jeudi 5 avril 2012

Mario Levrero - J'en fais mon affaire


L'écrivain majeur en mode mineur

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Mario Levrero - J'en fais mon affaire [Traduction Lise Chapuis, L'arbre Vengeur 2012]







Dans J'en fais mon affaire, l'écrivain uruguayen Mario Levrero [1940-2004] se met en scène dans la peau d'un double, un écrivain dans la dèche, et dont les livres suscitent régulièrement les mêmes commentaires, du genre "c'est bien, mais...". Son éditeur, plutôt que de lui refuser tout simplement son nouveau manuscrit, et constatant certaines nécessités économiques, lui propose un deal surprenant : partir à la recherche d'un autre écrivain, introuvable celui-ci, en échange de la publication de son livre et d'une avance. L'inconnu s'avère l'auteur d'un manuscrit qui intéresse sérieusement l'éditeur, le texte ayant visiblement un fort potentiel (il y aurait même certains suédois sur le coup). De l'auteur, personne ne sait rien, si ce n'est qu'il se cacherait sous le terriblement banal pseudonyme de Juan Pérez. Notre héros doit donc, s'il veut lui aussi voir son livre publié (son livre qui est "bien, mais..."), partir trainer ses guêtres dans un obscur bled paumé répondant au doux nom de Penurias afin d'y débusquer ce mystérieux écrivain, cet agaçant Juan Pérez (comme qui dirait Marcel Dupont ou Paul Durand) à qui l'on offre rubis sur l'ongle ce qui à lui est refusé. Il s'ensuit l'histoire des diverses péripéties d'une enquête pleine de rencontres étranges à la recherche d'un type insaisissable et décidément fuyant, narrée comme une parodie de roman noir classique, notre pauvre écrivain raté campé en Philip Marlowe minimal perdu dans les tréfonds d'un Uruguay déglingué.

Le style est vif, précis et drôle, bref typique de Levrero, un de ces auteurs qui ont su redonner toute sa noblesse à une langue simple et amène, préférant déplacer la complexité et la subtilité dans ce qui est raconté plutôt que dans la structure de la phrase. Ce qui n'est nullement une façon de dire qu'il écrirait mal, manquerait plus que ça, mais plutôt de reconnaitre avec soulagement que nous nous trouvons face à un écrivain qui n'en fait tout simplement pas des couches et ne se regarde pas écrire. Mario Levrero étant au contraire de ceux qui fuient comme la peste ce récurant cauchemar de la "belle langue", ce poison complaisant qui ne devrait pas gâcher tant de livres.

Mario Levrero, le vrai, est tout sauf un écrivain dont les livres sont "bons, mais...". Les livres de Levrero ne sont pas seulement bons, ils sont excellents. Encore que si je voulais chipoter - et le simple fait d'avancer un tel désir signifie évidemment que c'est bien là mon intention - à l'heure où il est enfin traduit dans la langue de Molière, je ne manquerai pas de regretter un tant soit peu que la première irruption française de l'uruguayen se fasse par un livre mineur. Face aux grands textes autobiographiques que sont Le roman lumineux [La novela luminosa, dont je parlais longuement il y a quelques temps sur le FricFracClub] ou Le discours vide [El discurso vacio], face aux trois romans à l'inquiétude onirique toute kafkaïenne qui forment la Trilogie involontaire [El lugar, La ciudad, Paris], face aussi aux délires parodiques et vaguement lacaniens du court mais hilarant Nick Carter s'amuse pendant que le lecteur est assassiné et que j'agonise [Nick Carter se divierte mientras el lector esta asesinado y yo agoniso], il faut admettre que ce Dejen todo en mis manos ne remplit pas complètement ses promesses. D'une certaine manière, on peut penser que la publication française de ce petit livre ne fera sens que si d'autres traductions suivent, car, dans le cas contraire, le risque est grand que le lecteur qui découvre Levrero avec ce livre et se voit obliger d'en rester-là faute d'avoir plus à se mettre sous la dent se demande si cet uruguayen dont on fait tant flores dans le monde hispanophone en vaut vraiment la peine.

Entendons nous bien, je ne dis pas que c'est un mauvais livre ou encore qu'il ne faille pas le lire, bien au contraire, il faut le lire mais en ayant bien conscience que ce livre ne saurait être autre chose qu'une introduction à l'œuvre de notre auteur. D'ailleurs, l'exhaustif et éclairant prologue signé de l'écrivain argentin Diego Vecchio [au passage auteur de deux livres de fort bon aloi, Microbes, également publié par L'Arbre Vengeur, et surtout l'excellent Osos, bientôt traduit me dit-on en coulisse] ne dit sans doute pas autre chose, en proposant au néophyte une visite guidée du corpus lévrérien et de ses obsessions qui devrait en toute logique lui mettre l'eau à la bouche.

J'en fais mon affaire s'apparente d'ailleurs à un bon "résumé" des diverses tendances à l'œuvre chez notre auteur : un sens de la parodie qui n'est pas tant ironie que goût assumé pour une certaine tradition populaire, la capacité de construire à partir du quotidien et de son lot de banalité une certaine étrangeté, une inquiétude diffuse que l'humour omniprésent vient contrebalancer, un désir profond d'aller creuser dans les méandres d'un moi incertain, un moi qui oscille entre l'autobiographie (ici, à travers ce personnage d'écrivain à la ramasse, clairement parodique) et les élans d'un mysticisme minimal. Ce petit roman, bien que n'étant pas "à la hauteur" des grandes réussites lévrériennes, n'en offre pas moins un compendium digeste et en mode mineur des principales lignes de forces d'une œuvre majeure.

Majeur/mineur, justement, puisqu'on en parle : Levrero s'inscrit pleinement dans cette tradition littéraire typiquement uruguayenne d'une littérature que certain ont pu qualifier de modeste, non pas pour lui ôter toute prétention à l'importance ou à la qualité, mais bien pour définir une certaine façon de se situer, de se définir. L'écrivain uruguayen, cet étrange personnage solitaire, astre tournant tout seul au centre d'une constellation qu'il a lui-même défini selon des critères qui ne sont pas nécessairement ceux d'un canon littéraire à la Harold Bloom, est un écrivain qui délibérément se place à la marge, construisant son œuvre avec obstination à partir d'un positionnement délibérément "mineur". L'écrivain uruguayen (que l'on pense à ce Proust faussement ingénu et dépouillé que fut Felizberto Hernandez, à cette poétesse illuminée au milieu d'une faune et d'une flore étrange que fut Marosa Di Giorgio) est donc un écrivain qui semble assumer dès le départ une certaine destinée, une certaine idée de ce que signifierait être un auteur dans un pays oublié dont tous le monde se fout, excroissance de l'Argentine, qui ressemble à l'Argentine mais qui n'est pas l'Argentine. L'Uruguay, un pays où des écrivains "mineurs" construisent une œuvre majeure.



Levrero en est un excellent exemple, puisqu'à peine connu de son vivant par de rares happy-few, publiant dans des revues ou des maisons d'éditions plus que confidentielles, pas toujours à sa place (Mario Levrero un écrivain de science fiction, vraiment ?), il devient rapidement avec la publication posthume de La novela luminosa et de plusieurs autres de ses livres en Espagne et en Argentine, ce que l'on appelle un auteur culte, révéré d'un côté et de l'autre de l'atlantique par une poignée de lecteurs et écrivains. C'est que l'unique possibilité qui semble s'offrir à l'écrivain uruguayen serait donc celle-ci : devenir un auteur culte, avoir un public réduit et souvent tardif mais fidèle, très fidèle. Depuis leur magnifique solitude, dirais-je dans un poussif élan de lyrisme facile, ces écrivains de la banda oriental - comme Borges nommait cet Uruguay qui lui était si cher - nous montrent avec un brio qui laisse pantois, d'autres chemins, d'autres façons d'écrire, moins prétentieuses (il semblerait que l'on ne se regarde pas écrire, jamais, en Uruguay) mais tellement plus justes, plus sensibles, plus intelligentes, puisque dévêtues d'avance de toute velléité de séduction intempestive. On me dira que j'exagère. Sans doute, et pourtant, je trouve tout à fait intéressant et révélateur cette affirmation lue je ne sais plus où, qui - à propos de La novela luminosa, l'incontestable chef-d'œuvre de Levrero, sans aucun doute un des premiers grands livres du XXIème siècle - soulignait que là où Roberto Bolano avec 2666 nous prouvait que l'on pouvait encore écrire le grand roman latino-américain, Levrero nous démontrait lui que c'était peut-être bien devenu inutile. Cette comparaison entre deux livres majeurs à l'influence certaine mais qui n'ont pas à priori grand chose à voir, me semble néanmoins propice à souligner ce qui fait toute la particularité du positionnement d'un Levrero face au panthéon littéraire : il est de ceux qui sont totalement indifférent - je ne dis pas hostile,non, mais bien indifférent, d'une indifférence totale, absolue - à toute prétention de grandeur littéraire. Levrero est, ne l'oublions pas, un écrivain kafkaïen, pour lui écrire est synonyme d'une seule chose : de vérité. Nous ne parlons pas bien sûr de la vérité des faits ou d'un réel factuel, non ; nous parlons de la vérité intérieure, Levrero écrit dans la quête perpétuelle de sa vérité, à l'écoute d'une voix intérieure à laquelle il se doit de répondre mais qu'il ne peut pas - jamais - forcer. L'écriture chez Levrero, comme chez Felizberto Hernandez, comme chez Marosa Di Giorgio, est signe univoque de sincérité. Et cela est vrai autant pour les 600 pages autobiographique de La novela luminosa que pour la centaine de pages parodiques de ce petit polar existentiel à l'humour de bande-dessinée qu'est J'en fais mon affaire.

Il n'y a pas chez Levrero de prétention à hiérarchiser entre bas et haut, et pour lui la littérature populaire comme les grands auteurs consacrés sont des nourritures qui peuvent avoir la même pertinence à l'heure de nourrir son propre travail. En ce sens, il ne faudrait pas voir en lui un écrivain post-moderne de plus. Levrero n'est pas un écrivain intellectuel, c'est un écrivain du vrai. Le vrai, chez lui, n'étant nullement le signe d'une parole d'évangile austèrement gravée dans le marbre de l'attention religieuse qu'un public ébahi par tant de génie se devrait au maître. C'est, nous l'avons dit, un écrivain modeste, et la révélation qu'il nous propose est elle aussi modeste, à notre hauteur. Mais cette modestie pourrait bien s'avérer essentielle. Et de surcroit, en le lisant, on se fend la poire, que demander de plus ?

Que demander de plus ? C'est simple, que l'on ne s'arrête pas là et que l'on traduise d'autres livres de Mario Levrero, au moins La novela luminosa - livre majeur en mode mineur - faute de quoi je vois mal comment le public français pourra saisir l'importance de cet auteur unique. Je ne peux que remercier mille fois L'Arbre Vengeur d'avoir pris l'initiative, mais je ne peux ceci-dit qu'espérer qu'ils n'en resterons pas là. Sinon, il ne vous restera qu'à apprendre l'espagnol, je ne vois pas d'autres solutions.

3 commentaires:

  1. "L'écrivain majeur en mode mineur", c'est beau ça. Tu devrais apprendre l'espagnol, Levrero est un grand inconnu que tu aimeras beaucoup, surtout dans sa propre langue.

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    1. Pero si leo yo el español, estimado Sentenciero, lo que me permitió leer todos los libros de Levrero que pude conseguir desde Francia (los que voy nombrando en la nota). Y así fue como me volví un adicto al escritor uruguayo.

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  2. Gran noticia, tocayo Guillermo. Pues hay que regar, como mancha de petróleo, la narrativa de Levrero, por todas partes.

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