mardi 5 février 2013

Oliverio Coelho - "Los invertebrables"




Un devenir invertébré

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Los invertebrables
- Oliverio Coelho
[Beatriz Viterbo Editora, Rosario, Argentine, 2003]



Construire sur les ruines d'un vieux cliché de science fiction apocalyptique une fable hallucinée et sarcastique de l'absurde et de la métamorphose, c'est ce qu'a réussit Oliverio Coelho avec le court et réjouissant roman Los invertebrables.

Dès le titre donc - Les invertébrables - c'est un rapport à la langue qui s'annonce. Si ce récit est une histoire de transformations, de mutations, celles-ci ne concernent pas que les personnages qui en sont l'objet, elles touchent aussi en premier lieu la langue. Mais qui sont donc ces "invertébrables" ? Un trio de looser becketiens, trois âmes en peine, souffreteuses, handicapées, condamnées à survivre à l'étroit dans l'unique pièce de leur habitation, perdue quelque part de l'autre côté, ou plus exactement de ce côté ci. Car il y a donc un autre côté, dont on ne sait rien, si ce n'est qu'il serait peut-être plus sain que celui-ci, où évoluent à grand peine nos trois pieds nickelés déconfis. Et de même qu'il semble y avoir une frontière entre deux univers distincts, il y a également les traces d'un passé disparu dans les ruines d'un présent infâme, scabreux, en piètre état. Inutile de se demander ce qui a bien pu se passer, le texte ne nous le dira pas ; il suffira de toute façon au lecteur d'aller piocher dans n'importe quel vieux souvenir d'anticipation post-nucléaire pour se faire une idée. Car, évidemment, Los invertebrables n'est pas un livre de science fiction. Le monde qu'il expose, survivance d'une catastrophe futuriste qui ne saurait déboucher sur autre chose qu'une rétroaction aux atours préhistoriques, est à prendre en bloc pour ce qu'il est : le point de départ à partir duquel ériger un absurde beckettien qui n'en fonctionnera que mieux s'il n'a pas à être justifié par une quelconque anecdote forcément pauvre en comparaison avec la richesse de l'univers proposé.

Ainsi, Oliverio Coelho nous plonge de plein pied et sans préambules dans le marasme quotidien - tragique et hilarant - de trois êtres diminués, dont l'état de santé et parfois mental évoque une certaine idée de l'animalité. Avec la notion d'animal, nous avons l'autre grande ligne du texte : la veine kafkaïenne ou Los invertebrables comme grande reconstruction apocryphe de La métamorphose. Mais il ne s'agit pas tant de se réveiller un beau matin transformé en blatte que de souffrir en son corps les conséquence d'une diminution, d'un être-là, mal en point, victime chronique et consentante, comme satisfait malgré soit de son propre état pourtant guère enviable, comme si la transformation avait déjà opéré (dans ses effets physiques comme psychologiques) sans avoir même eu besoin d'avoir lieu (ou comme si elle était toujours imminente).

Entre l'un aveugle, l'autre à moitié bossu, victime perpétuelle de purulences diverses, et un troisième cloué sur sa chaise, nos trois amis n'en mènent pas large, c'est évident. C'est là l'un de premier ressort comique du livre, celui d'assister à leurs manœuvres pour tenter malgré tout d'aller de l'avant ("appeler ça aller, appeler ça de l'avant" dirait Beckett). Confinés dans une pièce qu'ils ne quittent jamais, dont l'unique ouverture sur l'extérieur (le monde ou ce qu'il en reste, si tant est d'ailleurs qu'il en reste quelque chose) est une petite fenêtre qui donne sur un morceau de ciel ou de brume sale ; confinés donc dans un espace qui serait comme le plateau d'une mise en scène sauvage, claustrophobe, de En attendant Godot, ils aspirent malgré tout à quelque chose qui ne serait peut-être pas le bonheur mais qui pourrait au moins ressembler - étant donné les conditions - à son succédané : la femme.

C'est ici qu'interviennent deux éléments clés dans cette petite cosmogonie sordide : la science et l'état. Deux versants de la galaxie kafkaïenne du texte. La science, c'est L'encyclopédie, dont la lumière, des plus moribonde, semble encore projeter les dernières lueurs d'une époque révolue, d'un passé douteux, confus, peut-être fictif ou idiot. C'est sur elle que s'appuie le narrateur, un de nos trois énergumènes, le seul qui ne possède pas de nom, celui qui parle depuis l'autorité que lui offre une voix qui pour lui est le "don" qui compense la défaillance définitive de ses jambes. L'état, c'est ce système opaque, sans transcendance, fait d'une bureaucratie qui n'est même plus poussiéreuse puisqu'elle tient plus du fantôme que de n'importe quelle forme d'administration tangible ; un état comme un reste à moitié décomposé, mais qui s'incarne pourtant encore dans son entité symbole, sa survivance : le fonctionnaire.

C'est donc l'état qui administre l'obtention d'une femme, comme s'il s'agissait d'une rareté, d'un trésor délivré au compte goutte aux plus méritants. Obtenir le droit d’accéder à cette manne s'avère donc des plus difficiles. S'ensuivra la narration des mésaventures de nos trois lascars qui atteindront d'ailleurs peut-être leur but. Mais on ne racontera pas ici l'histoire.

En vérité, le personnage principal du roman c'est la langue. Et littéralement, puisque la voix du narrateur est celle de celui qui se targe d'être - grâce à son "don", celui précisément de la langue - le leader de notre petit groupe d'estropiés. Oliverio Coelho a choisi d'aller à l'opposé du style que son univers becketto-kafkaïen semblait annoncer. Plutôt qu'une langue dépouillée, désossée, il se tourne vers un baroquisme surprenant, qui n'est pas celui d'un jeu gratuit avec les ressources infinies de la langue, mais une manière d'évoquer voire de transposer la notion de mutation, de métamorphose, d'ambiguïté (homme, animal? ; réel, fable ? ; passé, futur ?) à l'intérieur même du dire.

Son narrateur est un beau parleur, qui par son accès privilégié à L'Encyclopédie, prétend avoir une longueur d'avance sur ses collègues d'infortune. Dès lors, la langue, outil de l'énonciation, passée par le filtre de cet esprit certes orgueilleux mais surtout malade, en lente mutation ou décomposition (dans l'univers de Los invertebrables cela revient au même), devient excès, excroissance purulente. D'où les dérives de ce style inconfortable et paradoxalement hypnotique, les cercles concentriques que forment ces réflexions issues d'un cerveau qui pense trop jusqu'à frôler le non sens. Le style, ici, flirte avec l'hermétisme tout en restant plastique et ludique (l'humour est omniprésent).

C'est d'une langue littéralement "invertébrable" qu'il s'agit, qui nous narre le moment où la pensée, architecturée, organisée, part en vrille car elle n'a plus de colonne vertébrale pour la soutenir. C'est la langue hirsute, décomposée, d'un futur où le poids du passé est flou, où le savoir si lentement accumulé se résume à un vieil exemplaire fripé d'une encyclopédie douteuse. C'est aussi de la part de l'auteur - suivant là une des grandes lignes de forces de la littérature argentine contemporaine - une manière de jouer dans les décombres de la modernité, de construire une parodie savoureuse des restes "joyciens" de l'épopée moderniste du siècle dernier. Comme s'il ne s'agissait plus d'écrire dans sa langue comme si celle-ci était une langue étrangère, mais d'écrire dans les ruines d'une langue ni sienne ni étrangère, le spectre comique et pathétique du littéraire.

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