lundi 27 mai 2013

Roberto Bolaño - Bolaño por si mismo

L'écrivain et son double

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Roberto Bolaño - Bolaño por si mismo - Entrevistas escogidas [Andrés Braithwate, ed. - Ediciones Universidad Diego Portales, Santiago du Chili, 2005]






Lire Bolaño por si mismo - Entrevistas escogidas [Bolaño par lui-même - Entretiens choisis], recueil compilé par Andrés Braithwate et publié au Chili par la maison d'édition de l'université Diego Portales en 2005, c'est se trouver confronté une fois de plus à ce "grand mythologue" (Alan Pauls dixit) qu'était Roberto Bolaño. La valeur de l'écrivain penché sur l'abime, la déroute intrinsèque de toute entreprise littéraire, le poète comme détective sauvage et rimbaldien, autant de thèmes régulièrement brassés par la grande machinerie romantique du chilien que le lecteur retrouve, bien présents, tout au long de ce livre.

Ces entretiens furent pour la plupart accordés par mail à diverses publications latino-américaines et espagnoles (mais aussi françaises, puisqu'on y trouve quelques extraits d'un entretien pour Le matricule des anges) entre 1998 et 2003, soit pendant les cinq années où Bolaño put "profiter" en vie d'une reconnaissance en perpétuelle et vertigineuse expansion. Néanmoins, ce qu'il nous est donné de lire au fur et à mesure de réponses faussement minimalistes et souvent très bien écrites (comme si elle étaient une dérivation en mode mineur de la poétique qui parcourent les romans de notre auteur) s'étend au delà de cette imagerie romantique à la lisière du kitsch (un kitsch sans aucun doute consciemment manipulé par l'auteur, dans le but certainement de construire encore et toujours ce "mythe personnel" qui selon César Aira est indispensable à l'écrivain, comme une façon de mettre en place soi-même les conditions de réception de sa propre œuvre). Le lecteur, en effet, y croise aussi - voire surtout - le Bolaño polémiste, provocateur, acerbe, ironique. Notre auteur ne reconnait-il d'ailleurs pas lui-même au détour d'une des interviews que libelle et pamphlet sont des genres où il se sent comme un poisson dans l'eau ?

Comme le rappelle dans une préface éclairante l'écrivain mexicain Juan Villoro - qui fut son ami - Bolaño était un compagnon de discussion qui goûtait particulièrement l'excès, comme un jeu. On retrouve cette intelligence ludique tout au long du livre compilé par Braithwate. Les propos souvent exagérés de Bolaño ne sont donc pas à prendre pour argent content. Bolaño por si mismo, à l'instar du recueil d'articles et de textes critiques mis au point par Ignacio Echevarria Entre parenthèses, est un livre à prendre avec des pincettes, qu'il ne faudrait pas surtout pas lire au premier degré. L'interview d'écrivain est un exercice des plus codés, souvent vain, et qui ne réussit que rarement à s'émanciper de sa destiné promotionnelle. Bolaño, plus que conscient des risques de l'exercice, s'amuse à le dynamiter depuis l'intérieur. Il y romance donc sans vergogne sa biographie jusqu'à frôler l'invraisemblance, y construit l'image d'une Amérique Latine crépusculaire qui n'est pas tant celle réelle du tournant de siècle que celle de sa jeunesse mouvementé (les années 70, les dictatures sanglantes, une guérilla marxiste à la bêtise confondante - voir par exemple le fameux épisode de l'assassinat du poète salvadorien Roque Dalton par un groupuscule marxiste, auquel Bolaño fait une nouvelle fois allusion). Il y lance anathèmes et invectives, y défend mordicus ses auteurs de prédilections (Cortázar, Borges...), y trace des cartes littéraires qui ne sauraient fonctionner que vues depuis la lorgnette de sa propre œuvre, et surtout n'a jamais peur de se contredire. Semblant par moments capable de soutenir avec une même assurance une chose et son contraire, d'évidence il cherche à nous faire tomber dans le piège d'un jeu qu'il a lui-même ourdi, celui d'une rhétorique excessive où il est seul maître à bord. Prétendre par exemple tirer une quelconque théorie littéraire à partir des propos de Bolaño, ce serait tomber dans son piège. L'interview pour lui n'est pas le lieu où s'exprimerait une quelconque forme de vérité, mais plutôt celui d'une mise en scène de cette même vérité, qui serait celle que l'écrivain serait censé offrir ou fournir, vérité qui dans de telles conditions en devient inévitablement parodique, au-delà même peut-être de la volonté de l'auteur, dont on a parfois l'impression qu'il se piège à son propre jeu.

Selon Juan Villoro, la stratégie de Bolaño est celle "du solitaire qui impose sa loi". Au fil des interviews réunies dans ce livre, cette stratégie confirme autant qu'elle infirme le mythe médiatique qui peu à peu s'est construit autour de la figure du chilien. Sur-jouant jusqu'à la saturation de son passé de poète errant, beatnik, aventurier, c'est comme s'il cherchait avant tout à ce que le lecteur l'identifie à son alter-ego - l'Arturo Belano des Détectives Sauvages - ce qui ne manque pas d'être paradoxal, puisqu'il se défend à plusieurs reprises d'une association trop littérale entre lui et son personnage. On a parfois l'impression qu'il cherche consciemment le bâton pour se faire battre. Puisque toute postérité est une simplification, l'auto-mythologisation éhontément pratiquée par le chilien expatrié ne saurait aboutir à autre chose qu'à l'image caricaturale et bien pensante développée à des fins essentiellement commerciales par le marché littéraire américain, marché où Bolaño encore et toujours est le plus grand succès de librairie latino depuis Garcia Marquez.
En même temps, il semble difficile de croire que Bolaño lui-même n'ait pas été conscient des risques de l'exercice. Pour preuve, cet acharnement permanent à tourner en ridicule toute propension à la postérité. A moins bien sûr que l'on considère que si notre auteur revient si souvent sur cette question, ça ne saurait être que par ce que celle-ci l'obsède. Encore que cette ambiguïté - faire comme si l'on se moquait de la postérité tout en mettant en place, malgré soi peut-être, les conditions "idéales" pour que cette même postérité opère - au fond, est au cœur de l'œuvre romanesque du chilien : l'écrivain comme raté aux ridicules prétentions d'absolue, jamais loin du délire, de l'excès, de la folie... Comme il le rappelle dans un des entretiens, son roman La littérature nazie en Amérique ne parle pas d'autre chose. Ce n'est pas tant la dérive vers le mal qui l'intéresse que la condition risible, tragi-comique, de l'écrivain, son obstination, sa prétention démesuré, sa "pureté" qui ne saurait que dériver.

Partagé entre l'envie de se laisser séduire par la verve toute particulière de Bolaño et le désir contradictoire de ne pas accepter sans y regarder à deux fois le discours que produit parfois cette même verve, le lecteur de ces interviews fait l'expérience d'un certain inconfort qui au fond n'est pas sans intérêt : c'est peut-être celui de l'ambiguïté de l'écrivain comme figure publique, comme personnage que - malgré nous peut-être - nous avons envie d'admirer comme nous admirons son œuvre, mais dont nous devrions pourtant nous méfier comme de la peste. Je ne sais plus qui disait qu'il ne faut jamais rencontrer nos auteurs préférés car ils ne sont jamais à la hauteur de leur œuvre, de nos expectatives ou des deux. Bolaño dans ces interviews ne cherche pas à être plus intéressant que ses livres, mais à créer un personnage qui ressemble à ses livres sans en avoir toutefois - inévitablement - la même ampleur. Le Bolaño des interviews, pour intelligent, intéressant, surprenant, drôle, arbitraire qu'il soit, n'en reste pas moins que le simple auteur de son œuvre. Or, nous ne devrions jamais oublier - n'est ce pas - que les grandes œuvres dépassent toujours leur auteur. Même si l'on peut regretter que ce recueil n'ait pas trouvé d'éditeur en France, ce n'est finalement pas si grave, et d'ailleurs la meilleure interview du livre - celle de Monica Maristain pour l'édition mexicaine de Playboy en juillet 2003 - est bel et bien disponible en français en final du recueil Entre parenthèses.

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