jeudi 19 février 2015

Jaime de Angulo – Indiens en bleu de travail

Des indiens sans folklore

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Jaime de Angulo – Indiens en bleu de travail
[Traduit de l’anglais par Martin Richet – Héros-Limite, 2014]




Article écrit pour Le Matricule des Anges

Né en 1887 à Paris de parents espagnols, Jaime de Angulo partira pour l’Amérique en 1904 où il se fera cow-boy, s’occupera d’un ranch, s’intéressera à Jung, fréquentera entres autres le compositeur Harry Partch ou l’écrivain Henry Miller, sera qualifié « d’Ovide américain » par Ezra Pound et célébré par William Carlos William, connaitra quelques moments de folie, et se convertira surtout en un anthropologue excentrique autant qu’éminent - jamais « comme il faut » - grand connaisseur s’il en est des langues indiennes de la Californie et du Mexique.

Indiens en bleu de travail, publié en 1950 quatre mois avant la mort de l’auteur, est son texte le plus connu et le premier à être traduit en français (au vu de sa qualité, inutile d’ajouter qu’on a d’ores et déjà envie de lire le reste). 80 pages lui suffisent plus qu’amplement à dresser un portrait subtil et souvent touchant des indiens Achumawi, dit « Pit Rivers », « l’une des tribus les plus primitives, culturellement au niveau de l’Age de Pierre », et de leur vie difficile dans une partie de la Californie qui n’est certainement pas la plus ensoleillée. Des indiens « en bleu de travail » donc, soit des indiens qui « n’avaient rien de pittoresque, pas de coiffes de plumes ou de mocassins ornés, rien pour ravir les touristes ». Les clichés, c’est entendu, resteront au vestiaire.

Loin, très loin, à des années lumières de tout pathétisme ou paternalisme, l’auteur préfère dans ces pages et de son propre aveux se « rouler dans les fossés avec les shamans ». C’est là ce qui fait la force première de ce texte : l’auteur n’est pas un vulgaire infiltré qui depuis les hauteurs de sa chaire et de son savoir daignerait pencher sa loupe sur quelques primitifs pour mieux en disséquer la rusticité des mœurs ; il s’agit au contraire de quelqu’un qui ressent une profonde empathie pour eux, dont le plaisir d’apprendre est palpable. Le « quel homme blanc ! » que ne cesse de lui lancer une indienne rigolarde est la meilleure preuve de ce qu’il n’a d’autre envie que de se fondre dans leur mode de vie et leurs habitudes et qu’il y parvient sans peine, car il sait se faire aimer.

Le prétexte qui sert de point de départ à de Angulo - que les indiens surnomment « Buckaroo Doc » et qui débarque un jour dans « une petite ville du haut-plateau désertique du nord-est de la Californie » - c’est d’apprendre la langue des Pit Rivers. Une langue à tons dont les complexités le laisse pensif, étant donné le pauvre degré de développement technologique de ces indiens : « Pourrait-il n’y avoir aucun rapport entre langage et culture? ». La tâche, en tout cas, semble ardue (« Y a pas un seul homme blanc dans ce pays qui parle le Pit River » le prévient un ami indien), ce qui n’effraie visiblement pas notre anthropologue tout terrain.

Il se balade donc à cheval au milieu des armoises ; campe ici ou là avec les indiens ; se fait l’ami de shamans et participe à leurs chants de guérisons ; s’enquière de ce qu’ils appellent leurs damaagomes ou « poisons », sortes d’animaux totems – corbeaux, lézards voire poux ou morpions - qui n’en font parfois qu’à leur tête ; découvre leurs étranges jeux d’argents et leur mythes fondateurs (où il est question d’un Coyote et d’un Renard Argenté) ; se force à manger leurs patates étuvées à la graisse ; etc…

Le style faussement simple a le ton amène d’une conversation, recréant ainsi avec chaleur et une belle aisance le rapport de confiance et d’amitié que l’auteur lui-même entretien avec ses hôtes. Tout semble facile et évident à lire ces pages ; rien, jamais, n’y est forcé, et c’est sans doute là une des sources de l’enchantement durable que produit ce texte chez le lecteur.

Sa quête de « peuples vraiment primitifs, pas les Indiens déjà cultivés du sud-ouest et leur culte du soleil, leurs sociétés secrètes, leurs cérémonie ésotériques » est une démarche d’une honnêteté à toute épreuve et qui nait d’une curiosité jamais malsaine, celle de comprendre des gens tels que son ami l’indien Jack Folsom, « petit garçon quand les premiers hommes blancs sont arrivés », qui « de son vivant » est passé « de la hache de pierre à la télégraphie sans fil ».
Dépassant pourtant le simple témoignage, Jaime de Angulo cherche à offrir ce que, citant Lao Tsé, il appelle « le lien entre l’esprit et la matière », un autre rapport au monde qui ne cesse de le fasciner.


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