samedi 21 mai 2011

Dans l'oeil du cliché

Petite digression à propos d'un livre qui sort ces jours-ci à l'écran...



Alors que sort sur les écrans français le film de Diego Lerman L'oeil invisible, j'en profite pour revenir brièvement sur le roman d'où le film est tiré, roman que j'ai lu il y a quelques mois, et ce - admettons le immédiatement pour ne pas perdre de temps - sans passion particulière. Ledit roman s'intitule Sciences morales, son auteur en est l'argentin Martin Kohan. Le livre est parut en Espagne en 2008 chez Anagrama (le fameux "Christian Bourgois espagnol", où il fut même auréolé d'un pourtant souvent sagace prix maison, le Premio Heralde) avant de toucher les rives de l'édition française au Seuil en 2010.
J'ose donc affirmer sans faillir que j'ai lu ce livre sans passion, et ce sera indéniablement bien la première fois que sur ce jeune blog je me décide à parler d'un livre qui n'aura pas provoqué en moi un "accord" total, ou si ce n'est total, suffisant pour avoir envie d'en parler. Mais c'est tout simplement qu'il me semble que la sortie française du film de Lerman tombe à point nommée pour ressortir du placard quelques bouts d'une note laissée de coté, et de laquelle j'extirperai plus avant quelques passages s'intéressant au roman de Kohan. Car cette lecture décevante avait été l'occasion de quelques réflexions que l'actualité cinématographique me permet de vous proposer aujourd'hui à - comme on dit et derechef donc - point nommé.
On s'en doutera aussi, être déçut par un livre, être ennuyé même par un livre, c'est bien entendu le genre de mini-contrariété inévitable pour tout lecteur, même à celui qui pense que ses habitudes ou sa pratique de lecteur ne devrait pas - ou alors rarement - le pousser à lire des livres dont il n'est pas largement sûr qu'ils lui plairont. D'une certaine façon perverse, pourtant, et ce qui suffira à démontrer mon masochisme, j'étais plus ou moins conscient du risque que j'encourrais en ouvrant ce Sciences Morales, fort de mon expérience avec un autre roman de Kohan, 17 secondes hors du ring (également parut en français au Seuil), livre qui m'avait semblé sans aucun intérêt, vite lu, vite oublié, accumulation de situations et de références plus ou moins clichées, tissant une gentille littérature d'exportation, où un lecteur lambda en quête d'un exotisme fade y trouverait son compte, à base de mélancolie, de tangos entendut au loin, de boxeurs fatigués en déshérences, de dictature, et autres ingrédients d'une argentine littéraire de carte postale.

Sciences morales
n'est pas aussi mauvais ou raté que 17 secondes hors du ring, mais sa facture extrêmement classique, presque lisse n’incite guère à l’épanchement. Kohan y aborde ce qui semble être le chant du cygne ou la queue d’une histoire qui n’avait que trop duré : la guerre des Malouines, ou l’effondrement définitif d’un régime à bout de souffle dans une guerre absurde (qui aura néanmoins son lot de morts à rajouter à l’actif d’un Proceso de Reorganización Nacional déjà fortement pourvoyeur). Kohan étudie donc les derniers souffle du régime militaire, à travers une guerre qui en serait le symbole insensé. Cette guerre avait dès 1983 fait l'objet d'un roman très réussit de Fogwill, Los pichiciegos, dont j'ai récemment parlé ici, et force est d'admettre que le livre de Kohan n'a pas la même force.

La facture classique du bouquin de Kohan n’empêche pas cela dit une certaine subtilité : d’abord par l’esquive, puisque si la tension politique et sociale générée par un état de guerre est bien présente, il ne nous raconte pourtant aucun épisode belliqueux. C’est un huit clos qu’il propose, ayant ainsi recours à une stratégie narrative somme toute classique : projeter dans un monde clos, un monde fonctionnant sur ses propres règles, hermétique et autosuffisant, une réalité externe qui bien que tut, est expressément présente dans les esprits et semble même contrôler actes et pensées, y compris – et surtout - à l’intérieur dudit monde clos. Soit un monde rigide, contrôlé et hiérarchisé, le Collegio Nacional de Buenos Aires, lycée de l’élite, lycée des próceres fondateur de la nation, un univers de règles et d’horaires, au fonctionnement quasi-militaire. Dans un pays tourmenté, au nationalisme exacerbé et proche de la rupture, ce microcosme résume donc parfaitement les enjeux politiques d’une guerre entretenue à bout de bras par un régime répressif qui semble avoir de plus en plus de mal à justifier son existence.
Kohan donc ne parle ni de l’utopie (la guérilla montonera) ni de son revers (la dictature militaire) mais d’un effondrement, celui de la justification d’un régime. Ainsi, Biasutto – chef des surveillants du Collegio Nacional – est un type respecté notamment car il aurait su fournir en temps et en heures certaines listes dont nous ne savons pas grand-chose, mais dont la fonction ne fait guère de doutes. Peu à peu Kohan altère l’image de ce Biasutto, qui du fonctionnaire respectable passe au statut de médiocre persécuteur sexuel de Maria Teresa, jeune surveillante naïve. Il recrée ainsi à l’intérieur de son huit clos un deuxième huit clos, encore plus oppressant : les toilettes des garçons, où vont se perpétuer ses exactions sexuelles vaguement sadiennes, et au fond plus proche du touche-pipi que du viol caractérisé. Mais je suis en train de raconter l’histoire, et cela, bien sûr, ne se fait pas.

En fait, ce qui me gêne un peu (beaucoups) chez Kohan, c’est qu’en lisant ses romans on a toujours un peu l’impression de lire un film à venir. Ce qui d’ailleurs au-delà de l’impression est donc une réalité, puisque Sciences morales vient de faire l’objet d’un film. Savoir si le film est bon ou pas n’est pas la question (à l'heure où j'écris, je ne l'ai pas vus), mais on peut quand même s’interroger sur la valeur d’autonomie d’une forme sur une autre, ou en d’autres termes se demander si un roman réussis ne devrait pas être un objet artistique ou perceptif intransmissible sous une autre forme. Or, quand on lit Kohan, on est frappé par la facilité avec laquelle tout cela pourrait facilement se retranscrire sur un plateau de cinéma, une scène de théâtre, etc … Kohan crée essentiellement de l’image, ce qui en soit n’est pas bien grave, mais est tout de même un peu triste quand son domaine devrais être avant tout celui de la langue. On va me dire que j’essaie là de placer ma propre théorie ou idée préconçue de ce qu’est un roman, de ce qu’est ou devrait être la littérature. Peut-être bien. D’autant plus qu’en soit un cinéaste frustré peut donner naissance à un grand écrivain (Manuel Puig pour n’en citer qu’un, mais de taille). Bien. Tout cela est très juste, mais il n’en reste pas moins l’impression que Sciences morales entre les mains d’un bon réalisateur a tous les atouts pour faire un bon (et peut être très bon) film, mais qu’en tant que roman, c’est pas mal, mais … Et ce mais à quand même son importance.







L’histoire politique d’un pays comme l’Argentine est suffisamment complexe et terrible pour demander un peu plus à un roman qui veut l’aborder. Rappelons nous ce que font Daniel Sada, Juan Villoro ou Sergio Pitol avec le Mexique, son histoire, sa violence, sa corruption. Forme et fond ne font qu’un, faut-il encore le redire ... Un sujet lourd, complexe (et tout sujet politique l’est, fatalement) demande une forme lourde, complexe (et je n’emploie pas le mot « lourd » dans son sens péjoratif, mais littéral : quelque chose qui a du poids). Et qui dit complexité ne dit pas nécessairement inaccessibilité – exemple récent parmi d'autre, le très réussit "Un yuppie en la columna del Che Guevarra"de Carlos Gamerro qui, pour rester sur les argentins, y traite avec un sacré brio et une belle et subtile inventivité, la question du basculement vers la dictature et surtout de la complexité et de l'ambiguïté d'une periode particulièrement trouble (le milieu des 70's), et ce sans jamais ni renvoyer dos-à-dos la lutte armée marxiste et les militaires, ni excuser l'un ou l'autre, mais tenir un fil d'équilibriste qui sert au mieux la complexité de l'époque.

Kohan, lui aussi, s'il avait été plus inspiré ou plus ambitieux, aurait put chercher une stratégie proche de celle de Gamerro, mais le problème à mon sens est qu’il butte sur le système qu’il met en place : son histoire se nourrie trop du cliché – ce qui en soit n’est pas un problème, mais le deviens vite si l’on arrive pas à jouer avec ces mêmes clichés – et ne s’en dépêtre pas suffisamment pour en faire découler autre chose. Là encore, c’est la vile tentation du cinématographe : le cliché peut-être utile pour générer instantanément chez le lecteur des images (et il est effrayant de penser à quel point un certain cinéma « standard » est une usine qui naît et meurt dans le cliché), mais il se révèle très vite appauvrissant si la machine fictionnelle, formelle et langagière propre à la littérature ne s’en empare pas avec tout ses moyens. Sur ces questions, on ne peut que se rappeler une nouvelle fois avec quelle maestria un Manuel Puig avait compris tout cela, lui permettant de développer une des œuvres les plus originales de la littérature argentine, et réussissant au passage cet alliage si rare : une littérature avant-gardiste et populaire. Kohan ne sait pas (ou ne veut pas) tordre le cou au cliché, lui faire rendre gorge, ses audaces sont très (trop) mesurées. D’une certaine façon, c’est le prototype de l’écrivain pour l’export : Sciences morales est dans une large mesure le roman argentin sur la dictature qu’espère lire le lecteur moyen français ou espagnol qui l’aura feuilleté sur le présentoir des nouveautés à la Fnac ou au Corte Ingles. Ni trop complexe, ni trop littéral, ni avant-gardiste, ni populaire, mais occupant gentiment une sorte de ligne médiane entre les deux, une littérature pour les bobos en quelque sorte. Son roman est donc fade, d'une fadeur à la Osvaldo Soriano, une fadeur gentille, bien écrite et qui se lit bien [1]. Sciences morales proposera donc au lecteur un moment "agréable" (si j'ose dire étant donné le sujet) et c'est tout. Quand au film, il ne reste plus qu'à aller le voir pour éventuellement se rendre compte si - puisqu'il est bien rare qu'un bon livre fasse un bon film - à l'inverse un mauvais livre saurait faire un bon film.



[1] À propos de Soriano, relisez donc Dérives de la pesada (in Roberto Bolaño Le secret du mal & Entre Parentèses), ce sera toujours mieux que de lire par exemple Quartier d’hiver, bel exemple de littérature pour l’export.

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