lundi 8 avril 2013

Jérôme Lafargue - L'ami Butler

Une fiction qui se mord la queue

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Jérôme Lafargue - L'ami Butler [Quidam, 2007]





En écrivant L'ami Butler, Jérome Lafargue a accompli un travail d'artisan, celui de la construction précise et bien menée d'un récit subtil ou qui du moins prétend à la subtilité, une horlogerie fine où les pièces s'emboitent avec aisance dans le grand rouage littéraire qu'est son roman. Employer le terme "artisanat" n'a rien de péjoratif, ne nous y trompons pas. Au contraire, il renvoie directement à ce travail patient et paradoxalement humble qui est celui de l'écriture, du montage, jours après jours d'un roman. Paradoxal, évidemment, car la littérature (comme le rappelle d'ailleurs Lafargue lui-même à plusieurs reprises dans son livre) est l'apanage de la prétention, de la volonté de puissance, du démiurge égoïste. L'écrivain (l'artiste en général) emporté par son processus créatif a une fâcheuse tendance à oublier la mesure réelle de sa pauvre et banale condition d'homme. L'artiste comme génie (si pas pour les autres, au moins pour lui), emporté par le flux de sa création comme si tout, tout à coup, lui répondait au doigt et à l'œil. Le vieux cliché que voilà !

L'ami Butler nous rappelle qu'il n'en est bien sûr pas ainsi, et nous le rappelle à la fois depuis le cœur même du livre, dans le récit qu'il nous présente, à travers les personnages que nous y croisons, mais aussi depuis "l'aura" que le livre dans ses procédés d'écriture, de construction, dégage. Cette aura, donc, est humble ; celle d'un livre écrit avec mesure, avec intelligence, sensibilité et talent. Celle d'un livre bien écrit, sans effets inutiles. Mais cet artisanat c'est aussi celui qui depuis sa qualité même, depuis son intrigue parfaitement conduite, va priver le lecteur d'un élément fondamental : la surprise, l'invention, deux éléments qui d'une façon ou d'une autre sont essentiels à la fiction.

L'ami Butler est un roman qui joue du méta-littéraire, entre des personnages "réels" et des personnages "fictifs" inventés par ces mêmes personnages "réels" qui sont en fait eux-même fictifs puisque inventés par Jérôme Lafargue. Un jeu de miroir des plus classiques et un jeu par la force des choses devenu aussi un peu dangereux. En effet, si la construction d'une mise en abime narrative entre le réel, la fiction et la fiction dans la fiction peut fournir un excellent prétexte pour faire encore du roman dans une époque où le roman est mort sans recourir à l'artifice post-moderne un peu fatigué de la compilation de références pop plus ou moins téléphonés, c'est aussi un procédé qui en lui-même n'en est pas moins quelque peu fatigué. Et d'autre part quand celui-ci, comme c'est le cas dans le roman qui nous occupe, joue avec l'interpolation de biographies d'auteurs fictifs, il court le risque d'abriter (malgré lui ?) une certaine forme plus ou moins déguisé de romantisme autour de la figure de l'écrivain et des clichés qui lui sont afférents.

C'est un peu le problème de ce premier roman : celui d'une certaine ambition à l'heure de (re)mettre en selle une forme de fiction souvent dédaignée dans les lettres françaises contemporaines, une fiction qui n'a pas peur du fantastique, du merveilleux, une fiction qui revendique son statut d'artifice (au sens noble), bref une orientation littéraire qui aurait tout pour (me) plaire mais qui malheureusement n'est pas menée à bon port, ou pour le moins n'est pas assumée dans toutes ses conséquences.

Si je parlais d'artisanat en commençant cette note c'était peut-être bien pour souligner une forme de timidité, de demi-mesure qui empêche L'ami Butler d'être complètement le bon livre qu'il aurait pu être si son auteur avait su / pu mener jusqu'au bout l'édifice narratif, la machinerie fictionnelle qu'il met en place. Car on aura beau faire, difficile de ne pas constater que le château de carte précisément monté, avec tact, avec talent tout au long du livre finit par s'effondrer sur lui-même. Cette histoire d'un type qui vient rechercher et enquêter dans une improbable petite ville de carte postale sur la disparition de son frère (écrivain à succès de romans historiques) a le souffle un peu court. On a à la limite l'impression qu'une fois lancée la machine - celle qui fait s'intercaler l'histoire des deux frères (celui qui a disparu et celui qui le recherche) avec les biographies fictives inventées par le frère disparu, biographies qui peu à peu vont venir s'immiscer dans la vie dudit disparu - il n'y aurait plus qu'à attendre que le frottement opère tout seul pour guider le lecteur dans un jeu de miroir qui aimerait à se penser vertigineux alors même que durant toute notre lecture nous nous maintenons à une prudente distance du précipice. Car cette histoire où le réel se voit peu à peu être "absorbé" par la fiction, n'arrive pas vraiment à aller au-delà d'une métaphore ou une célébration un peu naïve - romantique, comme je le disais - du pouvoir de la fiction. Et le fait que Jérôme Lafargue se revendique d'une certaine tradition latino-américaine (voir par exemple la "nouvelle" - plutôt réussie d'ailleurs - qui ouvre le roman) n'aide pas. Sans aller plus loin, puisque dans L'ami Butler il est question du créateur démiurge qui finit par intégrer le monde fictif qu'il a créé, comment ne pas penser au classique de Juan Carlos Onetti La vie Brève (1950), où ce même procédé est utilisé avec un brio qui reste inégalé. Là où Onetti, peu à peu, sans emphase, fait basculer son personnage, Brausen, dans la Santa Maria que celui-ci a lui-même crée pour échapper à l'ennui et à une misérable condition, jusqu'à ce que le roman entier, puis l'œuvre entière d'Onetti y bascule à son tour, Jérôme Lafargue ne parvient pas à nous faire oublier les rouages, l'intentionnalité de cette même plongeé dans la fiction. Le jeu tautologique d'anagrammes n'aide pas non plus (le nom de la ville par exemple est l'anagramme du mot"illusion", ailleurs on croise l'anagramme de "chimère").

On a l'impression que ce qui manque ici, c'est une prise de distance par rapport au procédé narratif employé. Comment oublier que quelque soit le procédé, l'idée, l'univers que l'on développera, celui-ci contiendra inévitablement sa part de cliché, ce qui ne signifie pas loin de là qu'on ne puisse plus écrire quoi que ce soit mais plutôt que l'écrivain - que cela lui plaise ou non - se doit à la vigilance. Être conscient que le cliché (le déjà vu, le déjà lu) est toujours à l'affut, que le type de lecteur auquel un roman comme L'ami Butler semble être destiné est un lecteur qui par la force des choses aura déjà lu beaucoup de livres, un lecteur donc qui ne se laissera pas embobiner à bon compte.

L'ami Butler est un livre qui s'annonce bien, écrit avec élégance dans une langue au classicisme subtil qui sied parfaitement à l'univers narratif, mais il aurait fallu que le jeu de miroir qui y est construit soit poussé plus loin, exacerbé, jusqu'à ce qu'éventuellement ledit miroir éclate en morceaux pour projeter vraiment le lecteur dans l'envers du décors. Au final, ce roman qui aurait pu (et il s'en faut de peu) être une belle expérience de lecture, reste trop sage, n'ose pas franchir un pas que tout le texte pourtant appelle de ses vœux. Malgré cette déception (qui n'est pas unilatérale, loin s'en faut, elle est au contraire à la hauteur des indéniables qualités du livre), le désir de poursuivre un bout de chemin avec cet auteur est encore présent, et je sais qu'à un moment ou un autre j'irais fatiguer les pages des deux autres romans qu'il a publié.


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