samedi 3 septembre 2011

Raoul Ruiz [1941-2011]

Un hommage.






On le sait, les nécrologie c'est quand même un peu déprimant, sans parler de cette petite impression un peu gênante qu'il aura fallut que le type soit mort pour qu'on se décide enfin à parler de lui. Comme si un quelconque événement de moindre importance, la parution par exemple d'un nouveau livre ou la sortie d'un nouveau film, n'aurait pas normalement dû suffire à déclencher notre goût pour la logorrhée, l'hagiographie, bref notre petite et fâcheuse tendance à vouloir - via l'écriture en ligne - tisser d'exagérées louanges à tel ou tel auteur.

Inutile de dire que je n'ai aucun goût particulier pour l'écriture de nécrologie ; le fait est pourtant qu'en l'espace de quelques mois, ce blog en est déjà à sa deuxième (je tiens les comptes). La première c'était, il n'y a pas si longtemps, celle d'Ernesto Sabato, un auteur qui me plaisait beaucoup quand je n'étais encore qu'un jeune lecteur frêle promenant naïvement ses yeux de biche sur n'importe quel texte imprimé, et qui me plait beaucoup moins maintenant que je ne suis plus qu'un vieux râleur aux yeux fatigués.

Deuxième nécrologie en peu de temps donc, et plutôt que de commenter l'hécatombe, je dirais simplement que celle-ci m'est plus douloureuse que la précédente. C'est sans doute pour ça d'ailleurs qu'elle a un peu tardée à venir : Raoul Ruiz a eu le très mauvais goût de nous quitter le vendredi 19 août dernier, et que ce n'est qu'aujourd'hui - samedi 3 septembre - que je me décide enfin à pondre ma petite bafouille en forme d'exercice d'admiration, c'est à dire finalement d'hommage plus que de nécrologie, à l'un des cinéastes que j'apprécie le plus.

La filmographie monstrueuse de Ruiz étant un puits sans fond, ne comptez pas sur moi pour avoir tout vu des plus ou moins 130 films du réalisateur franco-chilien, ni d'ailleurs pour vous en dresser la liste. D'autre part, je ne suis pas un spécialiste du cinéma. Mais qu'importe. J'ai aimé, j'aime et je continuerais fort probablement encore un petit moment à aimer l'univers cinématographique ruizien. C'est l'essentiel.

D'ailleurs, puisque nous y sommes, c'est par la vision du magistral Trois vies et une seule mort de 1996 que je suis tombé dans cet immense puits filmique, duquel je ne suis - c'était fatal - toujours pas sortis. Dans ce film hallucinant où se croisent Marcello Mastroianni et Pierre Bellemare, où les anthropologues sont aussi majordomes ou clochards selon les caprices du tintement cristallin d'une cloche ; dans ce film encore où Carlos Castaneda en prend pour son grade tandis que Melvil Poupaud et Chiara Mastroianni forment un couple d'étudiants neuneus ; dans ce film où la moitié des acteurs parlent français avec un accent étranger plus ou moins définissable ; dans ce film où les comptes ne sont peut-être pas toujours bons (combien de vies, combien de morts, déjà ?) ; dans ce film où la caméra glisse le long des objets et des murs pour mieux projeter leurs ombres sur des miroirs trompeurs ; dans ce film donc c'est un peu l'abécédaire ruizien qui trouve sa condensation, l'imposant ainsi comme une porte d'entrée idéale qu'il ne nous reste qu'à franchir.

Mais, me rétorquera-t-on, Généalogie d'un crime, sortit la même année, aurait tout aussi bien pu faire l'affaire... Certes. D'ailleurs, pourquoi en rester seulement aux scénarios originaux alors même qu'il nous faudrait aussi compter avec les adaptations des classiques de la littérature : Proust (Le temps retrouvé, 1999), Giono (Les âmes fortes), jusqu'à l'ultime Mystères de Lisbonne, d'après un classique portugais dont le nom de l'auteur m'échappe. Bref. Il y a milles et une portes d'entrées à l'œuvre kaléidoscopique de Ruiz, on pourrait encore proposer le Klimt de 2005, sorte de parfait anti-biopic. Mais le but de cette note n'est pas, comme je le disais, de dresser la moindre liste, fut elle celle des succès d'un réalisateur majeur.

Cela dit, on peut quand même remarquer que la filmographie du maestro semble divisée en deux sections, l'une ayant été nettement plus diffusée - donc vu - que l'autre. L'axe autour duquel s'opère cette division pourrait bien être d'ailleurs ces Trois vies et une seule mort qui assurèrent tardivement une certaine reconnaissance publique à notre réalisateur.



Il y aurait donc deux Raoul Ruiz disons, comme les deux faces d'une belle poire coupée en son milieu, avec d'un côté celui des "grosses" productions qu'il dirigera à partir de la moitié des années 90, où la narration y est plus classique ou vaguement linéaire que dans l'autre versant de notre honorable poire qui, pourfendue telle un vicomte, prétend symboliser l'insymbolisable : la filmographie folle et pléthorique d'un des inventeurs les plus remarquables du cinéma depuis, disons, Mélies (en gros). L'autre section donc, serait la face cachée, obscure, ce que vous voulez, du corpus Ruizien, à savoir les œuvres des années 70 et 80, sans parler même de ses premières réalisations chiliennes de la fin des 60's (qui a vu Tres Tristes Tigres, sont premier long de 1968, pourtant largement remarqué/primé à l'époque ?).

Cette première période est bien évidemment la plus étrange, la plus barrée ; j'allais dire aussi la plus complexe, mais rien n'est moins sûr : les films les plus "linéaires" du maître - telles les monstrueuses 4h et des bananes des Mystères de Lisbonne de 2010 - n'ont rien à envier en terme de complexité narrative, visuelle ou sensorielle, à d'autres essais antérieurs plus expérimentaux. Cette première époque est en tout cas la plus déroutante, et puisque l'un des avantage d'une chronologie qui par la mort à trouvée sa conclusion est que l'on peut la parcourir à l'envers, n'hésitons pas, prenons donc le parcourt à revers (oh ! sans pratiquer non plus une rigueur de la réversibilité absolue, contentons nous simplement de commencer par quelques films de la dernière période ; ultime période que l'on considère généralement pour l'artiste comme celle dite de "maturité") : n'apprécierons nous ainsi pas mieux les complexité rhétorique et bougrement klossowsquienne de L'hypothèse du tableau volé (1978, un des chef d'œuvre de la première période) si nous avons d'abord cédé aux pâmoisons proustiennes et fin de siècle du Temps Retrouvé, à l'angoisse sourde de la Comédie de l'innocence (2003), aux paradoxes délirant de Généalogie d'un crime ?

Cette première période est aussi celle des budgets réduits (quoique le budget serré sera de toute façon un spectre errant tout au long de la carrière de notre homme, qui évoquait à propos de son rapport aux producteurs et autres financeurs une véritable technique de "guérilla"...), la qualité de l'image s'en ressent parfois, mais je dirais que cela fait parti du charme. Un film comme L'éveillé du pont de l'Alma (1985) où deux insomniaques (dont Michael Lonsdale dans un de ses meilleurs rôles) trainent leur philosophie bancale sur les quais de la Seine, n'a-t-il pas parfois comme des airs d'un giallo italien où dégoulinerait moins de sang mais plus de métaphysique et de glissements de terrains surréalistes ? Certains films de Ruiz ont comme des faux airs de cinéma bis pour intello, on y retrouve une même balance poétique entre le bâclé et l'ultra maitrisé. Ça joue parfois faux d'ailleurs chez Ruiz, mais contrairement à Lamberto ou Mario ou machin Bava & Co., ce type de jeux d'acteur branque ne répond pas tant à l'incapacité de se payer des bons comédiens qu'à un souci, voire un raffinement esthétique vaguement bressonien mais surtout très personnel. Le choix même des acteurs y contribue souvent, Ruiz était un maitre dans l'utilisation d'acteurs que l'on attend pas : Didier Bourdon des Inconnus (L'œil qui ment, 1993); l'insupportable Arielle Dombasle dans plus d'un film ; Pierre Bellemare donc, venu dans Trois Vies et une seule mort faire exactement ce qu'il sait faire, à savoir raconter des histoires (pour le coup vraiment) incroyables ; Elsa Zylberstein venue jouer les naïves/folles bizarrement sensuelles dans Ce Jour Là (2003) ou Combat d'amour en songe (2000); etc, etc. On se prend parfois à rêver aussi de ce qu'aurait pu faire le maestro chilien avec, mettons, sous sa coupe un Christophe Lambert tout en regard de chien battus et muscles bidons, sans doute l'aurait-il métamorphosé en l'un de ces personnages bien malsain et déroutant qui hante plus d'un de ses film.





Ce qui frappe avant tout chez Ruiz, c'est sa poétique. Une lapalissade, certes, mais on a quand même rarement vu un cinéma aussi mouvant, aussi inventif visuellement (ces cadrages vaguement déroutants voire inquiétants; ces mouvements de caméra qui déplacent le premier plan alors que tout le reste se tient fermement immobile) comme narrativement. La non-linéarité ruizienne n'est pas vraiment celle de Lynch, elle ne vise pas à recréer un monde angoissant de cauchemar, même si elle se nourrit bien elle aussi du monde onirique (Ruiz est quand même aussi le grand héritier de Buñuel). Elle est avant tout ludique, provocante, farcie jusqu'à la gueule d'un incroyable humour pince sans rire. L'esprit de sérieux y a été banni, personne assurément ne viendra l'y regretter. Le goût du bizarre ou du malsain, bien présent, est surtout quelque chose qui vient décontenancer le spectateur. Il contribue à créer ce climat de paradoxes permanents dont le cinéma de Ruiz est truffé. Nourrit aux sagesses chinoises comme aux dérives du baroque du siècle d'or ou aux romans de gare, heureux possesseur d'une culture faramineuse et foutraque, Raoul Ruiz bat les cartes de toutes ces références pour mieux créer un maelström à clé, dont la clé, justement, s'est perdue.

Comme je le disais plus haut, chez lui les comptes ne sont jamais bon, même si on pourrait parfois croire que les pièces du puzzle formel de ses films en viendraient finalement à s'emboiter. À l'instar de la table branlante où sont attablés les personnages de la scène d'ouverture de La maison Nucingem (2008), il y a chez Ruiz un goût pervers pour le bancal, le presque clair qui n'est pourtant pas clair, l'explication rationnelle qui n'explique rien mais complique tout, une fascination pour les controverses théologiques absconses et complètement vaines (qui lui vient sans doute en partie de ses affinités avec Pierre Klossowski), un plaisir maniaque du détail à la fois fondamental et sans intérêt ; bref, il y a chez Ruiz une poétique de l'incertain qui vient s'immiscer dans le réalisme pour d'un même mouvement le rendre magique et d'un geste hilare tourner immédiatement en ridicule toute prétention au magique comme au réalisme. On a quand même, avouons-le, rarement vu un cinéma plus libre que celui-ci.

Et puis Ruiz n'est pas qu'un hérétique, c'est aussi le fourbisseur d'une beauté filmique peu commune, où les cadrages, les déplacements de caméra, les surprenants jeux de montage, la bande son en général et la musique de Jorge Arriagada en particulier contribuent à l'envoutement durable voire définitif d'un pauvre spectateur prit au piège de ce délire magnifique. Tout est dans tout chez Ruiz, la beauté, pas bégueule, s'y déverse à seaux entiers. On y rit, on y réfléchit (du moins on essaie). On frissonne, on s'ébahit. C'est beau, c'est du cinéma. C'est Le Cinéma. Tout simplement. La voici l'équation : Ruiz = Cinéma, que dire de plus.


1 commentaire:

  1. Bonjour, de Raul Ruiz, je retiens Le temps retrouvé (qui m'a donné (et je l'ai fait) de lire A la recherche du temps perdu) et Les mystères de Lisbonne en VO (cette langue portugaise est magnifique). Bonne fin d'après-midi.

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