au delà du jeu formel à la production d’un résultat de qualité. La plus belle preuve de ce que le but a été atteint c’est – tel que le souhaite Katchadjian dans une postface ajoutée à la suite de celle de Borges – que le lecteur ne sait assez rapidement plus ce qui appartient à Borges et ce qui est apocryphe. Plus d’une fois, telle phrase qui semblait indubitablement borgésienne s’avère en fin de compte de la main de Katchadjian, et telle autre dont l’humour ou l’irrévérence semblait renvoyer à l’idée d’une intervention dans le texte se trouvait bel et bien – une fois vérification faite – dans l'original. Cette indétermination – le fait que les ajouts ne se voient pas comme le nez au milieu de la figure – est la meilleure garantie de la réussite de l’entreprise : El aleph engordado, au delà de la présence intégrale en son sein d’un classique, est une œuvre à part entière que l’on peut parfaitement lire et apprécier pour elle-même.

Bien évidemment, c'est un vœu pieux que d'affirmer que l’on pourrait lire ce texte en oubliant Borges. Katchadjian a l’intelligence d’en jouer, nous proposant finalement quelque chose que l’on lit depuis chacun de ses deux auteurs ; particulièrement si, comme c’est mon cas, on le découvre en ayant une bonne connaissance de l’œuvre postérieure de Katchadjian. En effet, au milieu des multiples ajouts et interventions (adjectifs, listes rallongées, citations de douteux auteurs plus borgésiens que nature), l’apparition de tels vieux chiffons croisés au détour d’une phrase ne renvoie-t-elle pas directement à Quoi faire, où ils ont un rôle d’importance ? Et que dire de ces racines aux effets psychotropes ; racines dont les futurs lecteurs de Merci découvriront l’importance ? Mais ce n’est pas tant le jeu de devinette (qui a écrit quoi) qui compte que la concrétisation d’une créature littéraire hybride, bête à deux têtes qui au final n’en a qu’une seule, celle d’un auteur nommé Borgesian, lointain descendant d’une famille patricienne argentine d'improbable origine arménienne.

La question du grossissement ne se contente pas de toucher la seule nouvelle de Borges, s’étendant encore à l’un de ses principaux protagonistes, Carlos Argentino Daneri, qui se met à doubler de volume à chaque fois qu’il s’énerve.
Comme nous l’évoquions plus haut, grossissent également ici les listes et autres bibliographies apocryphes, sans oublier l’ajout de documents visuels, pages d’incunables et obscures iconographies, comme autant de manières de repousser d’un cran les frontières du jeu borgésien avec les citations et allusions à des livres à l’existence incertaine en fournissant des preuves pas nécessairement crédibles de leur existence avérée ; étant entendu que les documents choisis par Katchadjian le sont de sorte qu’ils soient aussi peu vérifiables ou probants qu’une citation tronquée ou manipulée. Grossissent encore certaines situations ou allusions. Ainsi, par exemple, de la défunte aimée du narrateur, Beatriz Viterbo, qui à coups de sous entendus de plus en plus clairs, finit par ressembler à une véritable marie-couche-toi-là. L’humour subtil et la fine ironie propre à l’œuvre de Katchadjian sont donc bien présents, se fondant plus que s’ajoutant à d'identiques qualités borgésiennes. Ainsi, ce fameux Aleph, coincé dans la cave de la maison promise à la destruction de Daneri, qui contient le monde sous tous les angles à la fois et qui se contient lui-même, contient-il désormais encore plus, puisque l’Aleph grossi de Katchadjian contient celui de Borges qui contient l’univers.

Difficile – voire impossible, hélas – de conclure cette notule sans évoquer le triste sort qu’à connu ce texte, interdit de vente et de diffusion suite à un procès intenté à l’auteur par la veuve de Borges, Maria Kodama, véritable Yoko Ono de la littérature, dont le sens de l’humour et la compréhension des enjeux de l’œuvre borgésienne sont inexistants. Vous ne lirez donc jamais une traduction de El Aleph engordado car celle-ci, telle la guerre de Troie, n’aura pas lieu. C’est évidemment regrettable. Le texte, quoi qu’il en soit, a déjà sa place dans la petite mythologie littéraire.


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