mardi 10 mars 2015

Jean Echenoz - Cherokee


Le labyrinthe aux sentiers alambiqués

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Jean Echenoz - Cherokee [Minuit, 1983]





On conviendra aisément qu’il n’est jamais désagréable de découvrir enthousiaste un nouvel auteur. D’autant mieux si celui-ci s’avère en vérité très connu et que pour une série de raisons qui le plus souvent n’en sont pas on était complètement passé à côté (idées reçues ; inconséquence ; manque de méthode dans ses lectures ; paresse ou simple oubli). On a alors comme l’impression d’avoir inventé la poudre (étant entendu que découvrir un auteur peu ou pas connu n’a rien en soi d’un mérite, puisque étant inconnu, on ne pouvait que le découvrir ; alors que s’agissant d’un écrivain ayant pignon sur rue, en bon snobs que nous sommes, on avait toutes les chances de passer sans le voir).

C’est là ce qui vient de m’arriver avec la découverte aussi tardive que déraisonnable de l’œuvre d’un de nos auteurs vivants les plus célébrés - dans et hors de nos frontières - et les plus lus (je parle de bons écrivains, s’entend), à savoir Jean Echenoz. Comment – permettez que je répète ce mot : comment – ai-je pu ne pas m’y plonger plus tôt ? J’en suis encore tout ému. Serait-ce à cause des couvertures tristounettes des éditions de Minuit ? Ou parce qu’il a reçu le Goncourt il y a une quinzaine d’années, ce qui à bien des égards semble rédhibitoire (alors même que la loi de probabilité la plus élémentaire voudrait que de temps à autre ce prix se voit remis à un bon écrivain). Cela tient certainement du mystère ; à moins que l’on soit de ceux qui croient comme cela m’arrive parfois que certains livres, certains films, certaines musiques n’existent que pour attendre leur heure, tapis dans l’ombre.

Echenoz, donc. De son prénom Jean. Un type qui porte le patronyme d’un personnage du Locus Solus de Raymond Roussel, ce qui en soit est déjà plutôt classieux (inutile de choisir un pseudonyme, le réel et la littérature s’en sont déjà chargés). Roussel qui, justement, ça tombe bien, est une des influences revendiquées par notre auteur, ce qui n’est pas pour me déplaire (au passage : lisez, lisez donc, si ce n’est pas déjà fait, l’œuvre prodigieuse de l’écrivain le plus excentrique des lettres françaises, maître de procédés aussi délirants que rigoureux).

Il y a dans la trilogie inaugurale du corpus echenozien – Le méridien de Greenwich ; Cherokee ; L’équipée malaise – une récupération en forme de retour joyeux du roman d’aventure et de ses cousins plus ou moins honnêtes. Bourré à craquer de péripéties qui s’empilent pour mieux s’emmêler, un groupe de personnages semble y avoir été lâché afin d’y errer, de s’y croiser, de s’y perdre, de s’y activer qui nonchalamment, qui besogneusement, courant des buts aussi divers qu’abscons, le plus souvent inutiles, se dégonflant à peine gonflés en ravissantes baudruches.

Dans Cherokee par exemple – cette espèce de copie baveuse et drolatique d’un polar flou – il y a des détectives ; des policiers ; une secte d’adorateurs du rayon ; divers malfrats plus musclés que vraiment méchants ; une femme mystérieuse après laquelle courir ; du chloroforme ; des passages secrets en veux-tu en voilà… Et surtout, il y a Georges Chave, qui se demande quand même un peu ce qu’il fait là, le pauvre, mais qui pourtant y est bien, là. La preuve : tous le monde lui court après, sans que ni lui, ni le lecteur (ni peut-être même l’auteur) ne sachent très bien pourquoi. Ce n’est de toute façon guère important, seul compte le léger vertige d’une intrigue concentrique qui s’est déjà délitée avant même d’avoir commencée (qu’importe : le gonfleur ne cesse de s’activer et la baudruche repart comme en quarante). Pourtant, comme le fait pertinemment remarquer un Jean-Patrick Manchette admiratif dans une fameuse lettre adressée à l’auteur, « ça tient ». Et pas qu’un peu. Les personnages entrent et sortent comme au théâtre ou dans un boulevard, soulevant le rideau, ouvrant dans un fracas relatif la porte du placard (relatif, car tout ici reste ouaté, doux, légèrement mélancolique) au fur et à mesure que l’auteur les tire quand ça lui chante d’un chapeau ma foi plutôt bien rempli, s’amusant (maitre mot ici) à les configurer selon divers patrons littéraires qui tiennent le plus souvent de la gare, du comics mal imprimé, de la tribulation technicolor.

Cela a été dit milles fois, mais on le redira pour la mille et unième : ce qui fait que « ça tient », c’est le prodigieux talent de l’auteur – son élégance archi vantée, indéniable - pour créer des images ; une qualité visuelle très forte illuminant chacune de ses phrases. Ainsi, telle avenue parisienne bondée ; tel jardinet défraichi d’un pavillon perdu entre deux barres grisâtres à Ivry ou ailleurs ; telle vielle Opel prête à rendre l’âme, prennent sous sa plume aussi gracile qu’habile (virtuose à sa façon, jamais démonstrative, toujours sur ses gardes – pas une seule phrase banale de tout le livre) une présence, une identité subtile. On y est, pour tout dire ; c’est comme du Modiano, en nettement moins ennuyeux (affirme à l’emporte pièce celui qui n’en a jamais lu une ligne). Cette qualité première de son écriture – où l’ambiance importe plus que la péripétie, ô combien prolixe pourtant – tient peut-être à un recours particulier, le plus souvent pince sans rire, de la métaphore. Il la prend, la malaxe un peu puis s’en sert enfin, la déposant un peu en biais dans sa phrase, qui s’en trouve dès lors d’autant plus dynamisée. Il s’agit bien sûr d’un effet de distanciation, une forme d’ironie productive, qui ne vise pas la moquerie mais la possibilité de l’écriture, réussir un retour à la narration « décomplexée » (le moins que l’on puisse dire, constatant les intrigues alambiqués des premiers livres d’Echenoz, c’est que le mot fait sens) en passant le col de l’avant garde pour y piocher les mains pleines. Raymond Roussel après tout, « le plus grand magnétiseur des temps modernes » (Breton dixit) n’était-il pas le premier fan (presque dévot) de Jules verne, ne jurant que par lui (et se trouvant ma foi fort décontenancé de ne pas connaître le même succès de librairie) ?

C’est un peu ce qui se joue dans Cherokee (dans les autres aussi), sorte de machine fictionnelle où la trame – délirante, incessante – est l’arbre qui plutôt que la cacher, contient la forêt de la langue, lui permettant de s’ébattre à plaisir, faisant d’Echenoz un autre magnétiseur, plus tranquille, presque timide dans sa nonchalance virtuose (car, oui, la nonchalance peut être virtuose). L’aventure, l’intrigue n’est que ramification, labyrinthe aux chemins qui bifurquent et bifurquent encore, retombant pourtant, aussi incroyable que cela paraisse, dans le même fleuve (ou qui semble être le même). La dernière page refermée, on a l’impression que tous les fils sont bien là, fermement tenus par notre main heureuse du parcours, tout en se demandant quand même par quel tortueux trajet on est passé. Et tout ça dans une légèreté mousseuse, fraiche ; le frisson joyeux du plaisir interdit soudainement autorisé par cette langue prodigieuse qui a l’évidence de sa perfection ludique.


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