mardi 7 octobre 2014

Gabriel Josipovici - Goldberg : Variations

Un monde sans certitudes

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Gabriel Josipovici - Goldberg : Variations
[Quidam, 2014 - Traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner]





Article écrit pour Le Matricule des Anges

Dès la couverture - titre et illustration - deux figures « tutélaires » quelque peu antinomiques semblent gouverner aux destinés de Goldberg : Variations, faux roman historique et véritable objet poétique à l’intelligence rare et jamais pédante. Des deux figures, c’est celle de Bach, bien évidemment, que l’on remarquera en premier. N’organise-t-elle pas en effet jusqu’à la structure même du livre, trente variations, ni plus ni moins ? Il serait pourtant regrettable de perdre de vue l’étrange petit personnage qui depuis ladite couverture (celle de l’édition française comme de l’édition anglaise) semble nous saluer gentiment de la main en passant – une œuvre tardive de Paul Klee, le Wander-artist de 1941 – personnage dont les airs de grossière ébauche semblent défier en un pied-de-nez aux multiples acceptations l’aura de « perfection » associée à l’œuvre la plus fameuse du compositeur allemand.

On l’aura donc compris, l’art et les artistes sont au centre de ce livre ; un centre fait de tensions et de frictions productives. Un livre où il sera question (entre autres et dans le désordre) : d’Ulysse et de son retour à Ithaque ; d’insomnie ; d’amour ; d’un village néolithique ; de frères jumeaux télépathes ; d’un poète qui depuis sa tour ressemble à s’y méprendre à Hölderlin ; de conférences de littérature devant le roi ; d’un papillon dans la tête ; d’un voyage de noce à Venise ; d’une visite au musée de Colmar ; d’un roman à finir ; de l’art de la fugue ; etc.
Derrière l’avalanche de thèmes et de récits, Goldberg : Variations esquisse sous le double signe de Bach et Klee une histoire de confrontations. Confrontation entre un art sûr de lui, de ses possibilités comme de ses effets et l’émergence d’une modernité qui semble se dérober sous nos pieds ; confrontation qui est aussi celle d’un monde de certitudes qui peu à peu s’étiolent – l’Angleterre géorgienne – et de l’irruption d’un réel soudainement beaucoup plus complexe ; confrontation encore entre le rationnel et l’irrationnel ; etc. On pourrait bien évidemment prolonger la liste, et ce non pas tant à cause de l’ambition totalisante du livre – indéniable - que parce que celle-ci est au cœur même de la réflexion engagée par le texte, profondément auto conscient.

En trente chapitres, autonomes les uns des autres bien qu’en étroite communication - une communication parfois biaisé, où les effets de miroirs ne surviennent pas forcément là où on aurait envie de les attendre, dans un grand jeu de dévoilements et recouvrements successifs mais aussi de fécondes déviations – les personnages et les thèmes se croisent, s’affirment, se contredisent, tissant peu à peu, en sous main, une critique de la place de l’artiste dans la société, de la vanité du savoir, du poids de la mémoire, autant de sujets récurrents dans l’œuvre de l’écrivain anglais. Convoquant pour ce faire philosophie, littérature, musique, peinture, histoire, etc, Josipovici – qui, ce n’est pas un hasard, est un critique littéraire renommé - met en place un kaléidoscope complexe où la réflexion se fait tour à tour savante et humaine - voire très humaine - jusqu’à ce que les valeurs se confondent, s’interpénètrent, échangent leurs places. C’est encore à un ballet de formes et de genres, du roman épistolaire à l’écriture objective, en passant par la fable, la poésie ou le livre d’historien, que nous convie l’auteur, sans jamais pourtant – et ce n’est pas là le moindre de ses mérites – jouer la carte du postmodernisme criard. Pour éclaté qu’il paraisse – surtout si on le compare au block dense de Moo Pak ou au geste concentré et très dessiné de Tout passe, pour citer les deux romans précédemment publiés par Quidam – le livre est d’une surprenante unité (quelle soit réelle ou que ce soit le lecteur qui, pris au jeu de la variation, vienne l’y chercher).
S’il est ambitieux, Goldberg : Variations n’en reste pas moins un livre paradoxalement humble, une humilité dont l’explication serait à chercher sans doute du côté des réflexions nourries par son auteur quant aux liens qu’entretiennent formalisations extrêmes des œuvres d’art (les variations de Bach comme exemple archétypique) et une société régit par des symboles indubitables (religion, etc.), telle que l’était encore (plus pour très longtemps) celle de Bach. Humilité face à la béance qu’ouvre le modernisme, béance qui serait un autre centre du livre.
Cette forme paradoxale d’humilité semble d’ailleurs trouver son prolongement dans les parallélismes qui – au-delà des variations elles-mêmes - ne cessent d’organiser le livre et semblent appeler à la fois à l’interprétation et rejeter toute interprétation univoque. On pourrait voir dans cette impossibilité d’une formulation certaine des choses (du monde ?) une manière d’approcher la toujours glissante question de la vérité (vérité des formes artistiques comme du savoir et de l’existant). « Nous pouvons, c’est vrai, répondre à toutes les questions centrales de l’existence, ce qui ne veut pas dire que nous ayons répondu à quoi que ce soit », affirme ainsi l’un des personnages dans les premières pages du livre.

Le texte se réapproprie en son début certaines circonstances fameuses associées à la partition de Bach. Le comte Keyserling, victime d’insomnies, avait dans sa quête de sommeil recourt à la musique de l'apprenti claveciniste Goldberg. Chez Josipovici, le comte devient le riche M. Westfield, tandis que le jeune et brillant élève de Bach est incarné par un autre Goldberg - écrivain juif cette fois - qui plutôt que de jouer du clavecin se voit chargé de faire la lecture à son employeur insomniaque.
L’insomnie se convertit très vite en une boite de Pandore où la mémoire –borgesiennement excessive – pèse et où le savoir accumulé pèse tout autant. M. Westfield n’entretient-t-il d’ailleurs pas correspondance avec tout ce que son temps comptait d’esprits avancés (Goethe, Donne…) ? « La réalité n’est jamais à la hauteur de ce que nous imaginions », peut-on lire ici ; et plus loin : « la vie est ainsi faite que, lorsque nos souhaits sont exaucés, ils ne sont plus ce que nous souhaitions ». L’insomnie est donc métaphore d’une insatisfaction émotionnelle autant qu’intellectuelle ; vouloir trop et se retrouver avec bien peu (voir par exemple la douzième variation, où la quête de l’amour idéal condamne implacablement à la déception). On revient alors au thème de la vanité liée à l’accumulation du savoir, comme lorsque M. Westfield reçoit une lettre qui lui aurait été envoyé directement par Dieu. Nous retrouvons bien évidemment là l’idée d’un moment charnière entre deux époques, où la question de la vérité – auparavant si simple dans un monde aux certitudes éventuellement ésotériques - devient inopinément très compliqué, car si Dieu se met tout-à-coup à envoyer des lettres comme tout un chacun, se convertissant ainsi en un intellectuel comme un autre, qu’en est-il de nous ?

La fiction chez Josipovici illustre et expose donc un monde d’idées complexes, mais ces idées ne sont pas qu’abstraites et pourraient bien nous concerner. Un trajet en voiture est par exemple l’occasion d’évoquer le cas fameux de l’enfant sauvage et de se lancer dans une réflexion subtile sur les questions du naturel et du culturel, de l’inné et de l’acquis, réflexion qui trouvera un certain nombre de pages plus tard une incarnation inattendue en la personne d’une jeune fille aux mains et pieds palmés. « Qu’est-ce qui est naturel, madame ? », s’interroge-t-on alors. Et qu’est-ce que la modernité, ne cesse de s’interroger quant-à-lui l’auteur, un monde où le naturel est mis en doute ? Un monstre sorti de nulle part ? Et les certitudes, qu’elles sont-elles ?
Nous voici revenus, pour boucler la boucle, au Wander-artist de Klee, à son dessin hâtif, à son petit salut de la main (moqueur ?), à son errance dans les diverses couches du récit, une errance qui est peut-être aussi la notre et celle de notre modernité d’enfants sauvages.

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