dimanche 25 septembre 2016

Frédéric Fiolof - La magie dans les villes


Littérature et hoquets de l'âme

Frédéric Fiolof - La magie dans les villes [Quidam, 2016]







Le quotidien est un matériau littéraire, on le sait. L'extraordinaire également, et l'un comme l'autre peuvent faire bon ménage, à condition de bien agiter. Si quotidien est un mot sur lequel on ne débattra pas, peut-être celui d'extraordinaire posera-t-il question. L'extraordinaire, quand il devient l'ordinaire du fait littéraire, perd sa qualité « d'extra », d'invité surprise au banquet du livre.

Il ne s'agit pas de prêcher pour la banalité ou le lieu commun, ennemis traditionnels du littérateur, mais de voir ce que le non romanesque - matériau triste de nos jours mais pas de nos lectures - aurait à nous offrir, sans se mettre pour autant à décrire une tomate pendant 50 pages. Une madeleine, tient, qu'on tremperait et dont le goût éveillerait en nous d'autres fragrances plus anciennes, etc. Mais tout le monde ne s’appelle pas Marcel et où que l'on se tourne, la balance ne penche pas du côté de chez Swann. Qu'importe, le velouté de poireaux à la table de la duchesse de Guermantes attendra.

Mais le quotidien, disions nous. Peut-être peut on y trouver, au cœur même de ce qu'il a de prévisible, la matière d'un enchantement. Le titre, beau et simple, du premier « roman » de Frédéric Fiolof est un indice : La magie dans les villes. Un titre certainement programmatique, où se lit une intention claire : dans « les villes » - pluriel généralisateur où toutes les villes sont la ville, toutes les rues sont la notre, aussi modiquement asphaltée, sale et bruyante que celle du voisin - quelque chose peut se lire sous la trame répétitive et sans surprise des jours.

La magie dont il est question - quand bien même on y croise une fée - est une affaire de regard. Le prisme qui permet de considérer sous un autre jour - plus juste parce qu'à priori plus artificiel - le passage du temps, et ce qui le compose, la famille (n'importe laquelle, qui n'a pas prétention à se faire l'étendard de quelques douteuses valeurs), le travail, la flânerie, les amis, les morts, la boulangère (« beau temps pour votre âge », commente-t-elle). Un regard, oui. Presque naïf, ou plutôt, ingénu : celui, pourrait-on dire sans intention péjorative, bien au contraire, du simple d'esprit. Un regard d'enfant. Ou comme le proposait l'auteur lui-même pendant la présentation de son livre l'autre jour dans une fort recommandable librairie parisienne : une littérature infantile pour adultes. Simple d'esprit non comme idiot, mais comme esprit simple : celui qui n'a pas perdu sa capacité d'étonnement ; celui qui sait encore accueillir l'impression - positive, négative ou plus incertaine - que le monde opère sur lui et en lui. Et qui simplement - difficile simplicité - trouve comment l'exprimer, c'est a dire sans se faire éblouir par le mensonge du style et ses ronflements amphigouriques. Les plaisirs, les déplaisirs, et les jours. Comme du Proust, mais en moins démonstratif. En plus modeste. Une modestie à la Walser - qu'on retrouve d'ailleurs, comment faire autrement, dans ce livre, perdu dans la neige - ou à la Felisberto Hernández, cet autre Proust, mais uruguayen et sans apprêts.

Ce regard est intrinsèquement lié à la délicatesse, à la fragilité. Le quotidien, que l'on considère en général d'abord sous l'angle morne de la routine - ce qui se répète et donc, dans un certain sens, perdure - ne serait-il pas plutôt le signe invincible de l'éphémère ? Dès lors, sa fugacité appelle l'étonnement, le regard écarquillé de celui qui saura en attraper un bout, vague et frémissant papillon dans son filet. L'auteur parle à un moment de « hoquet de l'âme » et il y a de ça : une sensation que l'on ne saurait préciser, mélancolique parce que fragile, pendouillant gracile ou pâteuse à notre finitude, et que l'on tentera de décrire en prenant un chemin d'écolier, en ravivant la flamme de la métaphore avec un lyrisme retenu, non dénué d'humour (synonyme comme souvent de cette mélancolie qui nous prend et nous contient).

On en revient à l'extraordinaire, l'âme hoquette et que voit elle entre deux soubresauts ? Un ange, mes amis, un ange qui n'apparaît que quand on tousse. Couplé à une fée sans le sou, ça nous fait un merveilleux tronqué. Mais à quoi prétendiez vous ? À la complétude ? Soyons sérieux. Le réel est une vibration douteuse et nous y nageons sans compteur Geiger. Fiolof construit sa perception (et nous invite à en suivre les méandres) par fragments. Bouts narratifs, contemplatifs ; scénettes au jour le jour où personne n'a de nom (à quoi bon), construites depuis la subjectivité d'un homme sans autres qualités qu'une candeur finement entretenue, comme un outil pour surfer les vagues (quand bien même, vues d'avion comme il ne manque pas de l'observer, elles semblent immobiles). Un type par ailleurs conventionnel (marié, travail, enfants), mais c'est bien là l'idée : pas de chercher une vaine identification du lecteur à force de points communs surlignés (ce personnage sans nom serait-il l'homme de la rue ? Oui, mais quelle rue ?), mais de créer une transparence par où passerait ce regard, pour que nous puissions pourquoi pas le faire notre depuis l'autre côté de la page. Mais il nous faudrait aiguiser notre regard, ne pas craindre les fantaisies qu'il pourrait nous susurrer à l'oreille, tandis que d'une brèche quelconque nous parvenons tout d'un coup à tirer d'insoupçonnées conclusions. Mais on lit peut-être aussi pour que quelqu'un nous fasse voir ce que nous voyons sans le voir.

« Il est l'enfant blême, le crétin crépusculaire », lit-on quelque part comme une définition possible du personnage de ce roman qui n'en est pas un mais sait pourtant comme personne romancer la réalité. Pas pour en faire une saga ou une comédie humaine, pas pour nous torturer de mauvaise psychologie, pas pour mettre une agréable couche de verni sur l'âpreté des jours, simplement pour laisser filtrer un peu de lumière sous la porte. C'est un livre mélancolique, on l'a dit - c'est pourquoi l'enfant est blême (il faut dire, hélas, qu'il n'en est plus vraiment un), c'est pourquoi le crétin est crépusculaire - parce qu'on aura beau faire passer le jour sous la porte, ce n'est jamais complètement suffisant.

Le personnage lit sur les lèvres de la réalité (il apprend d’ailleurs – de la bouche de sa femme – à le faire vraiment et pas seulement métaphoriquement). C’est un peu comme s’il cherchait par là à l’étendre ; il avoue d’ailleurs « avoir si peu de place pour de si longues histoires ». Si peu de place mais une petite centaine de pages où la grâce et la fantaisie touchent une corde que nous laissons parfois trop rouiller.

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